‹ A travers la littérature (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · DANS LE ROMAN MODERNE · texte numérisé non relu

DANS LE ROMAN MODERNE

ans les genres littéraires qui se sont le plus développés au dix-neuvième siècle, le roman tient la première place et il a conquis une supériorité incontestée.

Depuis cinquante ans il a souvent changé de forme ; mais, dans ses diverses métamorphoses, il reste comme la peinture la plus fidèle des mœurs et des idées, le témoin sincère des problèmes qui ont passionné l'opinion et suscité des luttes. Sorti des vieilles épopées, dont nos aïeux du moyen âge enchantaient la solitude de leurs châteaux-forts, il a subi des transformations où se notent les variations du goût et de l'esprit français.

La nécessité d'échapper aux dures réalités de chaque jour, seule, n'a point changé. Et le premier mérite du roman est d'ouvrir à l'âme fatiguée ou déçue les perspectives de la fantaisie qui reposent et consolent.

En France, du moins, le roman moderne date de l'apparition de YAstrée. Bientôt après, par sa Princesse de C lèves, Mme de La Fayette déterminait nettement le domaine où il enfermerait son action et ses études : le cœur humain, avec ses passions. Du champ illimité où l'aventure le promenait, la noble femme le circonscrivait à l'analyse morale, à la description exacte des sentiments et de leurs multiples conflits. On sait ce qu'il est devenu depuis lors ; germe obscur, il a grandi, poussant des branches touffues.

Appliqué à l'observation et à la peinture des classes de la société, qu'est-ce que le roman a fait du prêtre ?

Cette recherche peut être intéressante, surtout à l'époque actuelle où un besoin, plus ou

moins accusé, de religion tourmente les âmes. S'il est vrai que la question religieuse domine les autres, on devra constater, dans l'évolution du roman, les façons diverses dont le rôle du prêtre est présenté, les aspects différents sous lesquels on a envisagé la religion acceptée et pratiquée.

C'est toujours à ces graves préoccupations que je veux rattacher mes études littéraires. Sous d'autres plumes, on ne s'étonne point de voir, abordés et résolus, des travaux sur les points les plus délicats de l'anthropologie, de la physiologie et des sciences naturelles. L'historien, lui aussi, a toutes ses franchises. Pourquoi donc se choquer que l'histoire de la littérature et la critique ne soient pas exclusivement traitées par des laïques? Pourquoi ne serait-il pas possible de les vivifier par l'esprit chrétien et sacerdotal ? C'est ce que je tente, cette fois encore, ne me dissimulant ni les périls de la tâche que j'entreprends, ni les mesquines et méchantes attaques auxquelles je m'expose.

L'idée de mettre le prêtre en scène, dans un récit inventé pour le seul plaisir, n'est point

neuve. En remontant jusqu'au moyen âge, on voit souvent le prêtre devenir le héros d'un de ces malicieux fabliaux où nos ancêtres exprimaient leur verve satirique et railleuse. Jusqu'à quelles licences ils vont dans leur fantaisie, jusqu'à quels tableaux d'un réalisme cru et brutal ils se complaisent, cela ne se peut, ici du moins, ni dire ni laisser soupçonner. Le prêtre, parce qu'il n'a ni la richesse ni l'influence, est bafoué, traîné dans la boue ; on lui prête les rôles vils ; on l'expose à la risée, et, malgré la supériorité de son instruction, on le dépeint toujours dupé par une rouerie féminine, toujours vaincu par l'avarice sordide d'un vilain. Ni générosité ni reconnaissance dans ces contes en vers des treizième et quatorzième siècles. Ils respectent le haut clergé; ils se taisent sur les seigneurs féodaux, parce que les uns et les autres ont la puissance et la force. Mais comme ils s'acharnent sur les petits, sur les faibles, surtout ceux que leur situation condamne à la patience non vengée, à la douleur subie et dévorée en silence ! Où donc est l'inspiration sublime qui soulève la Chanson de Roland dans la fière glorification

d'un vaincu? Où donc l'enthousiasme de ces Gestes héroïques, qui traduisent si bien notre génie national et respirent l'âme de notre race? Moqueurs, grivois, lâches dans leurs attaques, les fabliaux décèlent une autre veine où s'alimente la littérature française, je veux dire, l'esprit gaulois. Le gros rire causé par des plaisanteries basses, ordurières, visant les fonctions purement animales de l'homme, ou excité par des aventures dont la « beuverie » et la « paillardise » seront le thème toujours renouvelé, ne l'entendez-vous pas retentir à travers ces fabliaux de Rutebeuf, ces lais de Villon, ces farces de Rabelais; puis, quittant la France, s'affiner dans les fictions plus polies d'un Arioste et d'un Boccace, nous revenir enfin et, toujours sceptique, toujours immoral, mais plus voilé, plus spirituel, animer cette littérature légère qui, de La Fontaine, par La Fare et Chaulieu, aboutit à Voltaire, à Boufflers et à Parny? Triste héritage! Patrimoine toujours cultivé, hélas ! et agrandi !

Qu'elle est longue la traînée sensuelle, et parfois vraiment ignoble, que laisseront après

eux tous ces conteurs, à qui le talent ne manque point, mais dont l'idéal fut de chanter Tanimal pervers que serait l'homme sans la lumière de la foi et sans les énergies de la grâce chrétienne! Comme il élargit ses eaux boueuses, ce courant de la littérature licencieuse, depuis les époques où la langue se forme à peine, jusqu'à nos jours, où il coule, à pleins bords, librement, entouré de sympathies, protégé par des défenseurs en renom ! Si donc, à première vue, nous constatons que le roman contemporain n'a guère que des rigueurs pour le prêtre, nous y reconnaîtrons la tradition de la veine gauloise qui dure toujours. Mais il est un autre caractère du moyen âge et qui n'est plus à signaler de nos jours; c'est qu'alors ces peintures satiriques du prêtre s'alliaient à une foi très vive. Le respect baissait; la conviction ne faiblissait point. Et l'Eglise ne s'alarmait point du ton railleur avec lequel on traitait le clergé inférieur, parce qu'elle avait conscience que, sous ces dehors de moquerie, se cachaient des croyances solidement assises. A ces enfants gâtés elle permettait le jeu badin, dût-il dégénérer en

rire sarcastique. En va-t-il de même aujourd'hui?

