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L'ORATOIRE A L'ACADÉMIE

e 8 juin 1882, Mgr Perraud, de l'Oratoire, évêque d'Autun, a été élu membre de l'Académie française.

Si l'Académie a survécu à tous les bouleversements politiques et sociaux qui ont travaillé la France, c'est qu'elle peut être regardée comme un des principaux organes de l'âme de la patrie. Elle disparaissant, ne disparaîtraient-elles pas aussi ces grandes choses qui font de la France un pays à part : le culte de l'idéal, l'amour du beau, la fidélité aux causes généreuses, la passion de ce qui est désintéressé et sincère? La docte compagnie, en ouvrant ses rangs à un évêque, reste bien d'accord avec elle-même. Mais,

à l'heure présente, cette élection est très significative. C'est un hommage rendu à l'épiscopat français, représenté par un de ses membres lesplusjustementestimés-, c'est une marque de respect donnée à l'Eglise catholique. Orateur, écrivain, Mgr Perraud sait-il moins bien manier la plume ou porter la parole, parce qu'il est évêque? L'Académie, j — un bon juge, il faut en convenir, — ne le croit pas. Elle affirme, une fois de plus, la reconnaissance des lettres et des arts pour l'Eglise, en priant l'un de ses évêques de venir prendre séance au milieu de l'élite de l'esprit français.

Avec notre clergé national, c'est aussi l'Oratoire qui reçoit une grande part de l'honneur fait à l'évêque d'Autun. En parcourant l'histoire de l'Académie, on rencontre plus d'un nom qui, de près ou de loin, tient à cette congrégation. Je voudrais revenir sur ce passé littéraire d'un corps religieux dont Mgr Perraud a illustré la renaissance. Cette étude prouvera, une fois de plus, que la religion catholique et le sacerdoce ne sont hostiles à aucun des progrès, à aucune des grandeurs de notre pays.

L'Académie française fut fondée en i635; un Oratorien y entrait dès 1637 : Nicolas Bourbon, le jeune. Singulière figure, bien intéressante, et qu'un érudit, M. René Kerviler, a récemment mise en lumière (1). Disciple de Passerat, qu'il eut pour professeur de rhétorique, Bourbon tient un rang honorable parmi ces maîtres es arts qui jetèrent tant d'éclat sur les commencements du grand siècle. La langue savante, c'était le latin. La littérature s'attardait encore dans l'idiome de Cicéron et de Virgile. Il ne faut pas trop s'en plaindre. De ces périodes, de ces décadences, bientôt sortira la langue saine, franche, originale, mâle et ferme, qui, avec Descartes, Corneille, Pascal et Bossuet, s'épanouira sur le siècle de Louis XIV.

Le principal mérite de Bourbon fut d'écrire

(1) Voyez aussi le savant Essai de bibliographie oratorienne, publié par le P. Ingold : Ier fascicule, p. 19 et 20.

de beaux vers latins. Ses classes à peine terminées, on lui confia une chaire de rhétorique au collège des Grassins, qu'il quitta pour entrer au collège d'Harcourt. C'est pendant l'intervalle de ses leçons que Bourbon composait ses poésies latines : elles coururent bientôt par toute la France, et le professeur, presque novice encore, passa d'un bond à la plus éclatante célébrité.

Sa verve poétique lui attira pourtant plus d'un ennui. Lors de la réformation de l'Université par Henri IV, le Parlement avait supprimé un certain droit de landit, que les régents prélevaient sur leurs écoliers, « Ce salaire, que les écoliers donnoient à leurs maîtres, dit Ménage, se payoit à trois diverses fois : i° au commencement de l'année, on leur donnoit i escu ou un demi pour les toiles qu'on attachoit aux fenestr.es afin de rompre le vent; 2° on leur donnoit aussi, trois semaines ou un mois après la saint Remy, pour les chandelles, 3 ou 4 escus d'or, lesquels on attachoit au bout d'un cierge blanc; 3° 6 ou 7 escus vers la saison du landit (foire célèbre, dit Batterel, qui se tient à Saint-Denis le len-

— i85 — demain de la saint Barnabe) ; lesquels on fichoit dans un citron, qu'on fichoit dans un verre de crystal, et on appelloit frippe-landi et croque-chandelles ceux qui ne donnoient rien (i). » Cette suppression du landit causa beaucoup de trouble dans l'Université : il y eut des factieux parmi les professeurs. Bourbon fut du nombre, et, bravant la toute-puissance d'Edmond Richer, que le roi avait chargé d'appliquer les réformes, il publia une satire violente : Indignât io Valeriana, Richer en référa au Parlement, qui fît emprisonner le poète. La leçon ne fut point perdue. Au sortir des verrous, Bourbon dit adieu à la muse satirique que Mathurin Régnier lui avait appris à connaître.

Ce qui mit le comble à sa renommée, ce furent ses imprécations contre l'assassin de Henri IV : Dirœ in parricidam, qu'il dédia au cardinal Du Perron. « Ils emportent le prix par-dessus tous les autres de ce temps faits sur la mort du Roy, si que M. le cardinal du

(i) Origines de la langue française, 1694, chez Jean Anisson, p. 432.

— i86 — Perron, après les avoir veus, dit que tout le monde avoit perdu à la mort du Roy, fors Borbonius qui avoit gagné de la réputation (i). » Le cardinal devint dès lors le protecteur de Bourbon, et en 1611, il le fit nommer lecteur royal en langue grecque, à la place de Georges Critton, helléniste des plus distingués.

Bourbon ne fut point inférieur à la nouvelle tâche qui lui incombait, et il éclipsa bientôt ses prédécesseurs. Quelques-unes des harangues latines qu'il prononçait à la rentrée des cours ont été publiées. Pendant huit ans, Bourbon occupa sa chaire avec honneur.

Mais sa santé était fort ébranlée : des névralgies douloureuses lui causaient d'incessantes insomnies, et, en 1619, il quitta sa chaire de grec qu'il céda au célèbre Valens. Le ier mars 1620, le P. Bertin écrivait de Rome au P. de Bérulle : « Nous avons appris avec beaucoup de consolation l'entrée de M. Bourbon en la congrégation. » C'est, en effet, à l'Oratoire naissant que Bourbon venait demander

(1) Journal de ÏEstoile, cité par M. Kerviler, p. 20*

le silence et le repos, sous une règle douce et paternelle : il avait quarante-six ans.

Les débuts de l'Oratoire ne laissaient guère présager l'importance que prendrait le nouvel institut. Le n novembre 1611, six prêtres se réunissaient pour vivre en commun : l'oraison, le matin, le repas pris ensemble, pendant lequel on fait la lecture. Telle est la source de ce grand fleuve qui a traversé, et non sans gloire, l'Eglise de France, pendant deux siècles. Un saint prêtre, le P. Cotton, jésuite et confesseur de Henri IV, apporte aux six oratoriens le témoignage de sa sympathie et sa bénédiction. Saint François de Sales dit « qu'il n'y a rien de plus saint et de plus utile à l'Eglise de Dieu que cette congrégation ». Bourbon y entrait, alors que le P. de Bérulle voyait les maisons oratoriennes se multiplier dans les divers diocèses, et affluer dans ses noviciats, des hommes pieux et zélés, qui devaient, comme le dit la bulle d'institution du pape Paul V, « remplir avec toute la perfection possible les devoirs de la vie sacerdotale ». Bourbon apportait à l'Oratoire un des éléments qui formeront un jour

— i88 — sa vie propre : la science. A l'hôtel du Petit- Bourbon, il pouvait rencontrer Bence, Gibieuf, Bourgoing, Condren, Métézeau, sans parler du P. de Bérulle : dans chacune de ces figures de prêtres, il semble qu'on voit apparaître les vertus qu'exigeait alors la situation de l'Eglise : la piété, le don de diriger les âmes, la science théologique, l'amour de l'Ecriture, la prédication sérieuse. Bourbon complète la physionomie de l'Oratoire, qui, avec lui, accueille les belles-lettres.

