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la palme, en le comparant à ses aînés : c'est VUnisson. On m'a dit qu'il y avait écrit sa propre histoire ; que, gendre incomparable, il y avait présenté sa belle-mère, encore qu'il en eût, sous des couleurs sympathiques.
Le vrai héros de l'histoire, c'est un prêtre, qui prépare, hâte et bénit le mariage de Mlle Claire Lecouturier et de M. Raymond, baron Blacher : lisez deMIle Jubinal et de M. Georges Duruy. Très original ce prêtre : mais si vivant, l'abbé Papillon. Cela commence mal; mais cela finira bien. Oui, aux heures critiques, c'est vers le prêtre que l'on se retourne. Il est l'homme de Dieu ; de l'autel au confessionnal, dans les mille détails de l'histoire quotidienne, il vient à nous, chrétiens, avec l'avis qui éclaire, avec le conseil qui décide de tout ; avec, aussi, l'expérience conquise parfois très cher, mais qu'il est heureux de mettre ensuite au service de ces âmes à qui, à travers le Dieu de l'autel catholique, il s'est donné sans partage comme sans repentance. 11 y a un demi-siècle, Michelet, dans un livre tristement fameux, mettait en suspicion le rôle du prêtre comme confesseur. Feuillet
— i63 — et Duruy, après Féval, Violeau, Mme de Craven, ont réfuté ces mensonges et ces calomnies, en montrant dans le prêtre, dans l'huml le curé de campagne, l'ami fidèle, le guide clairvoyant, le moniteur éclairé qui juge des choses et des hommes d'après les lumières ce la foi, et qui, supérieur aux ambitions vulgaires, n'oublie pas qu'il est le trait d'union vivant entre la terre et le ciel, entre l'homme coupable, défaillant, et la bonté de Dieu qui r 'a qu'un désir dans son cœur infini : aimer, sourire et toujours pardonner !
Pour peindre l'existence du prêtre voué su ministère des paroisses dans la campagne, ^oici, après Balzac, que se présentent des auteurs qui ne sont point sans mérite, mais eue je dois, au nom de mon sacerdoce catho- 1 que, récuser, parce qu'ils sont ou trop part aux ou trop superficiels : j'ai nommé M. Ferc inand Fabre et M. Ludovic Halévy.
Si, dans un jour de loisir, vous entriez à la bibliothèque Mazarine, vous y verriez un 1 omme dru encore, malgréses cheveux blancs, eu visage paterne, au geste bénisseur et à 1 œil vif; on dirait d'un prêtre qui se serait
affublé d'un costume laïque. Saluez-le : c'est l'auteur de Courbeçon, de Julien Savignac, de l'Abbé Tigrane, etc; — il a porté la soutane pendant quatre ans : c'est Ferdinand Fabre. Je me sens, je l'avoue, un peu gêné pour vous parler de ses livres. Non pas que, dans les types ecclésiastiques qu'il a tracés, il s'en trouve dont la morale la plus sévère et la plus saine puisse rougir. Mais, à l'œuvre, — comme lui autrefois — j'ai vu des prêtres, soit au petit, soit au grand séminaire. Plus tard, devenu homme, de près, j'ai étudié l'âpre et rude existence du curé de village; et jamais, ni dans ma mémoire d'enfant ou d'adolescent, ni dans mes souvenirs virils, je ne constate les impressions douloureuses, inquiètes du moins, que me cause la lecture des romans où M. Fabre essaie de ressusciter les mœurs cléricales. J'estime que la lecture de ces ouvrages est funeste. Et pourquoi donc? Parce que, dans le prêtre, il cherche toujours à dévoiler l'homme. Et cer* tainement, dans le prêtre, l'homme ne meurt pas d'un seul coup. Au jour où, sur la dalle froide du sanctuaire, le lévite de vingt-trois à
vingt-quatre ans se couche, consacré à jamais pour le service de Dieu, il est bien sûr que la vie dure encore en lui, et que, dès lors, son mérite sera de la diminuer, dans ses tendances mauvaises, pour, de plus en plus, en diriger vers Dieu les instincts généreux, les élans nobles, et pour en orienter vers Jésus-Christ les poussées de sève, soit intellectuelle, soit cordiale. Nous n'avons pas la prétention d'être des morts : nous vivons, au contraire. Mais nos facultés, marquées du sceau de la croix, savent se contraindre, s'humilier et se mortifier.