Nul n'ignore comment le seizième siècle a traité le prêtre.

C'est encore sous le voile d'une fiction badine que le dix-septième siècle Fa présenté, dans le Lutrin, où Boileau dresse de petites gens à la hauteur de personnages épiques. Et dans Gil Blas de Santillane, quelle peinture finement tracée de certains types ecclésiastiques !

De cette esquisse du roman des mœurs cléricales avant notre époque, il faut conclure qu'on n'y voyait point une thèse à soutenir. La vie du prêtre, ses mœurs n'étaient point devenues une arme de combat. La raison n'en est point difficile à deviner : grâce à la foi sincère qui vivifiait les âges passés, on conciliait les pratiques du christianisme avec la constatation des travers toujours inhérents à la nature humaine, même dans les états les plus saints.

Après 1789 et 1793, la question religieuse reconquit, grâce à Chateaubriand, un des pre-> miers rangs dans les préoccupations publiques.

Entre le siècle sceptique, libertin et débauché de Voltaire et celui qui naissait, sortant si douloureusement et comme par un enfantement sanglant des années terribles de la Révolution, Chateaubriand rompit toute attache. Il se complut à creuser encore l'abîme qui les séparait; ou du moins, s'il consentit à un rapprochement, ce fut par la Croix qu'il jeta, sorte de pont moral, entre l'une et l'autre rive. Son Génie du christianisme révèle une foi qui n'est point celle d'un Bossuet: elle lui a cependant inspiré une œuvre qui donne le branle à la littérature de notre époque. Par Chateaubriand, l'idéal de la religion chrétienne est apparu comme un domaine où le cœur et l'imagination du poète, de l'écrivain, de l'artiste trouveront un aliment digne des plus hautes conceptions. Cette esthétique nouvelle rejaillit sur toutes les productions du dix-neuvième siècle. Elle répondait d'ailleurs à des appels secrets, et à des besoins inassouvis; elle séduisit* D'une touche

— i2g — furtive mais chaude et colorée de sa plume puissante, Chateaubriand avait caresse' le presbytère catholique, l'église de campagne, qu'entourait le cimetière; il avait associé les fêtes religieuses aux joies et aux deuils de la nature. A la cloche qui tinte, lors delà chute du jour, il prêtait une voix plus qu'humaine ; la chapelle isolée s'ouvrait comme un asile de quiétude et de miséricorde ; les croix des chemins, par lui, devenaient éloquentes, et, jusqu'aux ruines, perdues sous la mousse ou ombragées par la forêt, tout avait sa signification poétique, sa valeur pittoresque.

Lamartine continuera Chateaubriand ; la nature, la religion animeront sa poésie. De son cœur croyant et vibrant aux souvenirs ainsi qu'aux impressions pieuses, elle s'épanchera en larges nappes qui refléteront le ciel, les étoiles, l'azur infini — toutes les choses douces et grandes — à travers lesquelles il voit et adore Dieu.

Tout de sensibilité et de mélancolie, le génie de Lamartine s'est essayé un jour à une œuvre qui dirait l'histoire de l'humanité. Il voulut monter sa lyre au ton de l'épopée,

— i3o — lutter avec Homère et Virgile, après avoir surpassé Horace et Pindare. De cette vision sublime qui le charma, il n'eut le temps que de tracer deux tableaux : la Chute d'un ange et Jocelyn. Dans le Curé de campagne, morceau d'une prose sobre et éloquente, Lamartine a esquissé, à larges traits, la physionomie du prêtre, telle qu'il la concevait. En l'ébauchant, il se retournait vers ses souvenirs d'enfant! Toutefois l'empreinte du P7caire savoyard se trahit à quelques touches. Dans Jocelyn (i), il élargit et achève l'ébauche, qui devient vivante. « C'est, disait le poète, le type chrétien à notre époque ; c'est le curé de village, le prêtre évangélique, une des plus touchantes figures de nos civilisations modernes... Il n'y a que le sentiment moral et religieux pris à cette région où tout ce qui s'élève à Dieu se rencontre et se réunit. » Et plus tard il se défendait d'avoir fait, dans son poème, « un plaidoyer contre le célibat des

(i) Il n'est pas inutile de rappeler que Jocelyn a e'té mis à Y Index, La lecture du poème ne peut être autorisée qu'après une permission, qui ne se présuppose point.

— i3i — prêtres et une attaque à la religion ». Dans Jocelyn tout n'était point fiction : Lamartine, dans ses Confidences, a fait connaître le héros de son poème, l'abbé Dumont, curé de Bussières, au diocèse d'Autun. Les principales aventures ont été respectées par l'auteur ; mais il les transplante, il leur prête un autre cadre ; il les recule vers des lointains plus propices à de riches descriptions, plus fertiles en tableaux pittoresques, où son abondant génie aura toute carrière pour décrire la nature sauvage, ses contrastes, ses harmonies et ses mystères.

Ce qui intéresse dans la vocation sacerdotale et religieuse, c'est le premier appel auquel on obéit ; c'est le premier pas qui le suit, et par lequel la vie entière s'engage dans l'irrévocable.

