LES MORALISTES ET LE XVIIME SIÈCLE
'otre dix-septième siècle compte, à juste titre, parmi les plus grands dont l'humanité s'honore. La peinture, la sculpture enfantent alors des chefs-d'œuvre; la prose et la poésie produisent des oeuvres non moins parfaites et, pour dire vrai, plus belles encore que les arts rivaux. Jamais, à nulle autre époque de son histoire, la France ne vit paraître des génies si amples, si divers d'allure, s'imposant davantage à l'admiration. Cultivant des domaines variés, travaillant aux régions les plus
périlleuses à aborder de l'esprit humain, poètes et prosateurs sont marqués de certains caractères généraux qui les font reconnaître. Ils tiennent l'art d'écrire pour une chose sérieuse, presque sacrée. Jamais ils ne trahissent leur personnalité dans les oeuvres qu'ils publient. Je ne sais quelle sérénité fière les enveloppe, et grâce à laquelle ils s'isolent des impressions qu'ils ont subies, ils se dégagent des passions dont ils ont souffert. Le moi n'envahit point cette littérature, pas plus que la politique et l'amour du lucre. Leur plume ne se change jamais en une arme de combat, ou en un instrument de réclame, ou en un outil de gain : ils la mettent au service de l'idée. Et, chez eux, l'idée reflète toujours, plus haut et plus loin que l'humain, ce qui est chrétien. De plus, les écrivains du dix-septième siècle sont raisonnables -, je veux dire que la raison domine partout et toujours. La sensibilité, sans doute, échauffe leurs esprits de sa flamme brûlante; mais, quand elle se manifeste, elle reste soumise aux lois du bon sens. Si l'imagination se déploie dans un large et fécond essor, elle aussi connaît le joug de la raison et lui obéit
dans une docilité qui centuple ses merveilleuses énergies.
Cependant, le trait commun qui se retrouve dans la physionomie de chaque écrivain, et qui leur donne un air de famille, c'est qu'ils sont tous des moralistes. J'entends par là qu'ils s'occupent de l'homme. C'est ce que je voudrais faire voir d'abord; puis, je dirai pour quelles causes le titre de moralistes convient plus proprement à ce groupe brillant d'auteurs : La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère.
On. l'a remarqué : Descartes, dont le Discours sur la Méthode brise les chaînes d'une scholastique usée et vieillie, étend son influence sur le siècle entier. Dès son aurore, notre littérature classique affirme ce qu'elle veut être par les pages magistrales du philosophe, et par ce poème d'une si simple et si sublime beauté, le Ciel, qui paraît en i636. Descartes jette la philosophie, si, — comme le voulait Bossuet, on l'entend bien, — dans une
voie où elle rencontrera l'homme et Dieu; Corneille ouvre à la tragédie des sources inconnues d'où jaillissent, avec l'admiration émue, les sentiments héroïques et les actions surhumaines.
La tragédie française relève donc de Descartes; elle concentre l'intérêt sur l'âme et dans l'âme. A d'autres théâtres elle abandonne les spectacles qui ravissent les yeux, le va-etvient d'une foule aux costumes pittoresques, tout ce qui n'est qu'un décor extérieur, un amusement. Elle ne s'inspire point non plus de nos légendes nationales. Jamais elle n'évoque les figures des héros antiques; elle ne se retourne jamais vers les preux de nos chansons de geste, dont le bras de fer frappait de si terribles coups, et dont le cœur, un vrai cœur d'enfant, restait accessible aux émotions naturelles : la tendresse, la pitié, les larmes. Ecartée, par la Renaissance païenne, du chemin qui menait à nos origines que protègent la foi et le sentiment français, notre tragédie se fait grecque et romaine, plus grecque encore que romaine.