Pour M. Fabre, dans le prêtre, l'homme dure toujours : non pas l'homme sensuel et voluptueux, mais l'homme âpre au gain, épris de l'argent, amoureux de ses petites aises, calculateur, ambitieux et égoïste ! Un prêtre égoïste! Quel contresens! Un prêtre sans charité, sans dévouement et sans miséricorde : quelle monstruosité! Or, M. Fabre semble n'en avoir connu que de pareils ; et c'est faux ! Il déforme à plaisir les figures qu'il évoque de ses lointains souvenirs ; il les met au niveau du temps présent, de ce temps
— i66- — railleur et sceptique, qui ne croit plus à rien, ni à personne, parce qu'il n'ose plus croire en lui-même.
Ici, je demanderais la permission de signaler combien, dans la génération des écrivains actuels, on peut compter d'hommes qui ont ou bien porté la soutane avant le vœu décisif du sous-diaconat, ou bien été élevés par des prêtres, soit au petit séminaire, soit dans un collège ecclésiastique. Vous connaissez le Figaro? Son rédacteur en chef, M. Francis Magnard, a, dans la maîtrise de la Madeleine, chanté, et balancé l'encensoir pendant les années les plus douces de sa jeunesse. Ses secrétaires, MM. Périvieret de Rorthays, ont été élèves, l'un de Notre-Dame-des-Champs, l'autre du séminaire de Bruges. L'un de ses plus anciens collaborateurs, AugusteMarcade, qui vient, hélas ! de mourir, a grandi au séminaire de Périgueux. Ferdinand Fabre fut, au séminaire de Saint-Pons, le condisciple de ce poète à l'âme élevée, à l'envergure sublime,
toujours attiré par les plus fiers sommets, Henri de Bornier, l'immortel auteur de la Fille de Roland.
M. Jules Lemaître a été initié à la vraie culture de l'esprit sous la protection de cet évêque d'Orléans, dont le génie, bien français, n'était étranger à aucun souffle généreux, à aucune découverte digne de l'héritage des ancêtres, à aucune inspiration vraiment patriotique et chrétienne : Mgr Dupanloup.
Dans Alphonse Daudet, je reconnais l'écolier qu'a aimé et patronné le P. d'Alzon, qui, au collège de Nîmes, lui offrit gratuitement le vivre et le couvert. Marcel Prévost, l'écrivain de Chonchette, a été l'intime du P. Dulac dans l'école de la rue des Postes; et de ce contact avec les jésuites, il a emporté une notion plus haute de l'amour et une vue supérieure de la valeur delà viehumaine. Octave Mirbeau, quand il reste digne de ses meilleurs jours, n'oublie pas alors que, lui aussi, il fut le disciple des pères jésuites. Henri Lavedan leur a demandé, comme aux directeurs de l'école Bossuet autrefois, l'art du style, le talent de l'observation et le don de tout dire,
— i68 — tandis que Paul Bourget, bien que fils d'un lycée, ne peut se débarrasser de la foi dont Font marqué une mère chrétienne et l'aumônier de sa première communion. M. Henry Marct a des retours soudains vers l'enseignement religieux qui, autrefois, au petit séminaire de Bourges, lui était donné par ce prêtre si intelligemment soucieux des besoins modernes, l'évêque de Chartres, l'ami entre tous dévoué, Mgr Lagrange.
Et devant ce travail de désorganisation sourde, de désagrégation latente que poursuivent nos ennemis, ne pensez-vous pas qu'il serait bon, nécessaire même, de faire paraître ces poètes, ces romanciers, ces publicistes, tous unanimes, à leurs heures de sincérité, pour attester que ce qu'ils sont et ce qu'ils ont, ils le doivent aux prêtres sous l'influence de qui leur enfance a porté ses fleurs les plus pures, et vers le souvenir de qui ils se retournent dans leurs mécomptes, dans leurs douleurs et dans leurs désenchantements, comme pour appeler et obtenir un peu de force, un peu de joie, surtout un peu de tendresse compatissante et jamais lassée ?