Il est des éveils sacrés qui s'annoncent à l'heure indécise où la raison sort de ses langes, comme à ce moment poétique où l'aube, dans dans les journées estivales, se lève pleine de promesses, en éclat fulgurant et voilé à la fois. Puis, avec les années, tout s'accuse : le cri divin se fait plus pressant, plus clair, plus impérieux— jusqu'à ce qu'il retentisse, comme

le Sequere me de l'Evangile. On ne s*} trompe point. Et, comme l'âme, à cette minute bénie, est inondée de joie, émue de reconnaissance, emportée vers les plus âpres sommets du sacrifice, si doux pourtant à gravir ! D'autres fois l'appel s'attarde. Un vague attrait séduit d'abord le cœur et le sollicite vers l'autel catholique ou vers le cloître. Il a passé sans être compris, sans qu'on ait voulu le comprendre. On s'oriente vers le monde, avec d'autant plus d'intime joie qu'il semble que l'on ait échappé aux épouvantements d'une séparation à laquelle on n'a pas le courage de se résigner. Mais Dieu ne lâche pas sa proie. Il ménage les circonstancee décisives ; il prépare les mouvements de grâce qui désillusionnent, il frappe très fort, parfois afin qu'on l'entende et qu'on l'écoute. Au point de départ de la route de bien des voies sacerdotales ou religieuses, on trouverait renouvelée la scène du chemin de Damas. La raison, si éclairée qu'elle soit alors, ne donne point cependant le mot d'ordre qui pousse vers l'avenir. Elle est insuffisante: il faut que le cœur s'émeuve et tressaille, qu'il aime Dieu; et c'est sous le

— i33 — charme de la Beauté divine, mieux connue, que, e'pris et résolu, on s'achemine vers le but auquel on aspire : le sacerdoce, le cloître. Il n'est pas rare, enfin, qu'après des années passées dans le monde, alors même qu'on a goûté à ses plaisirs permis, des coups de foudre éclatent, brisant les bonheurs les plus purs; et que, au sortir de ces ouragans où tout ce qui est humain demeure englouti, on se retourne vers Dieu et on lui apporte, vieilli sans doute et frappé d'inguérissable blessures, un cœur dont la sève aimante n'est point toute épuisée, et dont l'élan reste assez énergique pour qu'il se reprenne à vivre, en aimant Dieu et les âmes.

Il est tels prêtres dont je sais l'histoire intime et dont l'initiation, très lente, très mystérieuse, aux choses divines s'est faite dès le premier éclair de l'intelligence. C'est là-bas, dans un village où durent les traditions anciennes. Dès l'âge de cinq à six ans, on fréquente l'église rustique, servant la messe, chantant l'épître. On ressent des émotions plus grandes aux solennités qui marquent Tannée liturgique : Noël, Pâques, la Fête-Dieu,

— i 34 -— les Rogations, la Toussaint. Le curé vous remarque ; il vous distingue, vous associe aux cérémonies plus intimes du culte : l'accompagner quand il va « porter le Bon Dieu » aux mourants, vous faire préparer les pains de l'autel.

Les saisons passent, apportant, Tune après l'autre, leur enseignement, leur appel plus vibrant. Même dans les jeux, le « je ne sais quoi» se trahit. D'autres enfants jouent au soldat, mais on joue au prêtre, sous l'œil d'une mère pieuse, qui demande à Dieu de vouloir bien prendre son fils. Les aubépines, les pommiers, les pelouses vertes des prés encadrent des autels rustiques où l'on fait « des chapelles » avec des imitations de messes récitées, de processions enfantines (i), de prêches improvisés en plein vent, entre des heures vouées à moissonner les blés mûrs ou les trèfles aux fleurs de sang, tandis que, la fau-

(i) Tout est nouveau et ancien. Car on lit dans les Mémoires sur la Vie de Jean Racine, par son lils : « Il était de tous nos jeux ; et je me souviens de processions dans lesquelles mes sœurs étaient le clergé, j'étais le curé, et l'auteur d'Athalie, chantant avec nous, portait la croix. »

— i35 — cille jetée à côté de la «javelle » fraîchement coupée, sous le soleil cru de midi, à l'ombre d'un arbre au feuillage maigre et hâlé, se reposaient les vieux parents et les « manœuvres»... Enfin, le grand jour de la première communion, les larmes divines, le frémissement céleste qui ébranle l'âme, le retour à la maison familiale : « Mère, Dieu m'a dit que je serais prêtre... » Ce n'est point par de tels débuts que Lamartine amène son Jocelyn au sacerdoce.

Jocelyn, c'était un peu le poète lui-même ; enthousiasmes pieux, rêves ailés d'une pure jeunesse, larmes d'adoration devant Dieu, pendant les années douces, passées chez les Jésuites de Belley, premiers tressaillements d'un cœur qui s'ouvrait à l'amour et à la joie de vivre, tels sont les sentiments intimes dont tant de beaux vers sont l'éloquente traduction. Mais Jocelyn ne reçoit pas le baptême de feu d'où il doive sortir trempé, invulnérable. A quel moment se sent-il pris du désir d'être

— i36 — prêtre ? C'est quand il sait que son sacrifice fera le bonheur de sa sœur, dont le mariage avec le jeune homme qu'elle aime devient alors possible. Dans la joie qui rayonne autour de lui, il trouve sa récompense; mais ne recherche-t-il point trop le spectacle de la tendresse, et ne révèle-t-il point, dans le charme qu'il subit, le penchant intime qui le portera à aimer? Il emportera toujours avec lui, comme une hantise troublante, la vision des ivresses dont il a e'té le promoteur volontaire. Gomme le Samson d'Alfred de Vigny, il s'en ira, ayant besoin de caresses, rêvant aux joies non connues, mais soupçonnées, enveloppé dans sa mélancolie qui n'est point une défense suffisante pour le sevrer des affections dont il doit vivre à jamais isolé. Le rêve ébauché le reprendra, et avec quelle intensité poignante !