Faut-il le regretter? La sève gauloise eût-
elle été assez féconde pour, à elle seule, produire des fruits aussi savoureux que ceux auxquels la littérature du dix-septième siècle nous donne encore de goûter, sans qu'ils aient rien perdu de leur bonté et de leur parfum? Je ne le crois pas. Plusieurs pages curieuses, quelques vers légers et délicats ne compensent point les efforts des générations qui précèdent la Renaissance.
La prose se faisait plus mâle, plus franche, plus souple même; au contraire, la poésie, vouée à de maigres domaines, enclose dans des genres très restreints, menaçait de s'alanguir dans un apauvrissement de plus en plus grandissant. Ronsard vit le péril. Il conçut la haute ambition d'amener dans les veines de notre langue et de notre poésie maladives un sang jeune et généreux : il les ouvrit donc toutes larges aux flots inconnus de la Grèce et de l'Italie.
L'essai dépassa les justes bornes : il y eut pléthore, ivresse. Avec le dix-septième siècle, l'œuvre dematurité, de mesureréfléchie, retrancha ce qui était exubérant. Le goût de l'équilibre domina : la règle, l'harmonie continrent
dans des limites sévères et sages la poésie soumise à des lois déterminées, et familière à des genres désormais implantés en France. J'ai dit, plus haut, qu'un de ceux-là était la tragédie, aux allures toutes grecques. Du moins les personnages qui apparaissent sur notre scène portent des noms grecs. Mais, sous le costume d'emprunt dont ils sont revêtus, ce sont bien des Français : surtout, ils sont des familiers de la cour du roi, qui en parlent le langage, qui en expriment les idées, et qui en trahissent les habitudes.
Qu'on ne s'y trompe point! Si le cadre reproduit, malgré ses ornements grecs, les grandes lignes des mœurs de la cour, le drame qu'il enferme n'est pourtant d'aucun pays ni d'aucun temps : il est universel. Le vrai théâtre où il se joue, c'est le cœur humain lui-même. Oui, Thomme, celui qui ne change pas, dont les passions durent identiques à travers les civilisations les plus opposées; l'homme secoué par l'amour, dévoré par l'ambition, rongé par la jalousie; l'homme cupide, orgueilleux, sensuel, colère, toujours dans l'inquiétude, se donnant soi-même pour sa pâture, lorsque
nul aliment extérieur n'apaise sa faim morale.
Analysées, surprises dans leur éclosion, les passions sont la substance même de la tragédie classique. Elles s'y coordonnent, elles s'y croisent, elles y luttent les unes contre les autres. Car, dans la vie, dont le théâtre offre une image lointaine, si nos propres passions nous dominent, nous sommes encore la proie des passions voisines. De là, cette influence réciproque des passions, d;après des lois délicates mais positives; de là, cette bataille où entre, comme partie adverse, l'idée du devoir, et d'un attrait si puissant, d'un intérêt si varié, telle que nous la présentent les pièces de Corneille, même celles de Racine.
C'est ce jeu intime des pensées et des sentiments, semblable au flux et au reflux d'une mer agitée, qui nous attire et nous charme dans les drames de nos tragiques. Leur analyse de l'âme, si minutieuse, qui scrute ses plus lointains secrets, perdus aux replis les plus inexplorés de l'être, note, dans une variété savante, la gamme entière des passions, avec leurs retours subits, avec leurs inflexions
à peine nuancées. Ainsi leur théâtre devient une véritable école de mœurs.
Corneille hante les sommets fiers et héroïques. Il vole très haut : parfois, il tombe très bas. Malgré ces inégalités, il fait de chacune de ses pièces une école de grandeur et de noblesse, dont la sainteté même n'est point exclue : Polyencte offre un incomparable modèle du sacrifice qui prend l'homme entier et l'immole, cœur et corps, à une idée. Aucune littérature dramatique ne possède, n'a vu surgir un type pareil de loyauté, d'honneur, d'amour sicère et pur, de grandeur d'âme et de simplicité dans le dévouement. En Polyeucte, je reconnais et je salue l'incarnation idéale du vrai Français. Foi, délicatesse, élan vers le sacrifice, héroïsme contenu, mesure et bon sens qu'éclaire un doux rayon de poésie : voilà Polyeucte; et voilà l'âme même de la France.
