LES INSPIRATRICES
^uel titre heureux pour un livre !
Quelle vaste moisson d'émotions nobles, de sentiments élevés il promet ! M. Maxime Formont est de ceux que l'on peut suivre sans crainte dans une exploration à travers l'histoire littéraire ou artistique. Poète, il sait écrire ; critique, il sait comprendre et faire comprendre. De son excursion un peu rapide à travers le passé de l'Italie, il rapporte deux portraits de femme, Vittoria Colonna, qu'il regarde comme l'Egérie de Michel-Ange, et Béatrix, l'amie de Dante ; puis, de l'Italie ayant passé en Portugal, il en revient avec la biographie de
(i) Par M. Maxime Formont, librairie Savine.
— u3 - Dona Catherine cTAtayde, dont l'affection fut si précieuse pour le chantre des Lusiades, l'illustre et malheureux Camoëns. Pourquoi M. Formont s'est-il limité à ces trois seules études? Pourquoi s'est-il cantonné si étroitement dans un seul coin de l'Italie ou du Portugal ? Son ouvrage, si le titre eût été pris plus au sérieux, pouvait embrasser des siècles entiers, s'appuyer sur les plus grands faits de l'Europe moderne, et ressusciter les plus glorieuses figures de l'hagiographie comme de l'histoire profane.
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul », disait Dieu, après avoir créé Adam, et il lui donnait Eve pour compagne. Cette loi divine, promulguée dans l'Eden, se retrouve dans le monde surnaturel, où elle devient aussi féconde pour le bien des âmes que la première pour la vie humaine. A l'exemple des Pères, qui ne verrait dans la Vierge Marie l'associée que Dieu lui-même choisit pour accomplir le grand œuvre de la Rédemption du monde ? Par quels parallèles ingénieux les docteurs de l'Eglise n'ont-ils point mis en comparaison Eve et Marie, l'une artisan de mort, l'autre
— ii4 — ouvrière de vie ; Tune, outil satanique et pervers qui tue ou corrompt, l'autre, instrument de salut, de lumière et de grâce qui répare et sauve. Et, à feuilleter les pages de l'histoire, ne peut-on point, dès lors, constater l'action be'nie des femmes qui seront d'autres Maries, et signaler l'influence désastreuse de celles-là qui ne sont que des Eves plus criminelles et plus scélérates que la première ?
Les inspiratrices ! Oui, elles apparaissent à toutes les heures décisives, qui marquent un élan vers le bien, un ébranlement vers le progrès et vers l'idéal. Très souvent, elles s'élèvent au-dessus de leur faiblesse native et deviennent plus que femmes, — des saintes. Sans Monique, qu'aurait été Augustin? Son génie, errant de systèmes en systèmes, son cœur, toujours repris captif par les chaînes qu'il n'avait point le courage de rompre, l'eussent condamné à une honteuse stérilité. Mais, excité par les prières de sa mère chrétienne, sollicité par la supplication si éloquemment muette de ses larmes, qui ne tarissaient ni jour ni nuit, Augustin, éclairé déjà, se laisse enfin toucher ; il se convertit
en se donnant tout entier à Dieu. Et, sans Augustin dans l'histoire de l'Eglise, aurionsnous, à cause du rayonnement qu'il a projeté' sur tant de profonds et délicats mystères, la science lumineuse et forte de la grâce et de sa conciliation avec notre liberté ? A Bossuet n'eût-elle point manqué aussi, alors qu'il puisait à la source sans cesse jaillissante des livres d'Hippone, un aliment qui satisfait sa philosophie, corrobore son intelligence, éprise de largeur et de réalité, nourrit solidement sa morale, dans laquelle il fond l'enseignement de la raison humaine et les leçons, plus décisives, de la Bible et de l'Evangile ?
Malgré les âpretés voulues d'un caractère qui tremble de n'être jamais assez sûr de luimême, saint Jérôme peuple sa solitude du souvenir de sainte Paula. A travers la distance, ces deux âmes se joignent, l'une excitant l'autre au divin labeur qui polit, purifie et sanctifie. Benoît, dans ses sauvages solitudes du Mont-Cassin, reçoit de sa douce sœur Scholastique plus d'un enseignement qu'il tourne à son propre profit. N'est-ce point à l'une de ces célestes inspiratrices que la France doit d'être,
à si juste titre, proclamée la fille aînée de l'Eglise ? Quand Clovis, à la tête de ses quelques milliers de Francs, s'engageait dans les plaines de l'Artois et de la Flandre, nul ne prévoyait que de cette poignée de bandits il sortirait de grandes choses et un grand peuple. C'est l'œil de saint Rémi qui lit à l'avance les G est a Dei per Francos, si le jeune chef reçoit le baptême catholique. Il est secondé par Clotilde ; et, sous la bénédiction de l'épouse chrétienne et de l'évêque, la France naît à l'histoire, au jour où Clovis, transfiguré par la joie, quitte le baptistère de Reims.