Un mot résume sa vie : Deo vivens et amicis, dit de lui un de ses panégyristes : il vivait pour Dieu et pour ses amis. Il avait bien promis de renoncer à la poésie; mais comment dire adieu à la muse? En 1623, il écrivait de fort beaux vers latins, en tête de l'édition des Grandeurs de Jésus, du cardinal de Bérulle. Plus tard, la mort de Scévole de Sainte-Marthe inspirait encore son talent dans un morceau d'une facture toute virgilienne. Ces vers rappelèrent à la renommée le poète qui s'était enseveli dans la retraite, et le chapitre de Langres lui offrit un canonicat. Bourbon l'accepta, mais en restant Oratorien ;

- i89 il prit alors le collet, signe distinctif de la congrégation. Il disait même, à ce sujet, en faisant allusion à sa robe de professeur, a qu'il ne lui avait pas fallu faire un grand chemin pour devenir un père de l'Oratoire : il n'avait eu qu'à transporter ses manchettes au collet de son pourpoint (i) ». C'est alors, en i63o, que Robert Jara et J.-B. Voisson, avocat royal, à Angers, obtinrent du savant chanoine l'autorisation de publier toutes ses œuvres, qu'un des Sainte-Marthe présentait au public par ce curieux sonnet :

Superbe antiquité, mère de tant d'esprits, Dont on voit l'excellence et l'e'clat en l'histoire, Et pour lesquels tu fais, alors qu'on veut te croire, Tous ces titres d'honneur dont tu nous a surpris;

Enfin d'autres objets leur disputent ce prix :

Mon roy par sa valeur efface leur mémoire,

Et ce divin Bourbon, en ses rares escrits

Fait voir que son esprit vaut bien mieux que leur gloire.

Cessez donc désormais de célébrer leurs noms :

Ces honneurs sont mieux deuz à ces deux grands Bourbons

Qu'à ces faux demi-dieux tant d'attraits et de charmes;

(i) Menagiana, t. I, p. 3 1 5.

Et pour n'en douter point, demande à l'univers Les triomphes que l'un s'est acquis par les armes, Et la gloire que l'autre emporte par ses vers (i).

Bourbon était à Langres lorsque éclata entre lui et Balzac une brouille, qui se rattache à l'histoire littéraire de ce temps.

Balzac revient en honneur de nos jours, et il le mérite. Il est un des ouvriers qui, dès l'aube, travaillèrent au champ que d'autres devaient moissonner. Notre langue se débrouillait péniblement, lorsqu'il prit la plume : il sut en proscrire les termes qui ne convenaient point et assouplir assez la prose française pour qu'elle eût l'harmonie et le nombre que Malherbe donnait à la poésie. Eut-il trop de recherche, trop d'apprêt, trop de préoccupation pour la forme? Peut-être; mais La Bruyère n'a été que juste quand il disait: <( Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose (2). »

(1) Cité par M. Kerviler, p. 44.

(2) Des ouvrages de l'esprit.

— igi — Balzac, suivant l'expression de Bautru, était attractif d'injures. Il avait conscience de son talent; mais il exagérait ses mérites littéraires et souffrait difficilement la contradiction. Un jour qu'on parlait de la santé de Balzac devant le cardinal de la Valette : « Comment est-ce, reprit Bautru, qu'il pourrait se bien porter ? Il ne fait que parler de lui-même, et à chaque fois qu'il en parle, il met le chapeau à la main ; cela l'enrhume. » Quand Balzac publia ses Lettres, il fut élevé à la royauté de tous les beaux esprits. Mais la critique protesta par la plume d'un jeune Feuillant, dom André de Saint-Denys, qui fit paraître une petite brochure assez mordante : Conformité de V éloquence ■ de M. de Balzac avec celle des plus grands personnages du temps passé et du présent... Le prieur Ogier, prédicateur célèbre, que Balzac appelait les délices de sa retraite, publia une Apologie pour M. de Balzac. Dom Goulu, général des Feuillants, intervint alors pour défendre son jeune religieux et lança un factum lourd et grossier, sous ce titre : Lettres de Philarque à Ariste. A cette occasion, Bourbon écrivit à Balzac, avec qui il était lié

d'une vieille amitié, une lettre remplie des plus grands éloges. Trois ans après, dans la deuxième édition de ses œuvres, Balzac fit paraître cette lettre qui ressuscitait une querelle presque éteinte et contre un ennemi mort. Bourbon prit la chose à cœur et, de i63o à i636, il publia contre Balzac trois pièces latines, dont le titre commun est : Apologeticœ comment ationes ad Philarcum. « Toutes les trois, dit Batterel, contiennent une satire des plus mordantes de l'esprit et des ouvrages de Balzac, et sont écrites avec une pureté, une élégance et une force d'expression admirables (i). » Un ami commun, M. Guyet, prieur de Saint-Ondrade, à Bordeaux, essaya, mais vainement, de rapprocher les deux auteurs. Il tâchait d'excuser le P. Bourbon sur son humeur bilieuse et mélancolique. « Non, répondait Balzac, il a beau faire des vœux et des sacrifices (allusion à sa double qualité de poète et de prêtre de l'Oratoire) :

Nil vota furentem Nil delubra juvant...

(i) Batterel, Mém. domest., t. II, p. 5.

— i93 — « Il se plaint à tort de la rate et des autres parties inférieures; c'est accuser des innocents ; le mal sans doute vient de plus haut, et le cerveau est cause de tout ce désordre. La connoissance que j'en ai m'oblige d'en avoir compassion et d'excuser en un docteur de soixante ans une friponnerie qui ne seroit pas pardonnable à un écolier de dix-huit ans. Mais j'adoucis ma douleur le plus que je puis; je ne deviens pas ennemi tout d'un coup... J'honore encore la mémoire de notre amitié passée et ne puis en vouloir à une personne qui m'a été chère. » (Lettre du 2 5 septembre i63o.) Jadis, en effet, Balzac avait été un des grands admirateurs de notre poète. Il lui écrivait de Rome, le 2 5 mars 1621 : « Il est certain que je ne monte jamais au mont Palatin, ni au Capitole, que je n'y change d'esprit. Cet air m'inspire quelque chose de grand et de généreux que je n'avois point auparavant. Si je rêve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi savant que si j'avois estudié huit jours, et c'est un de mes estonnemens qu'en estant si éloigné, vous fassiez de si beaux vers et si proches de la majesté de ceux de Virgile. »

Même irrité contre Bourbon, Balzac avait le courage de proclamer le talent de son ancien ami : il le cite (22 avril 1637) comme « un grand connaisseur en fait de latin ». La réconciliation se fit enfin par l'entremise de Chapelain, à qui Bourbon avait demandé de commencer les premières démarches en son nom. Balzac, de son côté, lui écrivait : «Je suis résolu de me dépouiller de toutes les fâcheuses passions, tant pour le salut de mon âme que pour le repos de ma vie... c'est pourquoi je veux rendre à l'avenir le bien pour le mal, et commencer parM. Bourbon... Ce n'est ni le poète ni l'orateur que je recherche; c'est mon prochain, avec lequel je veux me réconcilier. » L'un et l'autre s'y prêtèrent de bonne grâce et ils en consacrèrent la mémoire dans une pièce de vers latins.

Bourbon était revenu de Langres à Paris, où l'attendaient des honneurs qu'il n'eût osé espérer. Richelieu lui demanda en effet quelques inscriptions latines pour être mises sous les portraits de sa galerie. Pendant trois ans, Bourbon vécut dans la familiarité du cardinal qui le prit en grande estime. Plus d'un nuage

— ig5 — troubla cependant cette sorte d'intimité. Le cardinal avait, pour le buste deMontluc, composé cet éloge : Multa fecit, plura scripsit, vir tamen magnus fuit. Il voulut avoir le jugement de Bourbon sur cette inscription et le lui fit demander par M. de Sancy, évêque de Saint- Malo, mais en défendant qu'on en désignât Fauteur. « Voilà, dit Bourbon, du latin de bréviaire; s'il y avait à la fin un Alléluia, cela pourrait servir d'une bonne antienne à Magnificat. » — ce II a raison, dit Richelieu ; aussi est-ce un prêtre qui l'a fait. » Mais la pension ordinaire ne fut point, cette année-là, payée à Bourbon ([). En 1637, Richelieu le nomma à l'Académie française, à la place de Jean Bardin,qui s'était noyé en voulant sauverM. d'Humières. Bourbon ne se croyait point digne d'entrer dans la savante compagnie, et il avouait à un de ses amis intimes, Claude de Mesmes, comte d'Avaux, « qu'il se sentait ignorant dans la langue française, peu habile dans la latine et hors d'état d'apprendre quelque

(1) Bibliothèque nationale, Fonds français, Adry 2568i.