Racine est plus humain, plus féminin surtout. Génie plus subtil que Corneille, vivant dans un milieu plus favorable aux manifestations de la passion et plus propice aux mille ruses qu'elle ourdit pour atteindre ses fins, il
a étudié la cour de Versailles, écouté ce que lui disait son cœur et prêté une langue presque divine aux enseignements de l'une, aux émotions de l'autre. On ne peut méconnaître que certaines parties de son théâtre n'aient vieilli. Surtout il faut avouer que beaucoup d'autres exigent de l'auditeur ou du lecteur une culture nécessaire, afin d'être comprises. Dans le style racinien, tant de nuances chatoient ! tant de sous-entendus roulent leurs menaces ! tant de cruautés se dérobent sous le voile d'images, de tours, d'épithètes rares et câlines ! De plus, l'art savant de la composition échappe facilement aux esprits vulgaires. De cette psychologie impitoyable il est bien des secrets et bien des beautés qui fuient le regard distrait. A qui sait la pénétrer, le drame se déploie dans sa tragique splendeur, toujours aussi palpitant, toujours aussi actuel, parce qu'il met en scène l'homme qui ne mue point.
Il n'en va pas autrement de Molière. En montrant les passions humaines suivies de leurs terribles conséquences, Racine s'élève jusqu'au pathétique le plus émouvant. Molière les peint avec leurs résultats vulgaires, et il
— 25o — prend le sceptre de la comédie. L'un excite des pleurs; l'autre provoque le rire, ou du moins le sourire, qui, parfois, comme Y Andromaque d'Homère, se voile d'une ombre rapide, ou se perd dans une larme furtive, brusquement essuyée. Qu'a voulu Molière ? Il l'a dit maintes fois: peindre d'après nature, faire reconnaître tous les défauts des hommes, et, en particulier, des hommes de son temps.
A ses yeux, le drame n'est donc qu'une peinture des mœurs des hommes. Il semble faire fi de l'intérêt de curiosité qu'éveillent l'intrigue, ses péripéties et son dénouement. Toutes ces choses ne servent plus que comme une toile grossière sur laquelle l'habile pinceau de l'artiste jettera ses portraits. Et quels portraits ! Non point celui d'un pédant, d'un avare, d'un hypocrite en particulier.
Le génie de Molière ne se contente point de ces détails individuels, qui transformeraient la comédie en une galerie de tableaux de famille; il décrit le type idéal; il retrace la figure universellement vraie et toujours exacte, qui arrache ce cri sincère : Voilà
r Avare! Voilà le Tartuffe ! Voilà le Misanthrope !
La nature humaine n'a jamais été saisie sur le vif avec plus de franchise et de justesse. Mais quel dommage que de pareilles peintures, parfois, rendent la vertu ridicule et le vice aimable !... Pourtant les comédies de Molière ont peu vieilli. Les vilains travers de l'homme, qui, de son temps, se cachaient sous des perruques et des jabots de dentelle, circulent aujourd'hui en redingotes et en habits noirs... Parce que Tartuffe a changé de costume, il n'en continue pas moins ses manœuvres malsaines ; et n'est-il point vrai de dire qu'il a singulièrement élargi son champ d'actions malhonnêtes et perfides ?
Comme Molière, La Fontaine vit dans une jeunesse qu'aucune flétrissure n'altère et que ne défigure aucun outrage. C'est qu'il est, par sa forme poétique, le plus moderne des maîtres du xvne siècle ? Je l'accorde. Mais le secret de ce « rajeunissement » perpétuel gît surtout dans la haute valeur morale des oeuvres du fabuliste. Les animaux petits et grands traversent ses poèmes exquis. Tout y prend une
voix : les arbustes, les plantes, les oiseaux,
les fleurs. C'est que pour lui la fable n'est
qu'
Une ample comédie aux cent actes divers Et dont la scène est l'univers.