Quand Jocelyn est au séminaire, tout son être se tient dans la paix : cœur et sens, imagination et souvenirs. C'est avec une pénétrante et exquise vérité de tons et de couleurs qu'il retrace sa vie uniforme, faite d'étude et de prière. Il décrit admirablement le silence

- «37des soirs qu'il donne à l'oraison, alors que, dans la chapelle,

« Il sent que dans ce vide une oreille l'écoute, Qu'un invisible ami, dans la nef répandu, L'attire à lui, lui parle un langage entendu, Se communique à lui dans un silence intime Et dans son vaste sein /'enveloppe et /'abîme. »

Je n'ai pas ici à faire l'analyse du poème. Devenu prêtre, après des incidents romanesques dont l'invraisemblance heurte tant de choses délicates et respectées, le héros en est nommé à la cure de Valneige. Il raconte ses jours et ses nuits, tantôt dans un journal intime qui est mis sous nos yeux, tantôt dans des lettres adressées à sa sœur. Comme prêtre, il porte partout l'inguérissable blessure qui fait saigner son cœur ; comme curé, il rappelle plutôt le vicaire savoyard de Rousseau que l'homme de Dieu, sachant qu'à côté de lui, sous l'humble toit de son église, il a un Compagnon, un Ami, le Jésus du tabernacle. Jamais un vrai prêtre ne dira, en pressant son chien sur son cœur :

Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien 1

Tel quel cependant, malgré ses lacunes.

malgré ses oublis et ses inintelligences de l'âme sacerdotale, le poème deJocelyn mérite l'attention. Il est tout amolli de larmes, tout détrempé de pleurs; pleurs et larmes trop humains, mais coulant si spontanément, et trahissant la pitié tendre qui fait le fond entier des poésies lamartiniennes.

Un autre poète, le rival de Lamartine, essayait de peindre la figure d'un prêtre dans ce roman trop touffu, trop à thèse, mais si vivant, par certains endroits, les Misérables. Le génie de Victor Hugo, plus âpre que celui de Lamartine, n'a point frémi aux inspirations aimantes dont le chantre de Jocelyn sentait passer sur lui les souffles chauds et vivifiants. Jamais Hugo n'aurait écrit cette page' où Lamartine, à propos du Lépreux de la cité d'Aoste, a livré le secret de son cœur : « Il n'y a rien de supérieur dans la langue; car l'écrivain qui arrive aux larmes, arrive à tout. Le pathétique est le sommet du génie; le didactique n'est qu'une leçon; l'épique n'est qu'un récit ; la polémique n'est que du raisonnement; le lyrique n'est que de l'enthousiasme ; mais le pathétique c'est le cœur. »

■ — 1 3g — Hugo, pourtant, a su s'émouvoir. Il s'est penché sur l'humanité ; il a entendu la plainte immense qu'elle exhale. Son vers vibre sous des gémissements douloureux. Philanthrope, son œuvre s'ouvre à des émotions cordiales et à des mouvements généreux qui l'emportent parfois très haut. En somme, pourtant, le motif presque unique, sur lequel il a jeté les prodigieuses variations de ses arabesques et l'opulence de son coloris, c'est lui-même, lui avec ses amours, avec ses ambitions, avec ses tristesses et ses deuils, avec son orgueil titanesque et ses rêves irréalisés. De son christianisme primitif, aux jours d'enfance, Hugo ne perdit jamais le souvenir ni Pempreinte : on les retrouve, avec cet idéal d'humanitarisme plus ou moins religieux, dans la figure de Mgr Mioiis. C'est bien l'Evangile qui nourrit l'âme de l'évêque de Digne. Il est bon, d'un cœur et d'une bourse ouverts à tous, plutôt porté à pardonner qu'à condamner, plus prompt à bénir qu'à maudire, âme simple et droite, désintéressée et détachée de tout. Mais sa conception religieuse rappelle trop celle de Rousseau ; ses sympathies pour

les misérables ne reposent point sur des fondements bien surnaturels. Sa religion est trop laïque, et il a une façon étrange d'interpréter les plus belles pages de l'Evangile. Comme on dirait, dans cette physionomie, tracée avec amour, il y a cependant des trous. Le conventionnel perce trop sous la robe épiscopale; — et quand l'évêque bénit, je ne suis pas bien sûr que sa bénédiction soit approuvée dans le monde invisible et divin.

C'est sous ce double patronage des deux plus grands poètes modernes que le prêtre a pris sa place dans le domaine de la littérature et de la fiction. En sortant de leurs mains puissantes, il a été recueilli par un des créateurs du roman contemporain — par Balzac.

Génie sagace et intuitif, il fait passer devant son œil scrutateur toutes les classes sociales et tous les âges de l'homme : pouvait-il négliger le prêtre, alors que lui-même était croyant? D'instinct, et par suite de son éducation familiale, il transformait facilement ses

élans religieux en prières... « J'ai eu l'idée, écrit-il à la comtesse Hanska, de passer par Téglise où l'on peint une coupole en ce moment, et j'ai prié pour vous et votre chère enfant à Tautel de la Vierge. » Que de fois il en appelle à la Providence qui oppose « à de longues souffrances... des trésors qu'elle finit par dépenser ». Disciple donc de la religion catholique, au moins en théorie, Balzacadû étudier le prêtre catholique, le curé.