— i96 — chose de nouveau à l'âge où il était ». Balzac n'estimait guère mieux la valeur littéraire de l'Oratorien, devenu membre de Y Académie française. « Que vous semble, écrivait-il à Chapelain, le 6 novembre 1637, du choix qu'on a fait de notre nouveau confrère, avec lequel je viens de me réconcilier? Croyezvous qu'il rende de grands services à l'Académie et que ce soit un instrument propre pour travailler avec nous autres messieurs au défrichement de notre langue ? Je vous ai autrefois montré de ses lettres françaises, qui sont écrites du style des Bardes et des Druides-, et si vous croyez que s'escrimer des apices du droit, que V officine d'un artisan, et que Yimpéritie de son art et autres semblables dépouilles des vieux romans soient de grandes richesses en France, il a de quoi remplir le Louvre, l'Académie et la Bastille (1).

Sept ans après, le P. Bourbon mourut à la maison de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, dans cette petite cellule où, selon Ménage, quatre personnes seulement pouvaient entrer.

— 197 ~ C'était là que Bourbon recevait les lettrés de son temps : véritable cercle, dont un tout semblable, chez Conrart, avait donné naissance à l'Académie. Sa mort fut pleurée, et on publia en-un volume : Tumuhis Borbonii, les vers latins et français qui célébrèrent sa mémoire.

Colletet, dans le quatrain suivant, résume tous les éloges qu'on lui donna :

Bourbon, dans ses beaux vers qui forcent le destin, Porta si haut l'honneur du grec et du latin, Que Pindare confesse et que Virgile avoue Qu'il a fait rougir Thèbe et fait pâlir Mantoue.

(Parnasse français, p. 214.)

Ses longues insomnies inspirèrent assez heureusement quelques-uns de ses panégyristes. On a gardé le souvenir d'un distique où M. Guyet le fait ainsi parler, au moment où il va mourir:

O bene, ait, tandem dormio ; vita, vale !

(( O joie ! je vais enfin dormir : vie, adieu ! »

Un contemporain de Bourbon, Scarron, a exprimé le même sentiment. Lui aussi, en proie à de violentes souffrances, aspirait à

- i98 trouver un peu de repos dans la mort, et il composait ainsi son épitaphe :

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit, Garde bien que tu ne l'éveille (sic), Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille (i).

Bourbon était d'humeur assez paisible, excepté quand il rencontrait de faux érudits. Guy Patin, qui le soigna dans sa dernière maladie, cite de lui une parole qui montre une grande connaissance des hommes : « II n'est rien de tel que d'être impudent ; car ce sont les impudents qui gouvernent le monde (2). » Dans les Mémoires (3) de Bruys , il est raconté plaisamment comment Bourbon confondit un jour, chez le chancelier Séguier, un professeur de l'Université de Paris , l'ex-jésuite Mont-Maur. Ce Mont-Maur, du

( 1 ) Œuvres de Scarron, 7 v. in-8. Paris, 1 786, t. I, p. 1 4 1 .

(2) Kerviler, op. laudat., p. 60.

(3) Mémoires historiques, critiques et littéraires de Bruys, p. 3oo. 2e vol., édition ij5i.

reste d'assez mauvaise réputation, avait une très grande mémoire, mais peu de jugement. On fit sur lui cette épigramme, qui est tout à fait dans les goûts de l'époque :

Sous cette casaque noire Repose bien doucement Mont-Maur, d'heureuse mémoire, Attendant le jugement.

Tel fut le P. Bourbon. Il avait, suivant Ménage (i), le sceptre poétique de son temps, qui passa à Madelenet. D'autres, Santeul, Huet, Commire, Vavasseur, la Rue, perpétueront, durant tout le xvne siècle, cette race d'esprits amoureux d'Horace et de Virgile, et don.t l'influence sur l'histoire littéraire de la France est peut-être plus féconde qu'on ne le pense vulgairement : Corneille ne traduisaitil point en vers français les poésies du P. de la Rue?

(i) Menagiana, I, loc. cit.

Dans l'Introduction qui précède ses Mémoires domestiques, Batterel s'exprime ainsi : « Je fais honneur à la congrégation de divers particuliers élevés chez elle, et qui ne sont pas morts dans son sein... Mais, qu'on y fasse attention, nous avons droit de les suivre hors de l'Oratoire et de les revendiquer comme nôtres en tout ce qu'ils ont de bon. N'est-ce pas l'Oratoire qui les a formés à la piété et aux bonnes lettres, par l'institution qu'il leur a donnée, par l'amour du travail, le goût de l'étude, le discernement de bons livres et tant d'heureuses semences pour les sciences et pour la vertu qu'ils y ont prises ?. .. Dedans ou dehors, ils sont à nous, par l'esprit, le goût, les principes qu'ils ont reçus de nous (i). » Ces paroles ne sont point sans une certaine fierté. Batterel a raison, et c'est en m'appropriant sa pensée que je présenterai à nos lecteurs le

(i) Batterel, Archives nationales, M. 220, G.

second Oratorien qui ait été de l'Académie : Jacques Esprit.

Plus d'une fois la critique littéraire s'est occupée d'Esprit. Çà et là Sainte-Beuve le cite, dans son Histoire de Port-Royal; Victor Cousin, dans son livre sur Mme de Sablé, lui a consacré quelques pages d'un assez vif intérêt, mais où les erreurs abondent. Il me sera peut-être donné aujourd'hui de fixer d'une manière définitive les traits de ce « personnage mobile et divers » qu'il est difficile « de suivre parmi tous ses changements (i). » La source principale où je puiserai, c'est Batterel, auteur exact, curieux, d'une précision minutieuse, d'une conscience scrupuleuse, quand il s'agit d'une date ou d'un fait, et qui, porté vers le jansénisme, n'oublie pourtant jamais de relater ce qui contrarie ses préférences et ses goûts.

Jacques Esprit naquit à Béziers, le 22 octobre 161 1, quelques années avant Pellisson, son compatriote. Après avoir fait d'excellentes études, il entra à l'Oratoire, le 16 sep-

(1) Cousin, Mme de Sablé, p. 118, in-8°; édit. 1877.

tembre 1629 (1). Ses deux années ^institution ou de noviciat terminées, il fut envoyé au collège de Troyes, pour y enseigner la rhétorique. L'Oratoire, contrairement à la pensée première du cardinal de Bérulle, avait été forcé d'ouvrir des maisons d'éducation. Entre les Jésuites et l'Université, qui, comme on l'a vu plus haut, essayait la réformation opérée par Henri IV, la nouvelle congrégation se fit bientôt connaître par les heureuses innovations qu'elle apporta dans la conduite de la jeunesse. L'étude de l'histoire, surtout de l'histoire de France, l'enseignement de la langue française, une discipline paternelle valurent à l'Oratoire, comme éducateur, une réputation méritée. Jacques Esprit appartient à cette première génération de professeurs oratoriens qui fondèrent ces collèges fameux : Dieppe, Juilly, Troyes, Angers, le Mans.

Esprit professa quatre ou cinq ans à Troyes. Il s'appliqua, disent les Mémoires, à étudier les poètes latins, l'histoire de France, celle de

(1) Première erreur de Cousin, qui fait entrer Esprit à l'Oratoire, après diverses aventures dans le monde.

l'Eglise, et à lire les philosophes. Plus tard, Esprit n'oublia point le collège où il avait goûté les premières joies du professorat. Il gardait, sans doute, un souvenir reconnaissant à ces heures de jeunesse si tôt passées, mais si bien remplies, quand l'enthousiasme emporte l'âme, quand la classe est trop fugitive, et que, au sortir d'un commerce intime avec les maîtres de la pensée, on a conscience de voir l'âme de ses élèves s'ouvrir à ces beautés qu'on leur révèle. Devenu conseiller du roi, Jacques Esprit, en i658, donnait au collège de Troyes un legs de i,5oo livres de rente, pour la fondation d'un catéchisme.

