‹ A travers la littérature (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · EMILE AUGIER · texte numérisé non relu

EMILE AUGIER

a mort a définitivement scellé le fefffi^ silence dont il s'entourait depuis onze ans, depuis la représentation

des Fourchambault, qui avait été une des attractions de l'Exposition, en 1878. Il avait fini sa carrière dramatique par un beau succès. Depuis lors, il se reposait dans sa gloire, — une gloire chèrement conquise, mais jamais contestée ni disputée.

En le jugeant, serait-il possible de concilier les réserves, que l'esprit chrétien a le droit de

(1) Le Théâtre contemporain, par Paul de Saint- Victor, chez Calman-Lévy ; le Théâtre et les Mœurs, par J.-J. Weiss, ibid. ; Histoire du Théâtre en France, par L. Petit de Julleville, chez Armand Colin.

maintenir, et l'hommage que peut lui rendre une critique éclairée et impartiale? C'est ce que je voudrais essayer. Pour m'aider je consulterai les trois volumes que je viens d'indiquer.

Ecrits par des hommes aux tendances bien opposées, ils portent tous la marque d'un grand talent. Paul de Saint-Victor a été l'un des enchantements de mon adolescence littéraire. Chacun de ses feuilletons au Moniteur universel mettait mon imagination en fête, soit qu'il fît revivre devant moi Eschyle ou Aristophane ; soit qu'il m'introduisît dans le monde féerique et merveilleux où se complaît Shakespeare. Artiste puissant, il eut de Técrivain de race les dons les plus précieux et les plus rares. Nul, si ce n'est Michelet, n'a su mieux que lui ranimer une civilisation et ressusciter une époque. C'était un magicien, un évocateur et un charmeur. On tentait de se soustraire à la séduction qu'il exerçait ; on critiquait ce coloris trop éclatant, cette tension d'esprit qu'il imposait pour le suivre, à travers ce dédale d'images, d'épithètes flamboyantes et fulgurantes. Peine perdue ! Il

restait le plus fort, et on ne le quittait que fasciné et vaincu.

M. J.-J. Weiss est d'un tour de plume tout différent. Son style est ténu et délié ; il ne déserte point la Mi-côte; toujours alerte, ému parfois, il a la clarté, avec des imprévus de finesse et de malice qui amènent le sourire aux lèvres. Je ne lui reconnais point cependant le « je ne sais quoi » qui caractérise les livres d'un Nisard ou d'un Taine — je parle de ses pairs. — Tel quel, son style de normalien se distingue par des qualités aisées qui feraient de lui presque un maître.

M. Petit de Julleville était d'abord un helléniste. Il a débuté par écrire une Histoire de la Grèce. Les hasards des nominations universitaires l'ayant conduit dans la chaire de Saint-Marc-Girardin, il s'est adonné à la littérature française. Dans ce champ si vaste et déjà si parcouru, il s'est choisi un petit coin où, tout de suite, il fut bien chez lui : le théâtre. Son nouveau livre est — ainsi que le sous-titre l'indique — l'histoire abrégée de la littérature dramatique depuis ses origines jusqu'à nos jours. Son érudition est im*

mense; il n'y paraît aucun effort. Tout, sous la plume de Fauteur, se coordonne; tout devient net, vivant et intéressant. Les faits sont exacts; l'ensemble et les détails ne donnent prise à aucune remarque acerbe, Chrétien sincère, M. Petit de Julleville juge comme il faut juger, quand on a des convictions religieuses qui priment les préférences du lettré. Mesuré dans sa critique, gentilhomme, si j'osais le dire, dans son art d'apprécier, on le retrouve dans son livre tel qu'il se montre dans sa chaire de Sorbonne, tantôt discutant avec respect les points les plus délicats de la morale, à propos d'une question théâtrale ; tantôt membre d'un jury de thèse pour le doctorat, revêtant ses attaques d'une forme d'autant plus courtoise et polie qu'elle contraste avec l'attitude de « combattivité » qui règne en ces hauts parages.

La Révolution de i83o avait bouleversé la société. C'était la bourgeoisie qui montait au premier rang, avec ses idées un peu étroites, ses préoccupations terre à terre et ses ambitions qui devaient sans cesse grandir. Le contre-coup de ce changement retentit dans la

— 99 ~ littérature. Poésie, roman, théâtre surtout, prirent une direction nouvelle, parce qu'ils devaient satisfaire des goûts nouveaux. Ce fut le romantisme qui en souffrit. Jusqu'alors, il s'était librement déployé dans le pays de la fantaisie, dont il enveloppait même l'histoire. Couleur locale, amour du costume authentique, description exacte de l'habillement et de l'ameublement, il avait tout poussé au scrupule, surtout dans le drame. En somme, simple convention! L'imagination débordait du cadre où l'on pensait l'enfermer; elle prêtait aux rois et aux reines les mœurs et le langage des valets, à ceux-ci les idées et la conversation de ceux-là. Le drame n'était qu'une forme de la poésie lyrique; il chantait; il pleurait ; il traduisait le moi en ses émotions présentes, qu'il cachait sous les impressions des personnages ; - personnages qui n'étaient que des masques, ou plutôt des porte-voix.

