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CHEZ QUELQUES POÈTES GRECS

îfcj 'est dans la littérature grecque que

le sentiment de la nature trouve, pour la première fois, son expression artistique. Il est vrai que la mythologie en gâte le développement. A mesure pourtant que la conscience religieuse se débarrasse des

(i) Die Entwicklung des Naturgefùhls bel den Griechen, von Alfred Biese, Dr phil. ; à Kiel, Lipsius et Tischer.

mythes théogoniques, les impressions produites par l'univers sur l'âme humaine se dégagent plus nettement : les divinités pâlissent et s'effacent, et un jour vient où l'homme entre en communication directe avec la nature.

Le Dr Biese a eu l'heureuse idée d'étudier ce mouvement de l'esprit hellénique , dont Virgile a bénéficié et dont nous sommes plus ou moins les héritiers. En le prenant pour guide, je voudrais d'abord analyser la manière dont Homère a senti et interprété la nature. Homère n'est qu'un témoin qui raconte ce qu'il a vu. Les dieux qu'il nous peint, il les a trouvés déjà appelés à leur vie artificielle par ses contemporains. C'est pourquoi, dans ses œuvres, le sentiment de la nature s'évanouit devant le sentiment religieux. Les principaux héros de l'épopée homérique,— oserais-je ledire? — ce sont les dieux. Zeus, Athéné, Héra, Aphrodite, Apollon, Hermès y jouent le rôle important, en ce sens que les hommes n'agissent, presque toujours, que d'après les ordres venus de l'Olympe.

Sur les hauteurs de la montagne sacrée,

dans les nuages du divin éther, se décident les trêves et les combats, les représailles glorieuses ou les humiliantes défaites et des Achéens et des Troyens.

La nature, au sens même où nous l'entendons, n'existe point pour Homère. Dans l'ensemble des êtres, il voit le dieu qui couvre de sa majesté soit la terre, soit le fleuve, soit l'océan ; il les appelle ctoç ou Upcç. « Au lieu de l'Océan, dit très bien M. de Laprade, c'est la figure de Neptune qui posera devant le poète ; c'est elle qui lui cachera la mer immense; qui traduira, sur sa physionomie grandiose mais limitée, toutes les passions qui agitent la face terrible et sans bornes de la mer (i). »

Mais le poète n'aurait-il point décrit la mer ? Si puissantes sont les émotions qu'elle cause, qu'il l'a dépeinte pour elle-même, oublieux de Poséidon, de Thétis et des autres divinités océaniques. Il l'a vue sous tous ses aspects, nuancée des teintes infinies que sèment sur les flots les jeux de la lumière; et quelle

(i) Le Sentiment de la nature avant le christianisme ? I,p.373.

lumière ! Sous notre ciel brumeux, nous saisissons moins nettement la beauté des épithètes home'riques. Après avoir lu YOdyssée aux bords du golfe de Naples, Goethe écrivait à Schiller : « Pour nous autres habitants de l'intérieur, Y Odyssée nous ravit; mais c'est surtout la peinture morale des hommes qui nous charme. Notre imagination vient au secours de la partie descriptive, mais d'une manière imparfaite et avec peine. Dans quelle splendeur ce poème ne m'est-il point apparu, lorsque j'en lus les chants à Naples et en Sicile (i) ! »

Malgré cette ombre, dont l'épithète homérique est comme entourée à nos yeux, elle n'en parle pas moins à notre imagination, et son coloris reste vivace et éclatant. Tantôt Homère fait entendre la grande voix des vagues, quand il appelle la mer tuoXùxXuœtoç ( Odyssée, IV, 354), riche en tourbillons sonores ;%o\ûyko\tôoq( Iliade, I, 34), aux bruits sans nombre. Ailleurs, il en montre la tristesse, en déroulant ces plaines

(1) Gœthe à Schiller, IV, 102, cité par Bernhardy : Griïndriss der griechischen Literatur, II, p. 95.

sans fin, dont la surface ne connaît ni fleurs ni moissons : Snp&f&oq (Iliade, I, 3i6). L'immensité de l'abîme profond peut-elle être mieux exprimée que dans ces qualificatifs : tcoXu6£v6y]ç (Odyssée, X> 12b ,) ^(^^(Odyssée,) ll\, i58, obcc(pa)v (Iliade, I, 35oJ? Si habile qu'il soit, quel pinceau rendrait, avec la même fidélité que l'épithète homérique, les nuances toujours changeantes de la mer? A mesure que le soleil monte ou descend, la surface des flots est tour à tour Yjspos'.oYJç (Iliade, XXIII, 744), apurée, ou plutôt, se confondant avec Va\ur du ciel; icop<pup£oç (Iliade, I, 4.82), pourprée, dès le matin; ohoty (Iliade, I, 348,) par un temps calme, noire bleue; iwXioç (Iliade, XIII, 682), blanchissante d'écume; bi84)ç, (Iliade, XI, 298), violacée, au soir.