Quoi qu'il en soit, je proteste contre les tableaux dont foisonnent les œuvres de M. Fabre. Bien qu'on l'en ait loué, s'il reproduit les scènes et les sites familiers à sa jeunesse, il ment pourtant à la vérité; il trahit les secrets intimes des presbytères, et il a tort, comme l'a dit un de ses flatteurs — Gustave Merlet — , de ne voir dans les curés de campagne qu'une variété sociale, des âmes façonnées par une condition, et vouées aux études d'un moraliste impartial et désintéressé...» — M. Fabre n'est ni l'un ni l'autre ! — J'en appellerais à un autre de ses juges, M. Lemaître, qui, je vous l'ai dit, comme ancien séminariste, a bonne posture pour bien voir la vie sacerdotale. En résumant Pun des romans de M. Fabre, le fin critique des Débats disait : « M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montré ce qu'est un prêtre catholique, que dans ces peinturesd'un prêtre qui ne l'est pas. » M. Fabre croit que la nature prend, dans le prêtre, sa revanche des sacrifices héroïques auxquels il s'engage par son libre vœu de célibat. Chez le prêtre les grandes passions, les plus grandes, veux-je dire, étant
vaincues, le moi se trahirait par les petits défauts ; il s'échapperait par ces mille fissures, imperceptibles, dont les caractères les mieux trempés connaissent les sourdes trahisons. Si dans cette psychologie du prêtre il y a des détails vrais, la vraisemblance est pourtant violée ; car, si dans ces romans, réalistes en somme, ni les mœurs suspectes, ni les situations scabreuses, ni les tableaux licencieux ne troublent l'homme du sanctuaire, il n'est point cependant élevé au-dessus de la mi-côte ; et le prêtre doit, comme par une rigoureuse nécessité, montertrès haut, ou tomber très bas. Je ne veux pas dire que dans les romans de l'écrivain cévenol il n'y ait point de scènes gracieuses, que l'observation soit toujours maligne et la peinture plus ou moins malveillante. Dans ces types de prêtres et de curés, il en est de touchants, de très dignes même: l'abbé Gourbezon, par exemple, au cœur large, toujours dupé, mais ne se corrigeant pas ni de ses imprudences ni de ses imprévoyances, donnant tout, vivant de rien, et, par amour des pauvres, condamnant même sa vieille mère à l'indigence ; l'abbé
Célestin, dont le nom est à lui seul une définition, victime de sa confiance, de sa naïveté et de son détachement que les mécomptes ne découragent jamais ; l'abbé Coupiac, dont l'innocente manie est de prendre des grives, des loriots et des pinsons, pour les nourrir, en hiver, afin qu'ils ne meurent pas de faim ; et qui, dénoncé en haut lieu, se tait et obéit : — sorte demartyr du devoir et de la soumission ; et tant d'autres ! Mais il n'importe. M. Fabre réduit trop aux choses naturelles les vertus de ses humbles héros en soutane. Ceux qu'il fait bons sont trop humainement bons ; ceux qu'il représente mauvais ne sont que des exceptions. M. Fabre se souvient mal ou se souvient peu: il écorche à plaisir la langue de son enfance ; il n'est pas le seul des ensoutanés d'autrefois dont on ait pu dire, non sans malice, que son cerveau n'est qu'une cathédrale désaffectée.
A côté de M. Fabre, je placerais volontiers,
— quand, du moins, il s'agit de sensibilité pure et exquise, d'émotion cordiale et vraie
— Coppée — ce doux poète, ce rêveur, hélas ! pas toujours chrétien. — Angélus. Oh! l'his-
toire est bien simple. Un vieux prêtre s'achemine côte à côte avec son sonneur, qui est aussi le fossoyeur du village, un ancien soldat, au cœur bronzé, mais que la vie a dû bien des fois briser! Les deux vieillards sont tristes; il leur manque quelque chose. Un soir,après Y Angélus, le prêtre, quittant l'église où il est venu dire un dernier adieu à son Maître, et le sonneur, après le dernier coup tinté, trouvent, sur les marches branlantes de l'église, un petit enfant abandonné. G'estun fils que Dieu envoie à ces cœurs pleins d'amour ; c'est une âme qu'il confie a leurs âmes, qui ont l'expérience de la vie... L'enfant — Angélus — grandit dans cet intérieur austère; et peu à peu, il s'étiole, il pâlit, il agonise, il meurt. Quel dommage que d'une élégie si poignante et si pure, Coppée ait fait une arme d'attaque contre le célibat et la virginité! Saint Vincent de Paul, qui pourrait retrouver dans le vieux prêtre d'Angelus, comme un lointain émule, ne plane-t-il point à l'horizon du monde comme le modèle du dévouement et de la générosité ? Et, si Vincent de Paul n'avait point sevré son cœur des ten-
- i73 dresses par qui se fondent les foyers, au lieu d'avoir été l'homme donné à tous, n'aurait-il point enclos son besoin de dévouement dans l'enceinte très étroite de sa famille charnelle ? L'histoire répond, et elle répond victorieusement par des faits. Je l'ai déjà dit : l'expansion de la vie la plus haute, la plus généreuse, la plus féconde pour l'humanité, jaillit toujours des cœurs vierges; c'est par eux que le monde est sauvé; c'est par eux qu'il est consolé, béni et reconquis à Dieu !