Emile Augier entrait dans la vie au moment où se faisait sentir la lassitude causée par le creux et le vide du romantisme. Sa génération positive, pratique, ne comprenait plus cette levée de boucliers, dont Hugo avait

été le farouche et triomphant promoteur. De plus, parce que la famille n'avait pas été entamée, et que, dans cette bourgeoisie, devenue la maîtresse des affaires, le mariage et ses devoirs restaient quelque chose de sacré, on appelait une réaction contre les tendances du théâtre et du roman jusqu'alors en vogue. L'un et l'autre ils glorifiaient l'amour libre; ils consacraient la passion, la plaçant plus haut que les lois ; par elle-même, elle avait droit au respect et à l'admiration; elle était une force invincible et fatale. Périssent les conventions et les règles sociales, pourvu qu'elle règne et qu'elle triomphe ! Est-ce que Antony n'est point le type de ce drame brutal et lyrique, à la fois, où la passion ne connaît d'autre frein et d'autre loi qu'elle-même ?

Ponsard porta les premiers coups au romantisme par un retour à l'antiquité. Sa Lucrèce, où se remarquaient des situations touchantes, des vers francs et bien venus, profitait même de certaines conquêtes dues aux romantiques. Le succès de Ponsard prouva qu'en effet le public attendait autre chose que le lyrisme au théâtre. Emile

Lon9^ Ottawo

Augier, incertain encore dans sa voie, puisqu'il e'tait novice, débuta par un pastiche antique, la Ciguë, en 1844.

Que de jolis vers, que de grâces, que d'aisance ! Et quelle fine raillerie de ce qu'on ne nommait pas encore le pessimisme, et qui a bien été, pourtant, le mal de notre siècle ; — cette vague mélancolie, ou naissant d'une disproportion entre le désir et l'action, ou sortant d'un découragement moral causé par la dilapidation des énergies les plus saines et les plus précieuses. « Cela sentait le miel d'Hymète et le laurier-rose, dit Saint-Victor; cela était grec sans pédanterie et sans hellénisme, comme ces camées ou ces fragments d'anthologie, qui portent, empreint dans l'agate ou dans la strophe, un fin et pur détail des mœurs antiques. A voir cette jeune et svelte poésie aborder la Grèce d'une allure si gracieusement familière, vous auriez dit la blonde Thétis caressant la barbe de Jupiter. La Grèce se laissa faire, comme le Dieu, et répandit une odeur d'ambroisie sur sa jeune suppliante. »

La Ciguë fut suivie de Véline ou Y Homme

de bien, dont le type, mal fait, était une sorte de Tartuffe, ambigu, rapetissé, se créant, à force de sophismes, une conscience factice : le premier crayon de Maître Guérin. Dans

Y Aventurière — première manière — Emile Augier continuait la lignée des pièces romantiques, en ce sens que sa comédie n'était qu'une fantaisie. Il y reprenait des personnages traditionnels de la comédie italienne, le matamore, l'ingénue, le vieillard amoureux s'éprenant d'une drôlesse.

La comédie tomba, et disparut dans la tourmente de 1848. Emile Augier la transforma : la pièce nouvelle est bien vivante. C'est Clorinde qui a subi la principale transformation. La coquine impudente s'est changée en une courtisane repentante qui veut, par son mariage avec Monteprade, se refaire un honneur, et vivre et mourir en honnête femme. On la verra reparaître dans le Mariage d'Olympe.

Quoi qu'il en soit, par la Ciguë et par

Y Aventurière, conçue dans son plan primitif, Emile Augier se traînait à la suite de ses devanciers. Il faisait fausse route.

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En donnant Gabrielle, en 1849, H trouvait sa veine originale : le drame réaliste, qui s'inspire de la vie ordinaire, qui observe, étudie, pour reproduire au théâtre l'image exacte des choses observées et des caractères étudiés.

A en croire Molière, c'est une étrange et difficile entreprise que « de faire rire les honnêtes gens » par la vérité de cette peinture.