Homère n'est pas moins sobre quand il decritunpaysage.il esquisse la toile, — où il place soit l'homme, soit le dieu, — vivement, à " grandes lignes, sans s'attarder aux détails et aux accessoires. Et il faut remarquer que YOdyssée est plus riche en descriptions que Ylliade. Au soir de la vie, peut-être le poète aimait-il à revoir par la pensée les lieux qui avaient

enchanté sa jeunesse. Et ces visions fugitives, pendant qu'il évoquait son passé, sollicitaient un souvenir dont ses vers gardent une image émue. Telles sont : la grotte de Calypso [Odyssée, V, 55) ; les champs élyséens (Ibid., IV, 564) ; le pays des Phéaciens (Ibid., V, 279); le jardin d'Alcinoiis (Ibid., VII, 1 12); le Parnasse (Ibid., XIX, 431). Lisez cette description de l'île voisine des Cyclopes : « Puis, le long de la côte, s'étend une île aux collines rocheuses, couverte de bois; là, des chèvres sauvages, sans nombre -, car le passage des hommes ne les trouble pas. Cette île n'est point fréquentée par les chasseurs qui vont sous les profondeurs de la forêt, parcourant en tous sens les cimes des montagnes ; elle n'est point non plus occupée par des bouviers ou par des laboureurs. Non semée, non labourée, tous les jours elle est veuve des hommes (i); mais elle nourrit d'innombrables chèvres. » {Odyssée, IX, 116 à 124.)

La peinture est achevée, avec un sentiment exquis de la vérité et de la couleur. De loin,

( I ) 'Avfyeïv XQpsJst.

l'île dresse sa masse sombre de broussailles et de roches, vraie patrie des chèvres. Et comme ces retours vers les troubles jetés par l'homme dans le domaine de la nature amènent pourtant cette idée, que là où l'homme n'est point, la nature reste veuve : il lui manque un roi !

Mais, dans Homère, il ne faut chercher que l'inspiration directe de la nature. Il peint simplement, naïvement, le tableau placé sous ses yeux, sans analyser les émotions qu'il procure. Ces mouvements réflexes de l'âme sur elle-même, en face d'une scène de l'univers, si fréquents chez les modernes, sont inconnus au vieux poète. Il s'abandonne à la joie et à l'étonnement, comme un enfant, et d'instinct. Et, avec le docteur Biese, je dirai qu'Homère fait revivre nos souvenirs d'enfance. Il sent ce que nous avons senti-, il réédite nos bonheurs ; ses regards sur les choses, il nous les a comme empruntés, et sa langue pittoresque garde la fraîcheur des bégaiements enfantins, la nouveauté des impressions encore dans leur printemps.

k Où éclate surtout cette naïveté des âges primitifs, c'est dans la comparaison. L'homme

vit alors de pair à compagnon avec les êtres qui l'entourent. Pour expliquer les phénomènes de l'âme, Homère prend ses images dans le monde visible. Du dehors il revient au dedans. La métaphore, au contraire, plus philosophique, n'éclôt qu'aux âges de civilisation raffinée. Par un procédé opposé, elle va du dedans au dehors : elle incarne l'idée dans un symbole d'où le caractère moral ressort, plus vivant et plus élevé. Ici, le courage indompté d'Hector est « comme une hache qui fend le bois. » (Iliade, III, 60.) Là, les paroles d'Ulysse tombent « comme les flocons de neige en hiver.» (Ibid., 222.) Ailleurs, l'agora « est agitée comme les vastes flots de la mer Ikarienne, remués par l'Eurus et le Notus, ou comme un champ d'épis quand le zéphyr tombe impétueusement sur la grande moisson. » (Iliade, II, 144 et seq.) C'est surtout dans les scènes de bataille que les comparaisons se détachent avec un relief plus accentué et de plus nombreux développements. Le poète veut rendre tous les aspects du combat qui déploie les masses armées devant son imagination. Il accumule alors les images. Mais,