Derrière ce masque de bêtes et de choses, qu'y a-t-il ? L'homme tout entier, avec ses instincts, ses travers, ses petitesses et ses calculs égoïstes.
Poursuivons notre enquête, en écoutant les grands prosateurs. Voici Mme de Sévigné. Qu'elle relate pour sa chère absente les fêtes et les plaisirs de la cour ; qu'elle raconte, avec l'imprévu des mille faits divers, les deuils ou les joies dont elle est le témoin attentif ; qu'elle soit l'écho vivant (et avec quel art! ) des mille bruits qui se murmurent dans les hôtels dorés ou aux châteaux royaux : Mme de Sévigné ne s'arrête point à cette surface où sa plume fine et déliée trouve pourtant une si ample matière. Elle descend jusqu'au cœur. Les portraits abondent dans ses Lettres, prestement enlevés, d'un coup de pinceau vif et net. Une épithète, une alliance de mots, un superlatif, un verbe expressif: ce lui est assez pour que
le personnage qu'elle voit se dresse devant notre imagination, tout vivant. Et de ces portraits particuliers en coûterait-il beaucoup pour tirer une suite de Caractères, et avant La Bruyère, pour faire une satire pleine de malice de tout le xvne siècle ?
L'aimable et spirituelle marquise ne pensait point à si grand rôle, en transmettant, au jour le jour à Mme de Grignan les nouvelles de la cour et de la province.
Bossuet et Bourdaloue, au contraire, ont cherché et trouvé l'analyse exacte du cœur : je leur joins Fénelon, au moins dans ses Lettres de direction, et Malebranche.
Avant tout, prêtres, soucieux des âmes, Bossuet et Bourdaloue ont, du haut de la chaire, dénoncé à leurs auditeurs les obstacles qui s'opposent à la perfection chrétienne. Ils avaient affaire à forte partie. Car, sous le vernis d'élégance et de politesse qui décore leurs contemporains, il se cache des vices monstrueux, des crimes abominables. Mais, à côté de ces maladies spéciales, dont était atteinte cette génération, Bossuet et Bourdaloue se rencontraient avec la corruption native de
— 2.S4 — l'homme. Ils en parlaient avec une connaissance sérieuse. Bourdaloue, dont un critique protestant résumait ainsi la vie : « Il prêcha, il confessa, il consola, puis il mourut » ; — Bourdaloue, au confessionnal, avait vu, dans leur laideur, toutes les passions capables de bouleverser l'âme. De ces confidences délicates il avait rapporté la science du cœur, qui lui permettait de tracer tant de portraits ingénieux de nos défauts et de nos vices, où chacun, s'il n'y voulait se reconnaître, reconnaissait au moins son voisin.
Rude, âpre à la charge, d'une sincérité hardie et crue, le saint jésuite n'est pourtant point un misanthrope. S'il montre tant de rigueur, c'est qu'il croit à l'efficacité de sa parole; c'est qu'il brûle de l'ardeur du prêtre qui a charge d'âmes et qui est impatient de les sauver.
Moins activement voué au ministère sacerdotal, Bossuet a, par la puissance de son génie, deviné les suites du mal dont la pratique quotidienne de la confession révélait mieux à Bourdaloue les redoutables ravages.