C'est que Molière ne s'est jamais servi des personnages de ses pièces pour interpréter ses propressentiments. Il cherchait des caractères; puis, une fois trouvés par une « contemplation )> que rien ne lassait, il les mettait dans des situations qu'ils dominaient. Molière se préoccupait peu des dénouements; il lui suffisait d'avoir intéressé à des portraits qui, en même temps que les hommes de son époque, dépeignaient, par ses traits les plus généraux, à larges touches, l'homme universel; celui qui ne change point avec les mutations diverses du climat, du pays et de la civilisation. Aussi Molière a-t-il créé des types immortels.

Emile Augier ne fut point hanté par une

telle ambition, encore que son grand talent ait jeté sur la scène des personnages empreints d'une marque personnelle, et qui resteront.

Sa Gabrielle ouvre la série des pièces vouées à la reproduction de la vie réelle, à l'étude d'un milieu où s'agitent les contemporains. Molière avait chargé le mari du rôle odieux ou ridicule : nos comiques du dix-huitième siècle l'avaient imité. Ce fut Scribe qui osa rompre avec la tradition et réhabiliter le chef de la famille.

Dans Gabrielle, Augier présente le mari, Julien, sous lejour le plus favorable. Il le fait honnête, aimant, généreux, intelligent, et il lui accorde, pour récompense, la joie de reconquérir sa femme que la passion allait précipiter dans l'adultère. Les vers bien frappés abondent dans de belles tirades. On désirerait, pourtant, dans ce sujet moral, une plus haute pensée. La question à laquelle Julien ramène toutes les autres pour sa femme est celle-ci : la félicité gît dans Tordre, le désordre cause le malheur. Faire dépendre le devoir de la manière dont on conçoit le bonheur, c'est lui donner une base bien fra-

— io5 — gile, bien variable. Car combien de gens identifieront leur bonheur avec ce qui est le plus opposé au devoir ! C'est la morale de l'intérêt préconisée; et on sait à quelles perversités elle conduit. Quoi qu'il en soit, un souffle honnête passe à travers la pièce. Mais elle n'est qu'honnête. On regrette de voir Julien, si éloquent quand il plaide en faveur des sentiments élevés et de l'amour légitime, ne pas monter plus haut encore, et ne pas en appeler à l'idée religieuse, à l'idée chrétienne. Et cette critique doit s'étendre à tout le théâtre d'Augier.

Diane semble un recul — un sacrifice fait au drame historique, tel que Henri III et sa cour, de Dumas. Que d'invraisemblances, que de choses heurtées ! Mais, çà et là, que de scènes charmantes, où pointe la mélancolie attendrie et voilée !

Mais avec le Mariage d'Olympe, le Gendre de M. Poirier, les Lionnes pauvres, les Effrontés, Maître Guérin, Madame Caverlet, les Fourchambault, etc., Emile Augier aborde les problèmes à l'ordre du jour; il abandonne le vers pour ne plus employer que la prose —

— io6 — mâle outil, qu'a si virilement célébré Louis Veuillot. L'ennemi, c'est l'argent. Augier a deviné l'âpre recherche de la richesse qui dévore la société contemporaine. Sous Louis- Philippe, pendant la République de 1848, sous l'Empire, Plutus a vu ses autels se dresser, nombreux et entourés, et s'élargir le cercle de ses adorateurs. Cette fièvre malsaine a plus encore travaillé la France sous la troisième République. Augier se complaît à traîner au jour de la scène les infamies et les désordres causés par ce vice profond de notre civilisation. Tous les compromis honteux qu'il engendre, toutes les bassesses qu'il inspire, tous les ridicules qu'il a fait naître, Augier les a notés, dépeints et livrés à l'indignation et au rire. Il a donc obéi à une pensée morale en fustigeant les parvenus, les enrichis, les coquins aux vices dorés. Est-ce à dire que les tableaux qu'il étale soient irrépréhensibles? Je ne le pense pas. Le théâtre, — Molière en convenait déjà — n'est point un endroit où l'on doive venir pour apprendre la morale. Il n'est ni une chaire, ni une tribune. Je ne sache pas que la vue de Y Avare de Mo-

lière ait converti un seul avare, ni que celle de Maître Guérin ait corrigé un seul escroc. Quand la peinture est exacte, le spectateur l'applique à ses voisins : il ne descend pas en lui-même pour se confronter avec le portrait qui lui est montré. Et s'il est forcé de se reconnaître, de combien d'excuses se couvrira-t-il afin de se prouver à lui-même qu'il n'ira pas jusqu'où va celui à qui il ressemble et qu'il voit sur la scène !