comme Dûbner l'a fort bien remarqué, chacune des comparaisons ne porte que sur un point de l'action; et de toutes il résulte une impression unique, qui est très profonde. On en trouve un exemple remarquable au second chant de Ylliade. L'airain des guerriers s'allume dans le ciel, « comme un feu ardent qui brûle une forêt immense au sommet d'une montagne.)) Les troupes, en s'agitant, ressemblent <( aux multitudes ailées des oies, des grues, des cygnes au long cou, qui volent çà et là, remuant leurs ailes... » Le nombre des soldats est aussi grand que celui « des feuilles ou des fleurs du printemps. » (Iliade, II, 455 à 475.)

Dans- cette suite de comparaisons, on voit apparaître tout ce que la nature a de plus pittoresque et de plus riant, de plus terrible ou de plus majestueux. C'est la mer encore qui fournit le plus d'images. Le lion revient souvent aussi dans les comparaisons homériques (1). Pourtant faut-il reconnaître qu'il n'est jamais

(1) Cf. Iliade, XII, 209; XVII, i33; XX, 164; Odyssée, IV, 791.

peint d'après nature et qu'Homère n'en avait jamais vu. L'épervier, le faon d'une biche traversent le chant XXII de V Iliade; l'un, d'un vol sauvage, acharné à sa proie; l'autre, d'une course haletante et désespérée (139 et 189). Parcourez les deux poèmes, et vous ferez connaissance avec ce monde des animaux à qui un jour notre La Fontaine, définitivement, donnera droit de cité dans la poésie : le serpent (Iliade, XXIII, 93); les hirondellesfOd^ssée, XXII, 246) ; les grues (Iliade, III, 3) ; les colombes (Iliade, XXII, 874) ; les abeilles (Iliade, II, 879) ;les cigales {Iliade, III, i52). Souvent de chacune de ces comparaisons Homère fait un épisode, qu'il encadre, comme une vignette finement dessinée, au milieu de son récit. Il a l'air d'oublier le héros ou l'exploit qu'il chantait, pour suivre, avec une particulière complaisance, les développements de son image. « De même qu'un jeune olivier qu'un homme entretient dans un endroit solitaire, où l'eau jaillit abondante ; beau et verdoyant, les souffles des vents le bercent, et il se couvre de fleurs blanches; et, brusquement, un coup de bourrasque l'arrache hors de sa fosse

et le renverse sur la terre : ainsi l'Atréide Ménélas tua Euphorbe. » (Iliade, XVIII, 54 et seq.) Comme tous ces détails sont vrais, expressifs, et conspirent à intéresser en faveur de l'arbre, trop jeune pour porter des fruits, mais si riche en fleurs parfumées ! Ajoutez que les auditeurs de la rhapsodie avaient peut-être sous les yeux quelques oliviers fleuris, et que, la réalité se dressant devant eux, le poète devenait un interprète plus autorisé et plus touchant de la nature (1).

D'autres fois, ce n'est qu'un trait, un crayon rapide. « Telles les générations des feuilles, telles aussi celles des hommes. Le vent répand

(1) Catulle a essayé de rendre cette comparaison (LXII) ; mais qu'il est loin d'Homère pour la délicatesse des détails ! Voici les vers de son dernier traducteur, M. Rostang :

Quand la fleur, aux jardins clos, à l'écart est née, Loin des troupeaux, des socs, le vent vient la baiser, Le soleil l'affermir, l'eau du ciel l'arroser...

Chateaubriand l'a transportée au livre I des Martyrs, mais incomplète : « Sa fille Cymodocé croissait sous ses yeux comme un jeune olivier qu'un jardinier élève avec soin au bord d'une fontaine. »

les feuilles à terre ; mais la forêt en (i) germe de nouvelles, lorsque revient la saison du printemps. » (Iliade, VI, 147.)