De là, ces éclairs terribles, à la lueur des-
quels il pénètre dans les abîmes de notre nature ; de là, ces hardiesses) dans le tableau de tant de fuyants secrets. Ces grands prêcheurs se borneront-ils à mettre en pleine lumière les maladies de l'âme? Non certes. Puisque, de par leur vocation, ils sont des guérisseurs, ils offrent des remèdes à notre bonne volonté. La pitié divine les incline vers nos misères. L'accent de la commisération émeut leur parole quand ils nous avertissent des dangers auxquels nous nous exposons en caressant nos vices. Et comme ils sont éloquents, persuasifs, pour nous décider à entreprendre la guérison salutaire dont Dieu les a faits les ministres et les coopérateurs I
Ce n'est point, cependant, à de tels écrivains que la tradition littéraire donne le nom de moralistes, mais à ceux-là qui, d'après M. Nisard, « traitent des mœurs, non parmi d'autres choses, mais à part et comme sujet unique ». Est-il, en définitive, matière plus
intéressante ? Que la nature sollicite le génie des savants, provoque leurs recherches, appelle leurs investigations ; seront-ils capables, avec leurs phénomènes constatés et leurs lois établies, d'éclipser le plaisir délicat que nous goûtons à voir l'homme penser, sentir, vouloir et agir ? Vers quoi tend notre curiosité, sinon vers l'homme plus connu et mieux représenté ? Mais, — et l'idée de M. Nisard est très juste, — dans l'histoire des littératures, il ne vient qu'une époque où cette étude de l'homme se traduise en des œuvres dont la forme vaille le fond. Préparée par les esquisses des écrivains antérieurs, dispersée çà et là dans leurs ouvrages, il faut qu'elle apparaisse, présentée en règles, après un long effort, grâce auquel la connaissance de l'âme humaine aura fait plus de progrès, pendant que la langue, devenant plus claire, plus pure, plus mesurée dans le coloris et plus énergique dans l'expression, montrera, sans exagération comme sans défaillance, les peintures psychologiques. Cette heureuse union sonna pour la France vers l'an 1660. Pour les auteurs de ce temps, la nature, dans laquelle
trop souvent se renferme le romantisme moderne, n'était même point le décor extérieur où se dénoue le drame sublime de la vie : on ne s'en occupait point. De l'histoire, qui, de nos jours, prend une si large place dans les moyens d'instruction, on ne tirait que des exemples, qui contribuaient à moraliser.
Déliée, sobre et forte, la langue, entre les mains de quelques écrivains de génie, fut alors appliquée à la description de l'âme, fouillée dans ses abîmes, saisie sous tous ses aspects, minutieusement suivie dans toutes ses tendances, représentée dans toutes ses démarches et ses aspirations.
C'est d'abord La Rochefoucauld. Sa biographie explique son système philosophique dont les Maximes sont la douloureuse affirmation. Plus heureux dans ses amours, plus satisfait dans ses rêves devenir, il n'eût point gardé une rancune si amère et toujours renaissante aux hommes et aux choses. C'est un désabusé que les surprises et les trahisons de la vie ont désenchanté de tout. Son aigreur grandit dans le milieu aristocratique qu'il traverse ; elle s'y affine \ elle s'y développe au contact d'autres
ambitions déçues, au commerce d'autres désillusions. Sans le salon de Mmc de Sablé, sans le contrôle qu'elle exerçait et dont tous ses familiers se faisaient les ouvriers intelligents, La Rochefoucauld n'aurait jamais été tenté d'écrire son petit livre ; du moins, de le réduire à des formules si savantes, si riches d'idées, si limpides dans leur merveilleuse cristallisation. La Rochefoucauld est pessimiste, mais à sa façon. Il se ferme à l'émotion ; il ignore les éloquentes protestations de Pascal, aussi bien que les révoltes attendries de La Bruyère. Paisible au sein de son scepticisme railleur, tranquille dans son persifflage de bonne compagnie, il ne le pousse point jusqu'au sarcasme indigné et qui angoisse. Grand seigneur dans ses manières, même celle de juger la vie, son tour de style comme ses moqueries tombent de haut, polis et froids, dédaigneux, dans une morgue hautaine, — sorte d'épigrammes longuement et finement aiguisées.