Plus tard, cette union intime de l'inspiratrice, initiée à la grandeur de ce qu'est le roi catholique, et de la Mère, procure à la France son unique Louis IX. Dans les champs surnaturels de la sainteté, elle produit des fruits plus admirables. Quand François d'Assise s'en vient prêcher la royale maîtrise de la pauvreté, et, dans des hymnes lyriques d'une si pénétrantebeauté, célébrer les magnificences de l'aumône, sa voix éveille un écho non moins ému dans le cœur d'une femme; et, de son monastère d'Assise, sainte Claire se joint au
- il; — patriarche des Franciscains pour que l'on se dégoûte de la vie présente et que l'on s'attache éperdûment à Jésus pauvre, agonisant et mourant. Notre dix-septième siècle n'est si grand que parce qu'il s'élève dans un progrès allant à toutes les belles choses, protégé par ces mains fraternelles qui le couvrent, s'étendent toujours ouvertes, afin qu'elles laissent tomber sur lui les grâces qu'elles ont puisées d'abord au sein de Dieu : François de Sales et sainte Chantai, saint Vincent de Paul et Mlle Legras, le P. de Bérulle et Mme Acarie, — ces deux derniers rappelant à la France l'immortel groupe espagnol : sainte Thérèse et saint Jean de la Croix.
Et il y a quelques jours, dans le bel éloge qu'il faisait de M. Caro, éloge où, malgré quelques taches, il y a tant à louer et à goûter, M. Jules Simon indiquait, en traits rapides et sobres mais expressifs, le pouvoir bienfaisant de la femme sur la littérature. « M. Caro, disait-il, aimait la société des femmes. Il avait cela de commun avec la plupart des philosophes; avec Cousin, qui, à défaut d'héroïnes vivantes, se passionna pour celles du
— u8 — dix-septième siècle et les fit revivre par la magie du talent; avec Descartes, le correspondant assidu de la princesse Elisabeth et l'hôte de la reine Christine; avec Leibnitz, qui entretint un commerce de lettres avec la reine Sophie-Charlotte; avec Bossuet, dont presque toutes les lettres spirituelles sont adressées à Mme Cornuau ; avec Fénelon, l'ami de Mme Guy on. »
Trop longue est la série des autres inspiratrices pour que je la transcrive ici.
Voilà qui donne raison et tort à M.Formont. Son livre, plus amplement développe', touchait à tous les horizons, intéressait à la fois Part et la religion, la philosophie et la littérature.
Tel quel, et parce qu'il est très suggestif, il a sa valeur. Des troits portraits d'inspiratrices, le plus fouillé est celui de Vittoria Colonna. Mais j'aime mieux celui de Béatrix. Cela amène l'auteur à nous présenter Alighieri sous un jour nouveau, alors qu'il nous le montre jeune, ardent, épris de la vie et aux bouillonnements de son jeune cœur en pleine sève ouvrant une issue dans ses poésies lyriques, trop dédaignées aujourd'hui. Afin d'en appré-
— ii9 — cier la valeur, M. Formont nous présente une esquisse de l'histoire des poèmes lyriques en Italie. De la Sicile, ils se répandirent, après la conquête de Charles d'Anjou, dans les cités de la Toscane, et trouvèrent asile surtout à Bologne. Les Toscans ne se contentent point d'imiter; ils perfectionnent et, après Guittone d'Arezzo et Guido Guinizelli, Dante peut venir. Car alors sont créés « la belle et majestueuse Can^one et l'harmonieux mélange des vers inégaux dans la strophe ».
C'est dans la Vita Nuova que Dante a chanté l'histoire de son amour pour Béatrix, amour qui a doté l'Italie d'une langue nationale. Le grand poète l'affirme auxchantsXXIII du Purgatoire et VII du Paradis : il voulait consacrer, à travers les âges, non seulement le nom de son amie, mais encore son parler si cher : et de ces balbutiements d'enfant, son génie, excité par une très pure tendresse, fit l'idiome assez fort pour recevoir sans se briser, vase éclatant et pur, les confidences de ses extases surhumaines et de ses formidables visions. La Vita Nuova prépare et explique l'épopée des épouvantements infernaux et des
radieuses délices du ciel. « Changer peu à peu, dit très bien M. Formont, une figure humaine en une image divine; montrer la lente transformation d'un chaste amour en un culte mystique, tel est donc le double objet de la Vita Nuova, qui justifie d'avance les expressions dont se servira Dante, en bien des endroits de la Divine Comédie, lorsqu'il parlera de Béatrix et des sentiments mystérieux que lui inspire la céleste bien-aimée. »
Six cents ans sont passés depuis que, sur les bords de l'Arno, Dante rencontrait la jeune vierge qui resplendissait .par sa beauté « parmi les soixante plus belles dames de la cité », nous apprend le poète. Florence s'en enorgueillit autant que de tous les chefsd'œuvre de l'art qui font de cette cité une ville à part. Au mois de mai dernier, elle fêtait le sixième centenaire de l'Inspiratrice de Dante. Si Ozanam eût encore vécu, avec quelle joie il eût pris part à ces solennités, lui qui professait une si sincère admiration pour le chantre et la Divine Comédie! M. Formont eût été digne de l'accompagner.
14 décembre 1890.
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