A la fin de l'année 1634, le P. de Condren, deuxième général de l'Oratoire, le fit venir au séminaire Saint-Magloire, dont la réputation allait grandissant. Esprit devait s'y préparer aux saints ordres et se perfectionner dans l'étude des lettres et des sciences. Mais ce séjour fut fatal à sa vocation. « De belle taille, le visage agréable, les yeux noirs, pleins de feu, il avait l'esprit juste et délié, l'imagination vive, beaucoup de facilité pour bien écrire et bien parler. Il savait railler avec finesse et

conter avec tant d'agrément et de politesse qu'il était toujours sûr de plaire à ceux qui Técoutaient (i). » Cette réunion de qualités si rares devint pour le jeune Oratorien une tentation à laquelle il succomba. Il se produisit dans le monde, qui l'accueillit avec faveur. Il fréquentait les hôtels de Rambouillet, de La Rochefoucauld, de Liancourt, de Montausier, etc. Bientôt, dans les ruelles les plus fameuses, dans les salons les plus choisis, il ne fut bruit que de M. Esprit, de l'Oratoire. Il sut gagner l'affection de Mme de Rambouillet, celle-là même qui voulait débrutaliser la France. Société charmante, trop peu connue, qui a été calomniée, je ne dirai point par Molière, mais par Boileau, dont les arrêts, heureusement, ne sont plus aujourd'hui considérés comme des jugements sans appel. Benserade, Boisrobert, Chapelain, Godeau, Balzac, Voiture, Scudéri, Costar, Conrart, le duc de Montausier, le comte d'Avaux, Rotrou, Cospéan, Corneille, La Rochefoucauld se réunissent chez la duchesse de Longueville, chez

(i) Batterel, loc. cit., p. 172.

Mme de Rambouillet ou chez Mme de Sablé. Mme de Sévigné s'y fait apprécier ; la jeunesse de Bossuet s'y illumine d'un premier rayon ; les victoires de Condé y éveillent des chants de triomphe ; et si Polyeucte n'a point gain de cause devant quelques incrédules, en revanche le Cid est admiré et, malgré les colères de Richelieu, applaudi.

Avec les ressources de sa riche nature, on comprend qu'Esprit ait conquis tous les suffrages de cette brillante compagnie. Ce fut surtout Mme de Rambouillet qui le tint en estime : elle lui trouvait un tour admirable, et, comme Esprit n'avait encore pu se débarrasser de certains provincialismes, Mme de Rambouillet prit à cœur de le corriger de son accent méridional, et, dit Batterel, ce elle lui faisait la guerre quand il lui échappait quelques méchants mots ».

La réputation du jeune Oratorien lui ouvrit l'entrée de la maison du chancelier Pierre Séguier, à qui il sut plaire. Il se mit à composer de petits ouvrages en vers et en prose à la louange de ce magistrat. Un jour qu'Esprit se trouvait à l'hôtel de Condé, Séguier lui

dit : « J'ai de l'inclination pour vous et je suis touché de votre mérite; je veux que vous soyez près de moi ; j'aurai soin de votre fortune (i). » « Il n'en fallut pas tant, ajoute Batterel, pour lui faire aimer le monde, qui l'aimait tant. Il nous quitta donc, n'étant pas engagé dans les ordres sacrés, pour s'attacher à M. Séguier. » Ce devait être en i638.

En 1639, Esprit entra à l'Académie française, comme successeur de Philippe Habert, qu'une explosion venait de frapper au siège d'Emerick, en Hainaut. Au même jour, La Mothe le Vayer était aussi reçu. Jacques Esprit ne parut point indigne de succéder au fameux commissaire de l'artillerie. Voiture le tenait en grande estime, et, parlant d'Esprit, il écrivait, le 5 juin 1641, à M. de Chavigny : « Voyez jusqu'où va le bruit de ma faveur et du crédit que j'ay auprès de vous. M. Esprit, qui va à la cour... a cru avoir besoin que je vous le recommandasse, et moi, qui suis vain, j'y mieux aimé me résoudre de l'entreprendre

(1) Batterel, p. 173. Nouvelle erreur de M. Cousin (loc. cit.).

que de luy dire que je ne l'osai faire. C'est en vérité, monsieur, un des plus aimables hommes du monde, qui a l'âme et l'esprit faits comme vous les aimez, fort bon, fort sage, fort sçavant, grand théologien et grand philosophe (i). »

Esprit fut bien traité parle chancelier. Sous ce toit hospitalier, il rencontrait d'autres gens de qualité et amis des lettres, La Chambre, Cérisy.L'anecdotier Tallemant des Réaux, qui est dur pour Séguier, n'est pas moins injuste pour son protégé Esprit : « Il ne sçait rien, et n'avoit que quelques paraphrases de psaumes assez médiocres. Là il intriguoit assez, servoit qui il pouvoit et parloit plus hardiment que les autres beaux esprits de la maison (2). » Séguier lui confiait les plus importantes affaires, et se trouvait bien du jugement, du tact et de la délicatese de son commensal. Il lui donna 5oo écus, pour le délivrer des soucis d'avenir, et les revenus d'une abbaye de

(1) Voiture, Œuvres complètes, chez Michel Guignart. 171 3? t. I, p. 25i.

(2) Tallemant des Réaux, t. IV, p. 277, édition Monmerqué et Paris.

2,000 livres, près de Troyes. Esprit passa ainsi quelques années paisibles et pendant lesquelles il voyait sa réputation grandir.

Balzac, dans sa lettre du 28 mai 1640 à Chapelain, dit de lui et de deux de ses frèrçs qui étaient aussi à Paris, « qu'il les aime, les estime et les honore parfaitement » ; et, le ier juin 1640, il écrit encore : « Je ne me connoîtrois pas en esprit, si je n'estimois pas extraordinairement ces messieurs qui portent ce nom par excellence... Notre M. Esprit de Verteuil et le vôtre de Paris verront un jour que je ne me contente pas d'un ressentiment secret, mais que je professe ma gratitude (1). » Le souci d'être mêlé aux affaires les plus graves n'enpêchait point Esprit de se livrer aux nobles amitiés qui l'avaient entouré et à l'étude des belles-lettres. Il voyait souvent les ducs de Montausier et de La Rochefoucauld. On lisait ensemble les ouvrages nouveaux; on les jugeait, et de cette critique dépendait la fortune des auteurs et de leurs livres.

Cousin a publié plusieurs lettres du duc de La Rochefoucauld à Esprit.

(1) Cité par Batterel.

Entre l'indépendance des écrivains du dixhuitième siècle, qui ne relèvent que de l'opinion, et ces attaches qui faisaient des auteurs du dix-septième siècle comme des hôtes habitués de tel hôtel seigneurial, qui oserait choisir ?

Bassompierre, quoique emprisonné à la Bastille, pouvait recevoir des visites. Il désira voir Esprit, dont il avait entendu parler. Un jour le duc de La Rochefoucauld le lui amena, et, après une conversation de trois heures : « Allez, monsieur, lui dit le maréchal, en lui serrant tendrement les mains ; vous êtes seigneur à bien juste titre de la terre dont vous portez le nom. » Esprit, alors, avait aussi ses entrées chez le prince de Conti, chez sa sœur, la duchesse de Longueville, chez la duchesse de Noailles, les comtesses de Brienne et de Grignan, dont les maisons étaient les rendez-vous des lettrés de ce temps. Enfin, Esprit fut présenté à la reine mère, Anne d'Autriche, qui, en 1644, le fit conseiller d'Etat et lui donna 1,000 écus de pension (1).

(1) Batterel, p. .74 et 175.

Il pouvait donc espérer de longs jours, tranquille et honoré, au foyer de Séguier, quand il tomba en disgrâce, pour lui avoir caché le mariage secret de sa fille, Mme de Coislin, avec Guy de Laval, fils de la duchesse de Sablé.

La souffrance rapproche de Dieu. Ce coup subit réveilla dans le cœur d'Esprit les principes d'une foi qui s'était comme engourdie .au milieu de la prospérité. Il sentit les dangers du monde et rentra à Saint-Magloire, pour travailler à son âme, selon la belle expression de Mme de Sévigné. C'était en 1644.