A-t-il un système ? Nullement. Il soutient avec esprit une gageure, pour provoquer les applaudissements de la galerie. On n'use de
— 25g — tant d'habiletés que pour défendre un paradoxe. Du reste, dans les choses de l'art, et surtout de la littérature, c'est le paradoxe qui remporte le plus de succès. Ne fait-il point appel à toutes les ressources d'une imagination brillante? n'exhibe-t-il point les trésors d'une faconde ingénieuse et riche ? Et l'espoir d'avoir gain de cause devant le cercle des auditeurs ou des lecteurs ! Et cette puissance de l'amourpropre qui s'écoute parler et qui savoure son propre triomphe !
La Rochefoucauld se laisse charmer par toutes ces séductions. On ne le doit point prendre au sérieux. Les nobles et pures amitiés qui consolèrent sa vieillesse donnent un démenti touchant aux maximes dans lesquelles il persifle toutes les affections. Quand luimême a perdu sa mère, Madame de Sévigné n'écrit-elle point : « Je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer » ? (Lettre du 4 mai 1672.) La Rochefoucauld ne croit donc point à son livre. S'il l'écrit, c'est comme pour donner une suite à ses Mémoires. Chaque maxime est le titre d'un chapitre de sa vie : les noms propres se réveillent dans son
âme, au moment où il formule son observation. Le commentaire de l'épigramme se lit dans le journal qu'il a publie'. Là est la clef de ces énigmes si finement présentées. Se venger des mécomptes subis ; médire des hommes et des femmes qu'on a connus, et conquérir la réputation d'un artiste hors de pair : double plaisir, et bien aristocratique ! La Rochefoucauld ne se le refuse point, malgré la protestation de ses amies, malgré les colères de ses ennemis.
La méthode a cependant une certaine originalité. Pour obtenir l'apparence de la vérité, il s'ingénie à entourer chaque vertu des vices qui l'avoisinent. En somme, les excès de nos qualités deviennent bientôt des défauts. De cette constatation La Rochefoucauld part en guerre contre toutes les vertus. Il les présente dans un portrait dont chaque trait est juste, pris à part, et dont l'ensemble est menteur, parce qu'il fait une volontaire confusion entre le vice et la vertu similaires. C'est d'une perfidie très savante : d'autant plus imprévue, qu'elle se pare de tous les artifices d'un style poli et châtié, de toutes les grâces d'une lan-
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gue nette, ferme, pittoresque : Part d'écrire n'a jamais été poussé plus loin. Voilà ce qui rend La Rochefoucauld immortel.
Pascal souffre de la faiblesse et des faiblesses des hommes. Il sait leurs blessures : une à une, il les a comptées ; béantes, saignantes, il les a presque touchées. Plus que La Rochefoucauld, il est allé jusqu'au fond de l'âme. Ce qu'il y a découvert l'effraie. Il en gémit. Ses sanglots se changent en cris de douleur, et d'une douleur que rien n'adoucit, rien, sinon l'amour qu'il porte aux hommes. Ah ! ces pauvres endoloris, ces malades déchirés et mordus par tant de passions, ces captifs enchaînés de tant de liens infâmes, Pascal brûle de les guérir et de les délivrer. Il n'assombrît tellement la peinture de leur état qu'afin, après les avoir convaincus de leur misère, de leur faire agréer la médecine sublime de sa foi et de ses espérances chrétiennes. Avoir conscience de ses infirmités, c'est, au dire de Pascal, pour l'homme le moyen de se rehausser, parce que c'est en appeler à Dieu, qui sauve et qui sanctifie.
Ce n'est point dans quelques lignes qu'un
tel génie est mesuré et jugé. Apologiste convaincu, sceptique d'apparence, âme lumineuse et cœur brûlant, Pascal déconcerte qui ' rapproche. C'est un génie fait d'abîmes. J'aime sa façon d'écrire : simple, sublime, imagée, puissante en couleur, naïve, triviale, elle saisit ; elle ravit et entraîne. Eloquent plus qu'aucun orateur — Bossuet ne l'égale pas toujours — poète, tour à tour lyrique, tragique, comique, il m'étonne par la souplesse de sa pensée, plus rapide que l'éclair, embrassant des mondes entiers dans un seul regard, et, d'un bond vif, passant de l'homme à Dieu, ou se précipitant de l'infini dans le fini.