A plusieurs reprises, il essaye de fixer, sur une toile durable, les traits de l'homme de Dieu, tels qu'il les a vus. Oh ! sans idéal, sans l'auréole que lui octroyait, si généreusement, l'âme d'un Lamartine ! Poète à sa façon, à la façon d'un génie puissant qui plie les faits à ses conceptions, Balzac a abordé le portrait du prêtre dans plusieurs de ses romans. Je trouve, dans la Recherche de l'absolu, l'abbé de Solis, qui, auprès de Madame de Claës, entre son neveu Emmanuel et la jeune Marguerite, apparaît comme le ministre des miséricordes, comme l'apôtre de la tendresse sacrée, et l'ambassadeur des amnisties divines. Ne le voyez, vous point avec « sa chevelure d'argent», son

dos voûté, son corps desséché — « offrant le spectacle d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui lavait conservée ? » Madame de Claës, la plus honnête et la plus dévouée des femmes, a une rivale, — la Chimie, à laquelle son imbécile de mari la sacrifie imprudemment. Pour relier le mari à son épouse, pour protéger le pur amour d'Emmanuel visà-vis de Marguerite, l'abbé de Solis déploie une savante stratégie, que le succès définitif récompense. Avec sa vaste intelligence, sa piété naturelle et vraie, l'étendue de ses connaissances si variées, la dignité enfin de sa vie ce qui s'est retirée dans les yeux », l'abbé de Solis se dresse à mon regard ému comme le type de ces prêtres de l'ancien régime qui ont traversé, sans ployer, le terrible ouragan de feu et de mort de 1793, et qui, à l'aube du dix-neuvième siècle naissant, se sont levés dans la double majesté du martyre sanglant et de la fidélité à la foi jurée. Je doute que Balzac aitobéi à de meilleures inspirations qu'à celles qu'il suivait, au jour où il retraçait la grande et simple figure de M, de Solis. Peut-être

écoutait-il des impressions d'enfance; peutêtre se laissait-il emporter par des souvenances, hélas ! à jamais évanouies — de la jeunesse pieuse et pure ! — Quoi qu'il en soit, jamais il ne rencontrera plus des accents aussi nobles, des touches aussi naïves et aussi sincères dans leur charmante délicatesse.

Dans le Curé de Tours, l'idéal a pâli. L'abbé Birotteau est vulgaire, physiquement et moralement. On nous le montre court de taille, de constitution apoplectique, et, vers l'âge de soixante ans, tourmenté d'un seul désir : « devenir le pensionnaire » d'une vieille dévote, MlleGamard, « et enfin chanoine ». Est-ce une caricature ? Est-ce un pamphlet? Birotteau ne rappelle en rien l'abbé de Solis. Birotteau se considère «comme en voyage vers l'éternité »; dès lors, il ne se souhaite et il ne cherche, en ce bas monde, qu'un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des souliers à agrafes d'argent — voilà qui contentera la bête — puis un canonicat, pour satisfaire l'amourpropre « ce sentiment indicible, qui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y a des grades parmi les saints ». Le persiflage

— i44 — voltairien traverse l'œuvre entière, on le voit. Balzac a mal interprété ce qu'il transcrivait, et la pensée maîtresse de son Curé de Tours n'est autre que cet aphorisme, où la négligence de la forme l'emporte sur le vide et le faux de la pensée : « Le célibat, dit-il, offre ce vice capital que, faisant converger les qualités de l'homme sur une seule passion, l'égoïsme, il rend les célibataires ou nuisibles ou inutiles ». Le célibat catholique nuisible ? Mais j'en appelle à tous ceux qui, renonçant aux ambitions communes, ont su ouvrir leur cœur, non pas à un seul amour, mais à l'universelle charité, à l'immense tendresse pour les petits, pour les pauvres, pour les déshérités des affections humaines. Sans le célibat catholique, peut-on expliquersaintVincentdePaul, sainte Thérèse, sainte Chantai ? Peut-on se rendre un compte raisonnable des prodiges de miséricordieuse compassion qui ont été faits pour toutes les misères physiques et morales dont est désolé le monde ? Balzac blasphème. L'histoire se rebelle contre son aphorisme; l'hagiologie proteste contre un jugement qui oublie les services passés et les bienfaits actuels. Pe-

— i45 — tite sœur des pauvres, sœur de charité, frère des Ecoles chrétiennes, humble curé de village, levez-vous contre cette sentence inique dont est frappée votre virginale existence. A côté de vous au contraire, et par vous, quelle fécondité de vie sainte, quelle moisson de mérites, quelle large expansion de bienfaits !

Balzac voyait plus juste au jour où il écrivait son Curé de village dans les Scènes de la vie de campagne. Il fait son curé campagnard trop gallican ; il l'endurcit trop dans sa résistance à son évêque. Mais il le met dans son vrai rôle d'homme dévoué, au cœur généreux et pur, prenant le parti des petits et des méprisés; il le revêt de la vraie beauté morale, de celle qui accompagne la mort à l'égoïsme, l'immolation continue et le perpétuel sacrifice. Le secrétaire de l'évêque de Limoges pénètre, chargé d'une mission délicate, sous l'humble toit du presbytère de Montégnac. Ce qu'il rencontre, je le trouve dans mes souvenirs d'enfance :

« Ce presbytère, construit en cailloux et en mortier, avait un étage surmonté d'un énorme toit en pente à deux pignons, sous lequel

s'étendaient des greniers sans doute vides, vu le délabrement des lucarnes. Le rez-de-chaussée se composait de deux chambres séparées par un corridor au fond duquel était un escalier de bois par lequel on montait au premier étage, également composé de deux chambres. Unefpetite cuisine était adossée à ce bâtiment du côté de la cour où se voyaient une écurie et une étable parfaitement désertes, inutiles, abandonnées. Le jardin potager séparait la maison de l'église. Une galerie en ruine allait du presbytère à la sacristie. Quand le jeune abbé vit les quatre croisées à vitrages en plomb, les murs bruns et moussus, la porte de ce presbytère en bois brut fendillé comme un paquet d'allumettes, loin d'être saisi par l'adorable naïveté de ces détails, par la grâce des végétations qui garnissaient les toits, les appuis en bois pourri des fenêtres, et les lézardes d'où s'échappaient de folles plantes grimpantes, par les cordons de vignes dont les pampres vrillés et les grappillons entraient par les fenêtres comme pour y apporter de riantes idées, il se trouva très heureux d'être évêque en perspective, plutôt que curé de