Cousin dit, dans la Marquise de Sablé (p. 1 18) : « Mme de Longueville avait emmené Esprit avec elle à Munster, puis il se mit dans l'Oratoire, puis il en sortit, puis il se maria. Mme de Longueville le plaça auprès de ses neveux, les petits princes de Conti. Tour à tour, on l'appela l'abbé Esprit et monsieur Esprit... Vers 1660, Esprit était dans l'intimité de Mme de Sablé, et très janséniste. Personne plus que lui ne s'occupa de maximes et de pensées. Il en faisait en prose, il en faisait même en vers; et, en 1669, il a dédié à Mon-

tausier, alors gouverneur du Dauphin, des Maximes politiques mises en vers par M. Vabbé Esprit, » Ici, comme souvent, Cousin se trompe. Son érudition, qui n'était pas toujours de première source, n'a consulté que des renseignements d'un ordre inférieur. Tout ce que j'ai dit jusqu'ici prouve évidemment que Jacques Esprit n'a point vécu comme le fait vivre Cousin : l'éminent écrivain n'a pas moins tort quand il attribue à notre académicien l'ouvrage cité plus haut. Jacques Esprit eut, en effet, quatre frères; il était l'aîné de tous, et, par son crédit, il contribua à les établir honorablement. Le premier fut Thomas Esprit, qui mourut prêtre de l'Oratoire, à Niort {Nécrologe oratorieri), le i5 décembre 1671. Ordonné prêtre en 1649, il remplissait à Saint-Magloire les fonctions d'économe. Ce fut à lui qu'on attribua la Première provinciale, à cause, sans doute, de ses rapports avec Port-Royal. M. de Péréfixe l'avait député aux religieuses, au mois de janvier 1664, pour les amener à signer une formule mitigée dont le prélat se voulait bien contenter. Les Relations de Port-Royal (in-40, p. 54 à 64) font jouer à

ce digne prêtre un rôle ridicule dans cette affaire. « Car, dit Batterel, il n'est pas à présumer qu'on leur ait envoyé, pour les ramener, des imbéciles et des raisonneurs plus capables de les entretenir, parleur faiblesse, dans l'idée d'un vain triomphe que de les désabuser de leurs préventions. »

Le second des quatre frères fut premier médecin de Gaston d'Orléans; et le troisième, juge-mage de Limoux, en Languedoc. Le quatrième frère, François Esprit, entra dans les ordres. Après un poème qu'il avait dédié aur»roi, il devint abbé de Combe-Longue, aussi en Languedoc. C'est à lui que revient la paternité du livre, indiqué par Cousin, ainsi que celle d'une ode fort longue au cardinal Mazarin, sur la paix des Pyrénées (i). Ces Maximes parurent en 1669; Jacques Esprit était alors marié, et il n'est pas croyable qu'il eût gardé le titre d'abbé.

Pendant cette retraite à Saint-Magloire, Esprit était fort visité par ses anciens amis;

(1) Il était alors précepteur de l'abbé de Fiesque. Cf. Recueil de vers publiés par la Fontaine, t. III.

le duc de La Rochefoucauld Fallait prendre pour Temmener dîner et ensuite à la promenade (i). De cette époque date surtout sa liaison avec le prince de Conti. Désabusé de la vie mondaine, Esprit n'usa de son influence que pour le bien; et quand il se fut converti, le prince de Conti répétait souvent que les entretiens de l'ancien Oratorien avaient contribué à son changement. Mais le séjour de Saint-Magloire devint intolérable à la santé du pieux solitaire, et les médecins lui ordonnèrent de le quitter. C'est, sans doute, à cette retraite à Saint-Magloire que Sarrazin fait allusion, en le traitant encore de père de l'Oratoire, dans le sonnet qu'il lui a adressé parce qu'il avait pris parti pour les Jobelins, contre le sonnet de Voiture :

Monsieur Esprit de l'Oratoire, Vous agissez en homme saint, De couronner avecque gloire Job de mille tourments atteint (2).

Le prince de Conti voulut se l'attacher; il

(1) Batterel.

(2) Œuvres de Sarrapn, t. II, p. 21 5, édition i685, in-12.

lui donna un appartement en son hôtel, avec 1,000 écus de pension. Il le fit aussi son intendant dans le comté de Pézenas, qui lui avait été donné en engagement par la maison de Montmorency. C'est vers cette époque qu'Esprit se maria avec Madeleine Bostaine. Il était si en faveur auprès de Conti, qu'il le suivit en Languedoc, lorsque ce prince eut été nommé gouverneur de cette importante province.

Conti lui assigna à son mariage 40,000 livres sur le comté de Pézenas ; et la duchesse de Longueville, i5,ooo. Mais quand, touché de repentir, Conti se fut résolu à une vie sérieusement chrétienne, il répara les dommages que ses troupes, en i65i, avaient causés en Guyenne. Ces restitutions absorbèrent presque toute la fortune du royal converti. Esprit crut qu'il ne pouvait garder ce que le prince n'avait pu donner, et il rendit les 40,000 livres qu'il avait reçues en pur don pour son mariage (1). Ce beau trait de probité met à néant toutes les accusations que Daniel Cosnac, dans ses Mémoires, accumule avec tant de

(1) Batterel, p. 176.

passion contre Esprit. En tout cas, il accrut dans l'âme de Conti ses sentiments d'estime et de confiance pour un si loyal serviteur. A son lit de mort, il voulut avoir Esprit à ses côtés; et comme le mal ne lui permettait pas de s'appliquer à une recherche exacte de ses péchés : « Vous qui connaissez mes défauts et mes mauvaises qualités, lui dit-il, aidezmoi à m'en ressouvenir, afin que je m'en accuse. » Puis le prince se confessa à l'abbé de Cyron, et mourut, le soir du même jour, dans les bras d'Esprit, le 21 avril 1666, à l'âge de trente-six ans.

Celui-ci perdait un protecteur dévoué. Désireux d'imiter, dans sa vie et dans sa mort, un si saint modèle, il demanda congé à la princesse de Conti, qui lui fit don de 1,000 écus en plus de ses honoraires. Il se retira à Béziers, heureux de retrouver la vie de famille auprès de sa femme et de ses trois filles, qu'il élevait dans la crainte de Dieu.

Mais sa piété ne lui ôtait rien de son enjouement. Pendant qu'il était à Saint-Magloire, passant un jour devant la chambre du P. de Saint-Pé, il le trouva à genoux sur son prie-

Dieu. Esprit aussitôt, avec un ton de componction, récita au digne prêtre ce quatrain impromptu :

Parmi tant de péchés divers Qui troublent votre conscience, Et dont vous faites pénitence, N'oubliez pas vos méchants vers.

Le P. de Saint-Pé avait composé des cantiques spirituels dont la poésie était inférieure à l'intention ; et, à la faveur d'une bonne étrenne, il les faisait chanter sur le Pont- Neuf par le Savoyard, comme une diversion aux chansons obscènes par lesquelles ce dernier achetait les aumônes des passants (i).

Jacques Esprit a laissé un livre, qui n'est point encore oublié : la Fausseté des vertus humaines. Plusieurs ouvrages manuscrits qu'il avait composés ont disparu : entre autres des Paraphrases de quelques psaumes, et le Portrait de V amour propre, dédié au cardinal de Richelieu, ainsi qu'un Traité de la Comédie (2).

(1) Batterel, p. 176.

(2) Batterel, p. 178. — C'est à tort qu'on lui at tribue la traduction du Panégyrique de Trajan; elle

L'intimité qui unissait Esprit et La Roche foucauld a fait supposer, et non sans raison, qu'il avait pris part à la rédaction des Maximes. Cousin cite plusieurs lettres , où La Rochefoucauld s'en remet de ses œuvres au jugement d'Esprit, dans l'attitude d'un disciple qui attend l'arrêt de son maître (i). Quand son ouvrage parut, Esprit était mort.

Cousin a été sévère dans son appréciation. Il ne reconnaît au livre d'Esprit ni style ni originalité. Tout au plus lui accorde -t -il (( quelque érudition ».

Je ne voudrais point dire que l'idée inspiratrice du livre appartînt complètement à Esprit ; elle relève plutôt des Pensées de Pascal. Surtout, elle enveloppe, comme d'une atmosphère morale, les écrivains de ce temps, qui, plus ou moins — Bossuet et Bourdaloue exceptés — , se laissent imprégner par les

parut, en 1667, sous le nom de l'abbé Esprit ; à cette date, notre académicien était marié. C'est donc son frère qui doit être l'auteur de cette traduction, estimée par Saci.

(1) « Si entre eux il y a un disciple et un maître, le disciple serait La Rochefoucauld. » (La Marquise de Sablé.)

doctrines du jansénisme. Qu'est-ce que le livre des Maximes , sinon un chant de triomphe en l'honneur de l'amour-propre de l'homme, toujours égoïste et calculateur , même alors qu'il met en pratique les plus nobles vertus ? Esprit développe la même thèse. Sans doute, il ne donne point à sa pensée cette forme ciselée, qui laisse à chaque Maxime de La Rochefoucauld la pureté d'un diamant de la plus belle eau. Il est étranger à la patience laborieuse de cet artiste qui polit et affine. Pourtant le livre d'Esprit est bien écrit : les négligences y sont rares ; il dit bien ce qu'il veut dire, avec un tour heureux, une phrase ample et solide, qui va se développant, çà et là, à travers les plus délicates nuances de la pensée. On pourrait lui reprocher d'avoir multiplié les préfaces; car chaque vertu a la sienne.