Comme Molière — et qu'on ne se scandalise point du rapprochement — Pascal est unique dans l'histoire littéraire. La France n'aurait-elle que lui à montrer à la postérité, sa littérature rivaliserait avec les plus belles : peut-être même elle les surpasserait.
Comme on l'a bien dit, « ce que nous aplons ses Pensées, c'est l'ébauche, ce sont les débris épars de cet art de monter qui est l'art même de croire... ses Pensées n'ont pas d'au-
tre dessein ni d'autre sens (i). » Son livre, par lui, sera donc l'instrument du traitement moral par lequel il amènera les hommes à comprendre et à goûter la beauté souveraine de la morale et de la religion chrétiennes. Ne les a-t-il point expérimentées ? N'y a-t-il point endormi ses peines, consolé ses souffrances, apaisé ses inquiétudes et ses rêves ? Gomme il leur est reconnaissant de la paix conquise ! Comme cette gratitude le fait éloquent, afin que les âmes répondent courageusement aux appels divin qui adjurent sans trêve !
Plus tard, enfin, au déclin du grand siècle, La Bruyère résume, dans un livre très travaillé, ses vues et ses réflexions sur le monde. Elles' ont aussi quelque chose d'ironique et d'amer. Moins profond que ses devanciers, ne dessinant guère, que les côtés extérieurs du spectacle qui se déroule à son regard, La Bruyère n'embrasse point la vérité univer-
(i) Ollé-Laprune : De la certitude morale, p. i3o. Ce beau livre a passé très inaperçu à travers les préoccupations de notre temps : je le signale à l'attention la plus sérieuse.
selle. Mais il excelle dans les détails; il s'y attarde avec une bonne grâce infinie. On dirait d'un miniaturiste aux touches patientes, qui se corrige lui-même ; il ne sait point jeter sur la toile des portraits enlevés avec « les brusques fiertés » de pinceau d'un Pascal ou d'un Molière.
Comédie où défilent des acteurs sans nombre, les Caractères « rendent au public ce qu'il leur a prêté ».
L'intention satirique du livre est évidente. La Bruyère prend un malin plaisir à la peinture des mœurs, des ridicules et des travers de « son siècle ». Non point cependant qu'il se renferme dans un mécontentement superbe ; ou qu'il constate, sans émotion, les défaillances de l'esprit et du cœur, les nombreux ridicules de ses contemporains. C'est une âme généreuse, qui s'est fait de la vie un idéal sérieux et chrétien.
Les gronderies fines ou railleuses que voile le tissu délicat de sa prose, s'inspirent d'une très noble pensée : la valeur de l'homme, la dignité de la vie.
Mais ses Caractères ont des traits trop par-
ticularistes. Très nets, très expressifs , ils manifestent le geste et l'attitude significatifs ; ils n'expriment pas ce qui s'y dérobe. La Bruyère se distingue encore de ses prédécesseurs, en ce qu'il se soucie beaucoup de l'effet que, par la forme, il cherche à obtenir. Il est le premier des stylistes,
A l'heure présente, le pessimisme gagne de plus en plus. On le voit, il a des ancêtres.
Pour sombre et désolée que leur apparût la vie, ils se dédommageaient de tant de tristesses par les consolations de la foi. Aujourd'hui, on ne lève plus les yeux ni son cœur vers le ciel ; la terre, nue et stérile, sans Dieu, sans le Père qui voit tout et qui tient compte de tout, rebute lésâmes délicates. Mieux vaut, comme Pascal, chercher toujours, afin démériter cette réponse : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé. »