— H7 — village. Cette maison toujours ouverte semblait appartenir à tous. L'abbé Gabriel entra dans la salle qui communiquait avec la cuisine, et y vit un pauvre mobilier : une table à quatre colonnes torses en vieux chêne, un fauteuil en tapisserie, des chaises tout en bois, un vieux bahut pour buffet. Personne dans la cuisine, excepté un chat qui révélait une femme au logis. L'autre pièce servait de salon. En y jetant un coup d'œil, le jeune prêtre aperçut des fauteuils en bois naturel et couverts en tapisserie. La boiserie et les solives du plafond étaient en châtaignier et d'un noir d'ébène. Il y avait une horloge dans une caisse verte à fleurs peintes, une table ornée d'un tapis vert usé, quelques chaises, et sur la cheminée deux flambeaux entre lesquels était un enfant Jésus en cire, sous sa cage de verre. La cheminée, revêtue de bois à moulures grossières, était cachée par un devant en papier dont le sujet représentait le bon Pasteur avec sa brebis sur l'épaule, sans doute le cadeau par lequel la fille du maire ou du juge de paix avait voulu reconnaître les soins donnés à son éducation.

Le piteux état de la maison faisait peine à voir : les murs, jadis blanchis à la chaux, étaient décolorés par places, teints à hauteur d'homme par des frottements; l'escalier à grosbalustre et à marches en bois, quoique proprement tenu, paraissait devoir trembler sous le pied. »

Entre le délégué épiscopal, presque gentilhomme de naissance, à qui tout a souri, et le pauvre curé Bonnet, la conversation s'engage et bientôt devient intime. Et voici ce que dit au jeune abbé, favori de l'évêque, le vétéran du sacerdoce :

« Je ne comprends pas qu'on devienne prêtre par des raisons autres que les indéfinissables puissances de la vocation. Je sais que plusieurs hommes se sont faits les ouvriers de la vigne du Seigneur après avoir usé leur cœur au service des passions : les uns ont aimé sans espoir, les autres ont été trahis ; ceux-ci ont perdu la fleur de leur vie en ensevelissant soit une épouse chérie, soit une maîtresse adorée; ceux-là sont dégoûtés de la vie sociale à une époque où l'incertain plane sur toutes choses, même sur les sentiments,

où le doute se joue des plus douces certitudes en les appelant des croyances. Plusieurs abandonnent la politique à une époque où le pouvoir semble être une expiation, quand le gouverné regarde l'obéissance comme une fatalité. Beaucoup quittent une société sans drapeaux, où les contraires s'unissent pour détrôner le bien. Je ne suppose pas qu'on se donne à Dieu par une pensée cupide. Quelques hommes peuvent voir dans la prêtrise un moyen de régénérer notre patrie ; mais, selon mes faibles lumières, le prêtre patriote est un non-sens. Le prêtre ne doit appartenir qu'à Dieu. Je n'ai pas voulu offrira notre Père, qui cependant accepte tout, les débris de mon cœur et les restes de ma volonté, je me suis donné tout entier. Dans une des touchantes théories des religions païennes, la victime destinée aux faux dieux allait au temple couronnée de fleurs. Cette coutume m'a toujours 'attendri. Un sacrifice n'est rien sans la grâce ».

Balzac, avouez-le, a ce jour-là saisi encore l'idéal du prêtre; et il a su le fixer dans une figure singulièrement vivante et touchante.

Ge qui met Balzac hors de pair dans la ga*

— i5o — lerie des romanciers, c'est qu'il crée un ensemble d'aventures et qu'il groupe des séries de personnages qui se tiennent les uns aux autres : le tout est constitué organiquement.

Des disciples de Balzac, celui qui a continué cette méthode le plusfidèlement,c'estM.Zola. Ne craignez pas que je vous fasse faire de vilaines connaissances, en vous analysant des livres où tout est malsain. M. Zola a conçu, lui aussi, un système, où la vie humaine sert de thème à des études prises sur le fait. N'en croyez rien. Le réalisme, dans M. Zola, est un réalisme à priori. Dans le silence de son cabinet de travail, en proie à une imagination débordante, l'auteur conçoit des types, et ce n'est que plus tard, par acquit de conscience, qu'il cherche autour de soi les caractères qu'il a d'abord esquissés en lui-même. Quand son livre est fait, il se transporte dans le milieu qu'il doit peindre, afin de constater l'équation entre ce qu'il a écrit et ce qui est» Mais n'est-il point nécessaire qu'il voie alors

— i5i — comme il a d'abord voulu voir ? Rien n'est plus romantique que l'œuvre de M. Zola. Seulement le romantisme évoquait à notre esprit enchanté les plus grandes époques du moyen âge ; il ressuscitait les figures héroïques, les noms illustres, leur donnant pour cadre des paysages où tout était beau et charmeur. Et M. Zola, parce qu'il n'a nulle élévation dans l'esprit, recherche, comme circonstances qui entoureront ses héros, tout ce qui est vil, bas et grossier; il n'a point foi au sentiment, mais à la seule sensation, et il est obsédé par l'idée de la domination toute-puissante des nerfs et

du sang.