L'auteur supose que nous ne pouvons avoir que deux fins dernières : Dieu et nousmêmes. Si la charité ne nous dirige point vers Dieu, la cupidité nous inspirera toutes choses pour nous-mêmes. Où Esprit va trop loin, c'est quand il montre les hommes agissant

— 2i9 — dans la pratique comme s'ils étaient leur fin dernière. Les actions les plus louables sont dès lors comme gâtées par la passion secrète de l'amour-propre. Comment ne point mépriser les hommes ? Comment ne point se mettre en défiance contre tout le prochain ? Esprit a tort encore quand, pour soutenir sa thèse, il ne parle que des vertus humaines, sans rien dire des vertus chrétiennes. L'impuissance des unes doit, dans son sentiment, prouver la nécessité des autres, que Ton ne peut obtenir sans le secours de la grâce. Il n'en reste pas moins une impression pénible de voir l'humanité si misérable. Alceste aurait raison, si la plupart des qualités apparentes ne sont que des vices déguisés, ou si les actions vertueuses pèchent par les vues d'intérêt et d'amour-propre qui en sont le principe ou la fin.

Heureusement, Esprit s'élève vers dés régions plus hautes que La Rochefoucauld, et il termine son livre par ces belles paroles qu'il emprunte à Platon : « Si nous ne naissons point vertueux, si nous ne le devenons point par l'éducation qu'on nous donne, ni par notre

étude et notre industrie, à qui pouvons-nous nous adresser plus justement pour obtenir un don aussi rare que la vertu, qu'à Dieu qui, étant la source de tous les biens, l'est, sans doute, de celui qui est le plus grand de tous ? »

Dans sa fameuse Liste, Chapelain n'a point été assez équitable, quand il écrit d'Esprit : « Son fort est dans la théologie et il a peu de fonds hors de là. Pour de l'imagination et du style, il en a beaucoup et écrit élégamment en prose et en vers français. »

L'abbé Colbert, depuis archevêque de Rouen, qui lui succéda à l'Académie française, le 3o octobre 1678, disait en y prenant séance : <( Vous avez mal rempli, messieurs, la place du sçavant homme que vous avez perdu, et qui, par la politesse de ses écrits, a si bien soutenu l'honneur qu'il avoit d'estre un des membres de cette sçavante académie (1). » L'ouvrage d'Esprit avait fait fortune. En 1 690, Mme de Sévigné écrit à sa fille : « J'ai entendu louer excessivement à votre mystique (Corbinelli), le livre de la Fausseté des vertus humai-

(1) Recueil des Harangues, t. I? p. 55 1.

nés; il l'avoit vu en manuscrit ; il étoit ami de M. Esprit, et le consultoit sur ses ouvrages. Il vous a dit mille fois que ce livre étoit excellent ; mais vous ne l'écoutiez pas, non plus que les louanges de Rochon. L'heure de ces deux goûts n'étoit point encore venue ; il y a des temps pour tout. Je lirois bien volontiers ce livre sur sa parole (i). »

Jacques Esprit mourut à Be'ziers, avec une parfaite résignation à la volonté de Dieu, le 6 septembre 1678 ; il laissait la réputation d'un homme de bien et d'un écrivain distingué.

Le 26 mars 1868, le P. Gratry disait à l'Académie française : « Messieurs, ce n'est pas mon humble personne, c'est le clergé de France, ce sont les souvenirs de la Sorbonne et de l'Oratoire que vous avez entendu honorer en daignant m'appeler au fauteuil qu'occupait Massillon. » En vain M. Vitet, qui le recevait,

(1) Lettres, IX, p. 441-442, édition Régnier.

lui affirmait-il que l'Académie, tout en tenant en haute estime les traditions et les souvenirs, n'entendait donner une preuve de sa sympathie qu'à l'écrivain. L'Oratorien n'avait point tout à fait tort quand il renouait la tradition par laquelle il se rattachait au passé littéraire de l'ancien Oratoire.

Depuis Esprit, l'Académie avait vu passer dans son enceinte plusieurs des membres de la célèbre congrégation. Il est vrai qu'au moment où ils devenaient académiciens , ils avaient quitté l'Oratoire : toutefois ils en gardaient la marque, l'esprit et le caractère (i). Tels furent Bignon, Houtteville, Massillon, Mongault, Renaudot, Hénault, Terrasson,

(i) Il ne sera pas hors de propos de rappeler que l'Académie, sous l'ancien régime, n'ouvrait point ses portes à des religieux. « L'Académie, dit le Journal de Trévoux (juin 1719, p. 1023), s'est fait une règle de ne recevoir dans son corps aucun religieux, ni personne qui s'est attaché à une communauté, quelque mérite qu'elle puisse avoir. Cette règle l'avait empêchée de donner au P. Massillon une marque de son estime qu'elle vient de donner avec plaisir à l'évêque de Glermont. On ne doutait pas qu'il la méritât. »

L'Académie nouvelle a rompu avec cette règle sévère, dont Sainte-Beuve pourtant réclamait l'application, lors de l'élection du P. Lacordaire. Parce que son habit était une liberté, le dominicain passa.

Foncemagne, Surian, dont le successeur d'Alembert a écrit un si bel éloge. A son entrée à l'Institut de France, le P. Gratry recueillait cet héritage glorieux. S'il le renouvelait de sa brillante renommée, encore n'aurait-il pu s'écrier comme Alfred de Vigny :

J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire, Qu'il soit ancien, qu'importe ? Il n'aura de mémoire, Que du jour seulement où mon front l'a porte' (i).

La vie extérieure du P. Gratry est brève à raconter. Il naît à Lille, en i8o5, d'une mère âgée de dix-sept ans, « qu'on eût prise pour une sœur aînée (2). » Après une année de préparation, il entre en 1825 à l'Ecole polytechnique. Au mois de mai 1827, il se joint à l'abbé Bautain, à Strasbourg ; il est ordonné prêtre. Il devient, en 1841, directeur du collège Stanislas, et, en 1846, aumônier de l'Ecole normale supérieure, Il s'unit aux PP. Pététot et H. de Valroger, en i852, pour reconstituer l'Oratoire ; il est nommé, en i863, professeur

(1) Poésies complètes: V Esprit pur.

(2) Discours de M. Saint-René Taillandier, successeur du P. Gratry, lors de sa réception.

de morale évangélique, en Sorbonne; il est reçu académicien, en 1867, et, le 7 février 1872, il meurt à Montreux, entre les bras de ses disciples, le P. Adolphe Perraud, aujourd'hui évêque d'Autun, et de son frère, le P. Charles Perraud.

Ce n'est point l'heure encore d'écrire la biographie intime du P. Gratry. Il faut attendre qu'un plus grand apaisement entoure sa tombe et sa mémoire. Mon désir serait donc de donner une simple esquisse de cette belle figure que Léon XIII a peinte tout entière, en disant : « Le P. Gratry fut un noble cœur et un grand esprit (1). » Penseur original, métaphysicien hardi, creusant l'idée avec patience et vigueur, l'œil de l'âme perçant et ouvert sur les larges horizons de l'infini, prompt à tous les. enthousiasmes, facile aux émotions généreuses, ami tendre et dévoué ; d'une confiance qui dégénérait parfois -en naïveté; écrivain de race, poète au sens que Platon donne à ce mot, vibrant toujours sous l'inspiration d'une

(1) Dans une audience donnée à l'évêque d'Autun. Cf. Lettre sur l'étude de la philosophie, de Mgr Perraud, 29 janvier 1880.

pensée venue de haut; d'une sympathie qui allait à toutes les misères et morales et physiques ; vrai prêtre, n'ayant qu'une seule préoccupation, le règne de Dieu en ce monde : tel a été le P. Gratry. Que son cœur, toujours jeune et ardent, l'ait jeté parfois, dans certaines œuvres, au delà des bornes de la prudence ; que son imagination, emportée par je ne sais quel élan poétique, se soit aventurée dans des systèmes plus brillants que solides; que sa foi n'ait pu se défenare de certains entraînements que connut aussi Fénelon; il n'importe. Savant, philosophe, Gratry restera, suivant la belle expression de M. Nisard, « le père qui a enfanté tant d'âmes à la vie supérieure, le maître qui a préparé tant d'ouvriers et armé tant de bras pour la moisson (i). »