Pourtant, dit avec raison M. Biese, le sentiment de la nature et le don de l'animer ne sont encore qu'en germe dans Homère (2). Ses comparaisons s'arrêtent aux seuls côtés extérieurs. Il procède par des analogies, toutes de mouvement et de surface, sans profondeur. Une assemblée houleuse lui rappelle l'agitation d'une mer soulevée par le vent. La ressemblance ne va pasplus loin. Ce n'est que rarement, à peine en deux ou trois passages, que l'âme s'exprime tout entière, tout intime, dans la peinture d'une scène matérielle : par exem-

(1) Cf. Horace :

Ut silvae foliis pronos mutantur in annos...

[Art poétique.)

(2) Chateaubriand rappelle souvent Homère pour ses comparaisons, et d'une manière assez heureuse, dans les Martyrs. En voici une qui est bien homérique, quoique avec une certaine ingéniosité, dont Homère est exempt : « Une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier. » (Liv. I.)

— i3 — pie, la lutte de deux vents opposés sur les flots — image du trouble où sont plongés les Grecs (Iliade, IX, 4) • — Pénélope et le rossignol (Odyssée, XIX, 5 18). Rares aussi sont, dans Homère, ces métaphores où s'harmonisent l'idée et l'image : la fleur de la jeunesse, JjjStqç à'vBoç, (Iliade, XIII, 484); un nuage de tristesse, veféXv] Sypoq (Iliade, XVII, 5g 1).

Avec ses métamorphoses des forces cosmiques en divinités, la mythologie arrête l'élan poétique qui s'ingénie à donner de la vie aux choses. Les héros d'Homère ont une existence parallèle à la nature : ils n'entrent point en communion avec elle. Ils n'en subissent aucune influence. Le lieu où ils discutent, où ils combattent, où ils goûtent quelque joie, pourrait changer comme un décor au théâtre : leurs sentimens n'en recevraient aucune altération. Si Homère représente soit le prêtre Chrysès allant, silencieux, au bord de la mer qui mugit (Iliade, I, 34), soit Ulysse pleurant en face de la mer (Odyssée, V, i56), ce n'est pas qu'il prétende nous montrer la douleur de l'un et de l'autre dans un cadre plus assorti. D'instinct, sans dessein arrêté, il place une

grande angoisse en présence de l'infini des flots. Plus tard seulement, l'art cherchera dans ces contrastes ou dans ces harmonies un moyen de plaire et de toucher, dont Homère n'a encore qu'un vague pressentiment.

L'épopée n'est que l'histoire des temps légendaires et héroïques. Elle redit les exploits fabuleux de ces rois dont Agamennon est l'idéal. Un jour vint où ces monarchies absolues disparurent. Les nationalités prirent possession d'elles-mêmes ; Etats ou cités, elles affirmèrent leurs droits à une existence indépendante. Le citoyen s'émancipe donc, et, avec lui, la poésie, qui secoue le joug du vers épique et devient lyrique. Jusqu'alors, elle n'avait célébré que les héros ; à présent, elle chantera l'homme. A des types immuables dans leur attitude consacrée par la majesté des souvenirs, succèdent des figures vivantes, qui expriment toutes les passions. De semi-divine et impersonnelle qu'elle était, la poésie se fait

— i5 — humaine et personnelle. Elle descend des cimes de l'Olympe pour traduire l'âme, ses joies et ses diverses émotions. Evidemment, puisque le fond même de la poésie traverse une telle révolution, la forme devait subir un semblable changement. L'élégie apparaît : au vers héroïque elle ajoute un second vers, le pentamètre; ainsi est créé le distique élé~ giaque, « cadence qui conservait la majesté du vers homérique tout en y joignant le mouvement gracieux d'une strophe lyrique. Jamais, dans le domaine de l'art poétique, un si grand résultat n'a été obtenu par une modification aussi minime (i). »

Guerrière à ses débuts, dans Callinos et Tyrtée, gnômique et morale dans Solon, Théognis et Phocylide de Milet, la poésie élégiaque et lyrique aborde les sujets d'amour avec Mimnerme, Alcée, Sapho, Anacréon.

Grâce à ces poètes, le sentiment de la nature est en progrès. Ils animent le monde extérieur; mais c'est pour le mettre en rapport

(i) E. Curtius, Histoire grecque, traduction Bouché-Leclerq, I, p. 256.

— i6 — plus intime avec l'homme. Ils ne s'amusent point à des descriptions exagérées qui feraient de lui un simple figurant, perdu au milieu de splendides décors : ils ne peignent au vif le paysage que pour mieux intéresser à la personne humaine. La nature est humanisée, parce que le premier objet des chanteurs nouveaux, c'est l'homme tout entier : les dieux sont rejetés au second plan.