M. Zola a, dans plusieurs de ses romans rencontré le prêtre. Je dois reconnaître que l'étude des détails matériels dont est faite la vie sacerdotale, est exacte. Mais la peinture morale est fausse. Le cœur du prêtre lui est un livre fermé; il ne sait pas y lire. Ni les rudes et pourtant si enivrantes épreuves du noviciat ecclésiastique, ni les joies printanières de la première messe, ne lui sont choses familières. Il juge le séminaire avec une sévérité extrême, oubliant, comme l'a dit

le P. Gratry, le nécessaire courage que montrent nos futurs officiers, et nos futurs ingénieurs, en se condamnant à la réclusion austère et laborieuse de l'Ecole de Saint-Cyr, et de l'Ecole polytechnique. Pourquoi n'y aurait-il point aussi une école où Ton dresserait les âmes au travail sacré et aux efforts les plus généreux? Pourquoi n'y aurait-il point des gymnases préparatoires à la virginité, à l'esprit de sacrifice, à l'immolation constante et qui prend l'homme tout entier ? Ces idées-là sont des horizons trop hauts, pour que M. Zola y puisse atteindre.

Des élèves de Balzac, par Flaubert, il faut citer aussi M. Guy de Maupassant. Ses romans ont été sans cesse grandissants comme perfection de forme. Maupassant est un vrai réaliste. Pour lui, l'homme, la femme sont de simples animaux, mais d'une essence supérieure, qui obéissent à leurs instincts. Il ne connaît point les drames intimes dont la conscience est le théâtre douloureux et, parfois, ensanglanté. Aucune lutte. Or, ce qui nous intéresse, c'est précisément le combat dont l'âme devient si souvent le théâtre mys-

— i53 — térieux. Entre la poussée, presque fatale, des sens et des nerfs, et la prescription qui nous lie au nom de la conscience et du devoir, le duel s'engage. Il est poignant, il est gros de larmes; il a des conséquences incalculables, il touche à toutes sortes d'intérêts ; et voilà ce qui m'attache, voilà ce qui me passionne. Dans ceux-là que Ton me montre en proie à ces guerres intimes, je me reconnais; je me retrouve à Tune ou à l'autre de ces heures solennelles et décisives qui ont, dans mon existence, ou sonné une défaite irréparable ou marqué une victoire dont le retentissement ne finira qu'à ma mort. Octave Feuillet m'initie à ces drames psychologiques, Georges Sand les a connus. Maupassant les oublie, ou plutôt, il les dédaigne, mettant son grand talent à peindre, avec des couleurs brutales et crues, les minces détails de la vie, dont l'issue est parfois si tragique.

Maupassant a, lui aussi, rencontré le prêtre, dans ses excursions à travers la vie. L'idée religieuse, pourtant, ne le préoccupe jamais; mais il étudie le curé de village, comme il ferait d'un notaire ou d'un médecin* Oh ! comme

il le rapetisse! Comme il en fait un être vulgaire, asservi aux caprices du château où son couvert est toujours mis, sans idéal, bonhomme, heureux de vivre, en n'ignorant rien des choses qui se passent autour de lui, toujours facile au pardon, mais inintelligent, parfois indélicat, donnant des conseils dictés par un gros bon sens. — Oh ! non, ce n'est pas là le prêtre, ni à la ville, ni au village.

Celui de nos meilleurs romanciers modernes, qui a présenté le prêtre dans la lumière douce et sereine de la vérité, c'est Octave Feuillet. Il vient de mourir, il y a quelques mois, emportant avec lui dans la tombe le secret d'une inspiration honnête, élevée et pure, la science d'un style élégant, sobre, bien qu'imagé et expressif, surtout l'art de faire vivant, sans tomber pourtant dans la vulgarité et dans le réalisme grossier. A part quelques écarts regrettables, et qui furent provoqués par des critiques injustes, le talent de Feuillet servit toujours l'honneur, la beauté

du mariage, la pudeur de la femme et la sainteté du foyer conjugal. L'un de ses romans les plus retentissants, ce fut Sibylle : et j'y trouve, dessiné à traits larges, mais très saisissants, un portrait inoubliable du prêtre catholique, pris sur le vif. La pensée maîtresse de l'œuvre confine aux plus hautes régions. C'est un roman à thèse, dira-t-on; soit! Mais quel est le roman qui n'est pas écrit en faveur d'une thèse? Le désintéressement absolu, l'oubli de sa personnalité, l'indifférence vis-à-vis d'une question d'esthétique et de morale ne sont pas choses familières aux écrivains de notre temps. On les rencontre dans les chefsd'œuvre de nos classiques, et encore ! Car dans les tragédies de Corneille, il est permis de constater les sentiments qui animèrent son grand cœur, et, sous le masque de VAlceste du Misanthrope, peut-être ne serait-il point trop difficile de reconnaître Molière.

Sibylle s'offre à nous comme le modèle de la jeune fille qui, au milieu de toutes les distinctions de la race, reçoit, par son éducation, l'achèvement d'une culture morale, fortement ébauchée par les traditions de sa famille, et

— i56 — qui se perfectionne de jour en jour dans le commerce intime avec les chefs-d'œuvre de la pensée et de l'art. Enthousiaste par sa nature, l'enfant grandit, en s'enthousiasmant de plus en plus des choses difficiles et rares, surtout en prenant très au sérieux la religion catholique, en cherchant à la traduire, dans sa vie intime, toujours avec la fidélité à toutes ses prescriptions avec lesquelles Sibylle n'admet aucune compromission.