Gratry a lui-même, dans ses Mémoires, raconté les crises dont fut traversée sa jeunesse, et comment, dans une nuit d'insomnie, simple élève d'un lycée de Paris, il eut la vue claire du but de son existence : au sortir d'une vision mystérieuse, il voue ses forces d'intelli-

(i) Réponse à M. Saint-René Taillandier.

gence, ses énergies de cœur au service de la vérité'. Il tint parole. Depuis le jour où, quittant l'Ecole polytechnique, il renonçait à un brillant avenir pour se faire humble professeur de grammaire, sous M. B uitain, jusqu'à l'heure où il s'enfermait dans la petite cellule de la rue du Regard, le P. Gratry n'a cessé de se dépenser au profit d'une pensée grande et généreuse. De longues années durant, il se prépare : dans le silence, il médite et il prie ; il scrute les mystères de l'âme; il étudie les lois et de la raison et de l'histoire. Comme un soldat, dans cette sorte de veillée d'armes qui précède le combat, il affile son glaive ; et, quand l'heure sonne, il est prêt pour les luttes victorieuses. Ce qui l'indigne, c'est le sophisme ; ce qui l'irrite, c'est le mensonge qui s'attaque aux âmes. Puis, du culte de l'idée spéculative, il va, comme Malebranche, à la morale. Je lui appliquerais volontiers ce vers du poète moderne ; lorsqu'il écrit, le P. Gratry

Fait en priant le tour des misères du monde (i). (i) La Prière pour tous, dans les Feuilles d'automne.

C'est qu'en effet, pour le pieux Oratorien, écrire et prier ne sont qu'une seule fonction ; l'un complète l'autre. Il croit à la présence réelle et personnelle de Dieu; avant de prendre sa plume, il se met à genoux ; il appelle la lumière, l'émotion chaude, l'éloquence qui embrase. Elles lui sont données. Parfois il renouvelait le duel de Jacob contre l'ange. On le voyait, devant son bureau, au pied du crucifix, passer des heures entières dans une opiniâtre supplication. Voilà le secret de son style, limpide et coloré, chaleureux et vivant, qui bondit à la manière d'un torrent de feu, correct pourtant, dans son enthousiaste originalité. A chaque instant, dans sa correspondance, ces mots reparaissent : la prière ardente, qu'il nomme quelque part « l'exercice de l'amour, la rentrée de l'homme en son centre, la rentrée de ce centre en Dieu (i) ».

Gratry fut surtout un initiateur, ou plutôt un excitateur. Son influence sur quelques âmes d'élite n'a, de nos jours, été dépassée par nulle autre. Je ne citerai que deux de ses dis-

(i) Méditations inédites, 1874, in-12, p. 191.

ciples : Alfred Tonnelle — dont la vie si riche d'espoirs féconds fut moissonnée prématurément — et Henry Perreyve, que le P. Gratry appelait « une des plus belles créations de Dieu en ce siècle ». Il obéissait à sa véritable vocation, lorsqu'il entrait à l'Oratoire. Il avait son idéal : l'accord de la science et de la foi. « Monseigneur, disait-il un jour, en 1864, à l'évêque d'Orléans, ne vous semble-t-il pas qu'il y a une chose que Dieu demande à la France depuis cinquante ans et qu'il ne peut obtenir? — Il me semble, et selon vous, cette chose, quelle est-elle ? — C'est l'Association intellectuelle pour la défense de la vérité. — Oui, reprit l'évêque, depuis cinquante ans, Dieu demande à la France cette association et ne peut l'obtenir; non seulement je répète vos paroles, mais je les souligne. — Dieu la demanda d'abord au groupe de M. de Lamennais, continuait le P. Gratry ; il y avait du génie, mais aussi de l'orgueil. Ce premier plan manqué, Dieu en conçut un moins beau, et il fit le groupe de M. Bautain, puis celui de l'abbé d'Alzon. L'Oratoire est le dernier, à ma connaissance... Réussira-t-il ? » L'avenir ré-

pondra... Mais l'Oratoire n'oublie point ce qu'il doit au P. Gratry, qui « sur cette tige frêle et incertaine » a versé quelques rayons vivifiants.

Le P. Gratry avait comme auditeurs de ses conférences, à la rue du Regard, MM. Vitet, Montalembert, Guizot. Ils le pressèrent de se présenter à l'Académie française. M. Guizot surtout travailla avec le plus de zèle au succès de sa candidature. Gratry succédait à M. de Barante. Son discours de réception lui coûta beaucoup de peine. « Décidément, disait-il, je n'ai point la vocation du discours académique. » C'est qu'il avait affaire à des juges délicats, MM. de Montalembert et Vitet : impitoyablement, ils retranchaient tout ce qui leur paraissait des hors-d'œuvre ; et ceux-ci ne manquaient point, le P. Gratry se laissant aller à développer quelques-unes de ses idées favorites sur la Révolution et sur les lois de l'histoire : « Homélie politique, disait M. Vitet... » On me permettra d'en citer un fragment qui n'a point été imprimé. Le P. Gratry, à l'horizon de l'avenir, évoque le siècle bienheureux qu'il rêve pour la France, fait de

liberté, de justice et d'Evangile pratique. <( C'est alors, s'écrie-t-il, que les immenses forces humaines toujours étouffées jusqu'ici dans la lutte seront centuplées par l'union; chaque effort, au lieu d'être brisé par un effort contraire, sera multiplié par la force de tous. Laissez-moi le redire : ce qui est vraiment magnifique,c'est queles hommes puissent prévoir et vouloir ce glorieuxavenir, et qu'il soitassuré, si nous osons vouloir et croire. Assurément, le moindre de ces progrès est impossible, si nous nous séparons de l'Evangile, si nous nous éloignons de Dieu. Laissez, par exemple, grandir cette sorte d'espèce humaine nouvelle, inférieure, dégradée, mutilée de l'idée de Dieu, qui cherche en ces jours étranges à se propager parmi nous ; alors nous n'irons point par la science à la liberté; nous irons aux ténèbres, et, par les ténèbres, à la servitude (i). » Hélas! ces paroles devaient donc

(i) En marge, dans le manuscrit, Montalembert a écrit: « Sainte-Beuve, Mérimée... Il faut définir mieux, et développer, et ajouter que ces matérialistes sont les plus sûrs instruments de servitude, nés pour être sénateurs et préfets. » Combien cela est-il encore plus vrai aujourd'hui !...

être si tôt réalisées, et la vision de grandeur nationale, qui hantait sans cesse l'âme du P. Gratry, faire place à tant de tristesses et de déshonneurs !

Des fameuses Lettres qu'il écrivit à l'époque du Concile et qui causèrent un si douloureux et si légitime émoi, je ne dirai qu'un mot. Le P. Gratry se crut engagé par un devoir de conscience à faire connaître toute sa pensée, coûte que coûte, avant la définition, qu'avec plusieurs évêques il jugeait inopportune. Au plus fort de la polémique, voici pourtant ce qu'il disait à une âme qu'il dirigeait : « Rappelez-vous que si je combats l'infaillibilité personnelle du pape, ce n'est pas pour vous laisser croire, si peu que ce soit, à ma propre infaillibilité. L'Esprit- Saint seul est infaillible et ce que le Concile aura décidé sera la vérité. » Après le Concile, épuisé par une lutte qui lui avait valu tant de déboires, il disait simplement à un de ses confrères : « J'ai bien vu que si je publiais mes Lettres , ce serait le déshonneur, la ruine, peut-être même la mort, car on peut mourir de cela (i). »

(i) On me permettra de rappeler la déclaration

Il en mourut, en effet, mais après s'être honoré par une rétractation que chacun connaît. Il écrivait à un académicien de ses amis: « Que feraient aujourd'hui saint François de Sales, saint Vincent de Paul, Fénelon et Bossuet?... Aucun d'eux n'aurait un instant la pensée de se séparer de l'Eglise.

« Cette pensée, vous êtes bien assuré que je ne l'ai pas; et si je l'avais, vous m'arrêteriez dans son exécution... Voilà ce dont je suis heureux.