Dans Y Abbé Constantin, de M. Ludovic Halévy, je ne vois aucune différence qui sépare ce prêtre d'un pasteur protestant. Il a l'honnêteté, la bonté du cœur. Rien, dans ce curé de Souvigny, ne transpire de vraiment sacerdotal et même de chrétien. Où je surprendrais plutôt quelque chose de grand, d'héroïque même, c'est dans son neveu qui a le bonheur bien mérité de conquérir la main de la si gracieuse et si aimable Bettina. Le presbytère de l'abbé Constantin sert de cadre aune idylle charmante, un peu mièvre, mais d'où n'est pas absent, à certains détails, croyez-le bien, l'auteur des Petites Cardinal. VAbbé Constan-
tirty du reste, sous la plume de M. Ludovic Halévy, ne fut qu'une gageure spirituellement gagnée ; une carte de visite adroitement déposée à la porte de l'Académie... Et tout est bien qui finit bien.
Après le rôle du prêtre, directeur des consciences, consolateur des douleurs intimes, confident des blessures délicates, en est-il un plus beau que celui qui le met à côté des enfants ou des pauvres gens, pour les guider, pour les reprendre à la vie et les fortifier dans l'amour du devoir? C'est ce qui a tenté la plume de plus d'un écrivain de notre temps, surtout de ceux qui comptent, à bon droit, parmi les maîtres du roman moderne : j'ai cité MM. Alphonse Daudet et Paul Bourget. L'un des récits les plus sains qui soient sortis de la plume de M. Alphonse Daudet, est certainement le Petit Chose. C'est une autobiographie, un peu dissimulée sans doute, mais d'un accent de sincérité qui émeut. — Voilà la vie familiale; voilà l'existence laborieuse, près du père, ou près de la mère ; puis les ambitions qui naissent, les premières larmes qui coulent, et le premier vol de l'enfant vers
l'avenir qui reste sombre encore, mais que colorent les beaux rêves de l'adolescent. — Mais la ruine s'abat sur la maison de commerce du père qui a vieilli, qui a perdu l'un de ses trois fils, et dont l'aîné est venu à Paris. Il faut aussi que le plus jeune parte, pour secourir les « vieux ». On lui offre une place de maître d'études au collège d'Alais. Alphonse Daudet n'est point bachelier ; car le montant des inscriptions, alors considérable, eût grevé trop lourdement le maigre budget de la famille. Il a seizeans : il est petit de taille, très myope, et, pour contraindre à l'obéissance et au respect les rudes fils des montagnards du Gard, le pauvre pion manque de poigne et de poignet! Vie douloureuse, existence de bagne, au milieu des tracasseries, au milieu des farces, dont le souvenir amer hante toujours l'âme de l'écrivain. L'amitié vraie s'offre pourtant à lui sous les traits de l'abbé Germaine. — Sous une apparente rudesse* quelle bonté! Sous cette écorce rugueuse, quelle tendresse ! Et il sauve du suicide le jeune apprenti de la vie ; et, en lui donnant ses épargnes pour le voyage de Paris, m'envoie au succès, au triomphe, à la gloire.
Dans le Sérénus de M. Lemaître, dans Mensonges, de Paul Bourget, je retrouve encore le prêtre; là, d'une façon voilée, parce que le critique des Débats a eu une fantaisie d'histoire rétrospective; ici, dans une confession vivante et poignante. L'abbé Taconnet, nous l'avons vu et connu. C'est l'abbé Thenon, de sainte et pure mémoire, qui,del'Université,où il avait conquis les plus brillants et les plus difficiles titres, s'en vint à l'Eglise catholique. Initié au sacerdoce, il imagina ces externats chrétiens de lycéens, l'Ecole Bossuet, l'Ecole Fénelon — sorte de trait d'union entre deux sociétés que des préjugés habilement entretenus et des malentendus, savamment et pieusement continués, cherchent à séparer et à isoler dans une douloureuse et inepte stérilité.
Pour ma part, je remercie M. Bourget d'avoir reproduit, si sympathique, si digne, si épris des choses divines, l'abbé Taconnet, qui juge, de très haut, en vrai prêtre, toutes les hontes, hélas trop vraies! où il promène les héros de son roman.
Un poète au talent délicat, M. Trolliet, ne s'y était pas trompé, alors que, en 1887, dans
une pièce à V Auteur de Mensonges, il disait éloquemment :
Tu viens à la pitié ! Qui sait 1 Tu semblés même Venir au Christ, le vrai miséricordieux ! J'ai cru voir, dans ton œuvre, à la page suprême, Une main qui passait, en me montrant les cieux.
O romanciers, oui, montrez-nous les cieux! La terre est si morne, si laide et si souillée
Juin 189T.