Tyrtée ne s'est point encore soustrait à l'influence d'Homère : dans quelques-unes de ses métaphores, il parle « de la fleur de la jeunesse; des flots de la bataille ». Les vers de Mimnerme, presque tous inspirés par sa passion pour Nannô, laissent transpirer une douce mélancolie, qui plaît encore aujourd'hui. Le monde antique, le monde grec surtout, a peu connu ce sentiment que Lacordaire appelle quelque part « la. reine des grandes âmes ». Heureuy de vivre, comblés de tous les dons du corps et de l'esprit, les Grecs n'aspiraient pas à Y au-delà. L'infini ne les tourmentait point. Cherchez dans leurs statues la grâce rêveuse dont les sculpteurs chrétiens marquent le front de leurs créations.

Vous y admirerez le sérieux, la gravité, la force de la pensée, surtout la beauté dans sa forme la plus parfaite : la mélancolie ne s'y révèle jamais. Il en va de même de la poésie hellénique. Il faut excepter Mimnerme ainsi que Pindare. « Nous sommes semblables aux feuilles que fait naître le fertile printemps, dit Mimnerne, lorsque de nouveau grandit l'éclat du soleil; pour un moment nous jouissons des fleurs éphémères de la jeunesse... Mais bientôt se flétrissent les fruits de la jeunesse, aussi loin que le soleil brille sur la terre. Et lorsque cette saison fleurie s'est évanouie, mieux vaut mourir de suite que de vivre (i). » Ces images gracieuses, qu'Homère déjà avait

(i) ' Nous semblons à l'arbre verd

Qui demeure un temps couvert De mainte feuille naïve ; Puis, dès que l'hiver arrive, Toutes ses feuilles il perd.

Cependant que la jeunesse Nous répand de sa richesse, Toujours gais nous florissons ; Mais soudain nous flétrissons Assaillis de la vieillesse.

Olivier de Magny (i55g).

(Cité par Sainte-Beuve : Tableau de la poésie française au xvie siècle.)

— i8 — dessinées d'un seul trait, ont un grand charme. A ce contraste entre l'heure où la fleur s'entr'ouvre et le moment où elle se flétrit, chacun de nous se prend à songer ; et le rêve emporte l'âme vers cet avenir sombre et plein de menaces. Ajouterai-je que la musique des vers augmente encore, dans l'original, l'impression vague de mélancolie qu'il laisse au cœur ?

Théognis a d'autres soucis que de peindre la nature. Poète de parti , violent , d'une haine qui l'emporte jusqu'à désirer boire le sang de ses ennemis, il se fait, à Mégare, le défenseur de l'aristocratie. Il exprime dans ses vers ses douleurs patriotiques, en présence de sa patrie déchirée par les factions.

Archiloque ouvre davantage ses ïambes aux peintures de la nature. Militants comme ceux de Théognis, ses vers consacrent le triomphe de la poésie familière. C'est du peuple qu'il reçoit l'ïambe. Comme le peuple, il aime les petits récits : il donne à la fable une importance qu'elle n'avait point encore. Les animaux attirent ses regards, non plus seulement pour amener des comparaisons ; mais parce qu'ils deviennent des personnages, jouant un

rôle dans une sorte de drame. Il met en scène l'aigle et le renard, le renard et le singe. Prenez garde que ce sont là des types désormais immortels ; qu'Archiloque en est le créateur, et que Dion Chrysostome, un jour, le comparera à Homère (i).

Alcman est aussi un homme du peuple.

Simple et naïve comme la civilisation de Sparte, sa patrie d'adoption, sa poésie ne connaît point les longs développements et les élégances des Ioniens. Il a pourtant le goût de la nature : dans son style pittoresque, il groupe des détails charmants et saisis avec vérité, ce Les montagnes reposent, dit-il, les vallées sont endormies, et les sommets et les ravins, et les êtres rampants que nourrit la terre noire, et les fauves dans les montagnes, et les abeilles, et les monstres dans les profondeurs de la mer azurée : elles dorment aussi, les tribus des oiseaux aux longues

i) Dion Chrysostome, III, p. 3o. Visconti signale un buste à double tête, représentant, l'une Homère, et l'autre Archiloque. (Visconti, Mus. Pio. Clem.,

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