C'est cet idéal qui, un jour, amène, dans cette âme exaltée, comme une révolte contre le curé Renaud dont certaines habitudes un peu vulgaires, sans être condamnables, semblent à la jeune fille abaisser la sublimité du sacerdoce. En chaire, il ne sait point rendre assez claires les questions les plus ardues de la doctrine catholique ; avec ses paroissiens, il devient facilement familier ; au château, il ne se défend pas assez de la satisfaction qu'il éprouve à trouver une table mieux servie que celle de son modeste presbytère. Et voici que dans l'âme de Sibylle il se fait comme un désenchantement; de l'interprète qu'elle juge trop sévèrement, ses critiques remonteraient

— i 7 — jusqu'à la doctrine elle-même qu'il prêche. Mais une inspiration de dévouement relève le curé de Feryas aux yeux de la jeune fille. Une tempête éclate, mettant en péril des vies obscures, mais précieuses, celles de quelques pêcheurs dont la frêle barque est le jouet des flots. Il faut aller au-devant d'eux. Tous reculent, et le curé Renaud, puisant dans sa foi simple et profonde le courage dont manquent les meilleurs de ses paroissiens, saute dans une embarcation, portant le secours aux naufragés, et, par son exemple, entraînant d'autres sauveurs qui ne veulent pas être audessous de lui. A cette heure du péril affronté, le prêtre efface l'homme ; les faiblesses s'anéantissent : il ne reste devant Sibylle, réconciliée avec la foi, qu'un héros, transfiguré par son dévouement, ou plutôt un prêtre vraiment digne de ce nom. J'en atteste, de nos jours,le digne frère du curé de Féryas, cet abbé Margerin, qui, àFourmies, obéissait à la même impulsion, en se jetant au milieu des balles pour arrêter l'effusion du sang français.

Le beau roman de Sibylle, en 1862, eut le plus grand des honneurs : attaqué avec une

— i58 — âpre passion, on en fit une contre-façon sacrilège dans un livre haineux, et où George Sand déshonora son réel talent : MIle de La Quint inie...

En 1886, paraissait un nouveau roman de Feuillet, intitulé : la Morte. Depuis ses débuts, en 1846, quarante ans s'étaient écoulés. Des révolutions politiques avaient amené au pouvoir des républiques, des empereurs, et encore des républiques, et celles-ci avec des étiquettes diverses. L'atmosphère religieuse et morale n'avait pas moins été modifiée que le milieu social. Les intérêts matériels avaient de plus en plus conquis d'importance, et la foi normale, à laquelle obéissaient les contemporains de Feuillet vieilli, avait été formulée dans cet axiome brutal : la lutte pour la vie. Je ne parle point d'autres douleurs in* times ou publiques dont l'écrivain avait été frappé en plein cœur.

Rêveur délicat, épris de romanesque et d'élégance, il avait donc vu sombrer dans la marée montante du réalisme, non pas seulement les convictions qui avaient fortifié sa jeunesse littéraire, mais encore cet idéal

— i5g — d'honneur, de pureté et de loyauté', sans lequel le mariage ne devenait, à ses yeux, qu'une association de deux fortunes, ou l'e'change passager d'un double caprice. Quand il écrivait la Morte, Feuillet reprenait, sous une autre forme, la thèse favorite de son œuvre entière : c'est que, sans la foi religieuse, laquelle, disait-il, est, en réalité, au fond de tout (et comme il avait raison !) — c'est que, sans la foi religieuse, il n'y a point de vertu possible ; parce que toute morale a besoin d'une idée comme de base inébranlable sur laquelle elle s'appuiera. La thèse religieuse, dans la Morte, a pour représentant un évêque, Mgr de Courteheuse. Oncle de la jeune Aliette qu'aime M. de Vaudricourt, il consent au mariage qui unit deux jeunesses, deux douaires considérables, deux cœurs épris l'un de l'autre, mais qui ne consacre point pourtant l'alliance des deux âmes immortelles, puisque Vaudricourt est incroyant, alors que sa fiancée est d'une piété excessive. C'est l'évêque de Saint-Méen qui conseille ce mariage. At-iltort ? A-t-il raison ? Je ne le blâmerai point. Dans Vaudricourt, qui est une âme généreuse

— i6o — et loyale, ennemie de toutes choses obliques, l'évêque voit une brebis égarée et qui peut être ramenée au bercail.

La sauver, la reconquérir à Dieu : tel est le but qu'il se propose. Comme ministres de ce retour à la vraie vie, il compte sur la vertu d'Aliette, sur le charme qu'exhalent toutes ses qualités, surtout sur son amour. Il espère que l'influence de la jeune femme chrétienne s'exercera sur son mari, à son insu même ; et que, séduit par tant de qualités morales, captivé par son dévouement, fier de tant de délicates et toujours renouvelées attentions, M. de Vaudricourt, parce qu'il est intelligent, et parce qu'il comparera autour de lui, reconnaîtra que la source du bonheur dont il jouit, c'est la religion chrétienne, sérieusement pratiquée. Mgr de Courteheuse fut, cette fois, homme de courte vue. Il le fallait, pour que le roman s'achevât , avec le triste et émouvant dénouement que chacun connaît.

Je n'en sais pas moins gré à Feuillet d'avoir dessiné cette figure d'évêque : cœur chaud et enthousiaste, esprit tolérant, vrai chrétien, qui se trompe, parce qu'il a trop bien espéré

— i6i — d'un jeune homme dont « l'incrédulité n'est pas un crime, mais un malheur ».

Dans la jeune génération des romanciers, qui se glorifient d'être de l'école de Feuillet, et pour qui le livre à faire ne sera pas seulement un prétexte à de vils et odieux étalages des plaies morales dont souffre l'humanité, mais, au contraire, un appel joyeux aux saines énergies de l'âme, une glorification des instincts les plus nobles de notre nature, en connaissez-vous un qui soit plus sympathique, au talent plus loyalement viril que celui de M. Georges Duruy? Vous souvient-il encore de l'émotion qui vous prit, quand vous avez lu Andrée et le Garde du corps? Comme cela sentait bon ! Comme cela sonnait franc ! Comme cela faisait vibrer, aux plus secrets replis du cœur ébranlé, les fibres toujours mobiles des nobles amours, des tendresses vaillantes, des dévouements qui ne savent point calculer! En 1887, M. Georges Duruy faisait paraître un roman auquel je donnerais

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