« Cela ne veut pas dire que je n'ai pas commis d'erreurs dans ma polémique. J'en ai commis sans doute sur ce sujet et sur d'autres; mais dès que je connais une erreur, je l'efface et ne m'en sens pas humilié (i). »

Dans la Repue des Deux Mondes (i5 no-

dont le P. Gratry a fait précéder chacune de ses Lettres : « Il est bien entendu,, dit-il, que cet écrit, comme tous mes autres ouvrages, ne représente que l'opinion de son auteur et n'engage en rien l'Oratoire. » (i) Le P. Gratry, ses derniers jours, son testament spirituel, par le P. Adolphe Perraud, p. 43. On peut affirmer que ces pages, consacrées à une mémoire aimée, sont des meilleures qui soient sorties de la plume du successeur de M. Barbier à l'Académie française.

vembre 1882), M. Renan parle du P. Gratry. L'autobiographie de l'auteur de la Vie de Jésus est curieuse. Elle manifeste la crainte qu'il a de son nouveau confrère, M. Pailleron, et de M. l'abbé Huvelin. Il fait des avances au spirituel auteur comique qui mettrait son personnage en scène : il veut défendre son lit de mort contre le saint prêtre dont les bénédictions ont consolé et illuminé l'agonie de M. Litre... Et voici comme il juge le P. Gratry : « C'était un homme de cœur, un écrivain asseï habile; mais le fond était nul. » M. Renan a bonne mémoire; il n'a point oublié cette décisive réfutation de la Vie de Jésus, et qui a pour titre : « les Sophistes et la critique. » J'ignore si la postérité relira M. Renan, quoiqu'il ne m'en coûte nullement de rendre hommage à sa vaste érudition et à son rare talent d'écrivain. Mais j'affirme que ces pages : l 'Automne, VHiver, tel fragment des Méditations resteront dans la mémoire des lettrés, comme aujourd'hui on revient encore aux Méditations chrétiennes de Malebranche. Et si on comparait la théorie de l'art d'écrire que M. Renan expose comme sienne avec celle du P. Gra-

try, il serait facile de tirer cette conclusion : l'un, en pratiquant « les faux-fuyants littéraires exigés en vue d'une vérité supérieure, par les nécessités d'une phrase bien équilibrée »,se moque de nous, quand il nous affirme qu'il a « toujours été le moins littéraire des hommes »; que « la vanité de l'homme de lettrées n'est pas son fait ». L'autre, au contraire, a la théorie des maîtres : avec Pascal, Bossuet, Fénelon, la Bruyère, il veut être lu, parce qu'il ne se sert « de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu (i). »

Le fond était nul chez le P. Gratry ! A relire ces œuvres magistrales qui s'appellent la Logique , la Connaissance de Dieu, la Connaissance de rame, on se convainc que le P. Gratry est un des plus puissants esprits de ce temps.

On comprend le dédain de M. Renan pour une œuvre philosophique où la sophistique est expressément distinguée de la philosophie et rigoureusement excommuniée. « Rien de plus

(i) Lettre de Fénelon à l'Académie française.

net, disait M. Vitet au P. Gratry, en le recevant à l'Académie, rien de plus net, de plus démonstratif que vos Lettres ou plutôt votre étude sur la Sophistique contemporaine. Elle met à néant ces nouveautés, ces prétendues réformes des lois de la logique qui fatalement mènent à l'athéisme. »

Après avoir ainsi déblayé le terrain, le P. Gratry y a élevé un monument vraiment grandiose, bien qu'inachevé, et d'une originalité toute séduisante. Il a déterminé d'abord la nature de la philosophie qui est « un effort vers la sagesse », en d'autres termes : « le travail de la raison vers la lumière et la vertu » ; — son but, qui n'est point purement spéculatif: car elle a pour mission non seulement « d'éclairer l'esprit, mais encore d'échauffer le cœur et de fortifier la volonté » ; — son étendue, qui embrasse « la religion de l'intelligible que la raison humaine peut parvenir à connaître par la lumière naturelle », c'est-à-dire l'ensemble des vérités absolues et nécessaires ; — sa limite enfin, qui est Dieu vu directement, en lui-même. Mais si, par ses seules forces, l'esprit ne peut pénétrer dans ce

domaine, il est du moins capable de l'entrevoir, d'en démontrer même l'existence et de faire ainsi « la préface humaine de l'Evangile ». C'est ce que le P. Gratry s'est attaché à établir, comme une vérité aussi certaine qu'importante.

Avec quelle précision et quelle clarté n'at-il point analysé les deux procédés de la raison : le procédé syllogistique, qui d'une idée générale déduit les idées particulières qu'elle renferme; et le procédé dialectique, qui s'élève du particulier au général, du fini à l'infini ! Comme ce dernier procédé est moins bien connu que l'autre, le P. Gratry a pris un soin tout particulier de le mettre en lumière et de montrer qu'il a la même rigueur scientifique que le procédé syllogistique. A l'aide de ce puissant instrument, le philosophe s'élève à la connaissance des lois en tout ordre de choses ; il atteint Dieu lui-même, à la condition de chercher la vérité, non pas seulement avec son esprit, mais aussi avec son cœur, avec son âme tout entière.

Oui, c'est bien avec son âme entière que le P. Gratry a exploré les plus hautes régions de

la philosophie : Dieu, l'âme, les sociétés humaines. Aussi, à côté de quelques hypothèses qui peuvent n'être qu'ingénieuses, a-t-il rencontré partout des aperçus pleins de justesse et de profondeur (i).

Sans doute, Gratry n'a point fait école. Il n'a pas été un maître ; il a été un père, ce qui vaut mieux. Les idées qu'il a comme semées germeront longtemps encore, et porteront de fécondes moissons. Ouvrier de lumière, selon une de ses expressions aimées, il a agrandi tous les domaines qu'il a éclairés. Ce n'est point seulement, — noble métier, qu'il respectait, — sur des textes, sur des inscriptions qu'il a travaillé : le champ de son activité confine à de plus larges horizons, à tout ce qu'il y a de plus grand et de plus beau icibas : les âmes.

C'est escorté de tous ces souvenirs que Mgr Perraud est entré à l'Académie. Quoique invisibles, ils furent présents à cette fête et, le dirai-je ? à ce triomphe, les amis de sa

(i) Voy., passim, la Logique, la Connaissance de Dieu, la Connaissance de l'âme, les Sophistes et la Critique.

jeunesse, et surtout ce Père qu'il a béni à ses derniers moments (i). De ces années lointaines déjà de l'Ecole normale, il lui est revenu, sans doute, au cœur plus d'une émotion disparue. Il retrouvait sur ces bancs plusieurs des anciens maîtres qui l'initiaient à la vie intellectuelle, — entre autres, M. Jules Simon, ce vrai libéral, — tandis que l'abbé Gratry lui faisait connaître et aimer l'Evangile. Dans Mgr Perraud, l'ancien, comme le nouvel Oratoire, peut reconnaître un de ses fils les plus fidèles aux traditions de la famille. Jadis il en écrivait l'histoire (2) : il l'a continuée. Des Oratoriens d'autrefois, qu'il a fréquentés, avant de les peindre, il a pris la piété forte, l'amour du travail, le souci de rehausser le sacerdoce catholique par l'apanage des vertus sérieuses et de la science. D'une érudition loyale, il a, pendant huit ans, en Sorbonne, captivé un auditoire qui allait grandissant. Le sujet qu'il traitait demandait autant de délicatesse que de sûreté dans le jugement :

(1) Cf. les Derniers jours du P. Gratry.

(2) L'Oratoire de France au xvne et au xixe siècle» Paris, i865.

— 23g — YHistoire du protestantisme en France. Il a su, au milieu de sa périlleuse exploration, concilier l'amour de la vérité avec les exigences de la foi la plus scrupuleuse.

En dehors et au-dessus des partis, évêque avant tout, et, à ce titre, soucieux des intérêts éternels des âmes, il demeure cependant préoccupé des besoins de son pays. Aussi sa parole est-elle bien la parole de Vlieure présente (i). Courageux et doux, il appartient à cette grande école de respect dont parle Guizot, sans ménagement pour Terreur, toujours courtois dans la polémique, parce qu'il espère vaincre les préjugés et les malentendus coalisés contre l'Eglise. Ajoutez l'art de bien dire, un style ferme et mesuré, et qui, peu à peu, mais sûrement, amène Témotion.

Qui donc nommait l'Oratoire la plus française des congrégations? Le nouvel académicien ne ment point à cette noble qualité : son style, son cœur, sa vie de prêtre et d'évêque, tout, en lui, est émmtmmtnt français.

(i) Les Paroles de l'heure présente. Paris, 1872.

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