La peinture du vice est plutôt une invite à imiter. Nos moralistes, au vrai sens du mot, n'ont jamais fréquenté la Comédie.

Au dix-septième siècle, ils ne s'appelaient pas Molière, ni Regnard, ni Racine, ni même Corneille, bien que son théâtre soit, suivant le mot de Voltaire, une école de générosité et de grandeur d'âme incomparable. En ce temps-là, c'était à Port-Royal, à l'Oratoire, chez les Jésuites qu'on les rencontrait : ils se nommaient Bourdaloue, Malebranche, Duguet, Bossuet. Ceux-là, eux aussi, avaient observé, étudié, scruté le cœur humain. Mais, à côté du mal, ils plaçaient le remède, la grâce divine, qui provoque au re-

— io8 — pentir, et soutient dans le rude combat contre soi-même.

Le théâtre d'Emile Augier, honnête en général, renferme pourtant une pièce où les situations scabreuses sont accumulées comme à plaisir, je veux dire, Paul Forestier. « Ce n'est pas l'intérêt de l'action, écrit Saint- Victor, qu'il faut chercher dans le drame de M. Augier; c'est l'ardeur du cœur et des sens, l'analyse de la passion poussée jusqu'au vice, l'art de marcher sur la corruption sans s'y enfoncer. » N'est-ce point déjà trop ? Augier y prouva qu'il n'était point seulement capable de sacrifier la passion à la vertu, et de mettre la honte et la misère en dehors des tendresses légitimes. Comme l'auteur de Sibylle, qui répondait à certaines critiques en écrivant M. de Camors, il voulut répondre à l'école adverse par un coup frappé fort.

La tache ineffaçable dans cette vie d;honnête homme, de dramaturge probe et loyal, c'est le Fils deGiboyer. On sait qui il désignait sous le nom de Déodat. Le vaincu de la veille, à qui l'on venait d'enlever son journal, avait gardé sa plume. La riposte ne tarda point, ironique,

sanglante, victorieuse. Faire de la comédie sociale, en s'inspirant des conflits qui nous divisent, c'est chose permise, à la condition qu'on s'attaquera aux vices et non aux personnes. Dans Aristophane, tout ce qui est pamphlet a bien vieilli; et pourtant il l'enveloppait de l'exquise beauté de la forme. « C'est justice, dit M. Petit de Julleville. Car la piècepamphlet tourne nécessairement au plaidoyer, peint en beau ceux à qui l'auteur veut donner le beau rôle, et noircit leurs adversaires ». Il y a quelques années, une pièce d'allures aussi satiriques que le Fils de Giboyer, d'un style aussi vigoureux, les Corbeaux, de Henry Becque, a singulièrement fait ressortir tous les côtés faibles de celle d'Augier. Henry Becque prenait à parti une classe ; il en traçait une ébauche bien en relief, qui soulevait le mépris et le dégoût, mais qui respectait les individus. Dans le Fils de Giboyer, Emile Augier fourvoyait son grand talent; il l'abaissait à « tartufier » le royalisme religieux. Agressif et violent, il commettait une mauvaise action ! Bataille déloyale ! On a dit que le Tartuffe était à refaire tous les cinquante

ans. En reprenant le Fils de Giboyer, aujourd'hui, contre qui donc se retournerait-il ? De quel côté sont les sycophantes, les faussaires, les hypocrites ? L'histoire scandaleuse des dernières années fournit la réponse, et qu'elle est longue la série des Maréchal et des Giboyer que nous avons vus défiler sur la scène politique !

Malgré tant de réserves dans mon admiration, elle va, sincère et émue, à l'écrivain dont la prose et les vers sont bien français; au comique, dont le rire, large et franc, soulage et apaise; au dramaturge, qui a mis son talent au service de l'honneur contre l'argent, du mariage contre la fantaisie dans la passion (i), de la famille contre les unions irrégulières. Il croyait à l'efficacité du théâtre pour éclairer les hommes sur leurs défauts et sur leurs vices, et pour les en corriger. C'est cette conviction, saine et forte, qui porte son œuvre. Elle a déjà vieilli en beaucoup de ses parties; que d'autres ne passeront point ! Augier est de la famille des Regnard, des Marivaux, des Le-

(i) Il faut excepter Madame Caverlet, où Augier plaide en faveur du divorce.

sage; de la famille des comiques de second ordre, où il en est de très grands. On a prononcé le nom de Molière, en le citant. Il aurait lui-même protesté contreun tel voisinage. Si du moins, comme Molière, il était mort entre deux religieuses en prière, en attendant le prêtre désiré et demandé !.. .

Août 1890.

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