‹ A travers la littératureChapitre 3 sur 16 · VI · texte numérisé non relu

VI

ailes (i). » Cette miniature est d'une exquise sérénité. La nature entière se repose, comme si elle était un être doué d'une âme; le silence couvre d'un voile tranquille ce paysage nocturne. Sans procédé, sans artifice, Alcman atteint l'expression du plus fidèle tableau, parce qu'il dit ce qu'il voit et ce qu'il sent. Virgile s'est souvenu d'Alcman lorsqu'il décrit les agitations de Didon, au milieu du repos de la nature (2). Mais, dans Virgile, ce contraste est plus pathétique et plus poignant.

C'est aussi un vif sentiment des beautés du monde extérieur qui anime les poésies d'Alcée. Malheureusement, nous n'avons de ce poète que des fragments et des imitations faites par d'Horace. Homme d'action, jeté dans une

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qv).Xoc 0' èpnzTcl d' oaaa. rps'ust /xsXmvoc yoiïcc, ôfjpzç opsaxwoL T£ xcx.l yivoç [xeliaaoiv xoù xvûdocX ev pevdiat. itopyvpixs dlôç. "Evdovaiv S' oi'wvwv ovXcc TQCVUTZTepvyOiV.

(Fragm. 53.) (2) Nox erat... Cum tacet omnis ager pecudes, pictaeque volucres.

Enéide, iv, 522.

guerre de partis, Alcée connaît pourtant les notes tendres et émues.

Sapho, « dont les cheveux sont pareils aux violettes (i) », est de la même école et ses vers traduisent aussi une ardente passion. Elle emprunte ses images surtout aux fleurs et aux plantes. Avec quel art parfait « elle sait associer les tourments de son cœur orageux » aux brises ailées, au chant du rossignol, aux murmures des ruisseaux, au doux éclat de la lune, au bruissement des feuilles, aux sourds grondements de la mer ! Elle compare la beauté d'une vierge « à la douce pomme qui rougit au bout de la branche, tout au bout de la branche, où les cueilleurs de pommes l'ont oubliée; non, ils ne l'ont pas oubliée, mais ils n'ont pu l'atteindre (2). »

Les paysages anacréontiques n'ont ni moins de fraîcheur, ni moins de finesse. Ils servent de fond à une scène où l'homme se montre

(i) \6izlox cïyvd, fj.£t)uxôfJ.£iSe *2ocKyoï.

(2) Fragm. 93. Toute cette page est traduite du D^ Biese (p. 28). Cf. Otfried Miiller, Hist. de la litt. gr. II, p. 1 10 et suiv.

avec ses passions et ses désirs. « Entre les poètes grecs, dit Laprade, Anacréon est celui qui abonde le plus en tableaux tout faits (i). »

Simonide de Cos, dans les plaintes de Danaé, n'a-t-il point fait des vagues en courroux et mugissant, autour de la frêle enveloppe, un tableau émouvant qui s'harmonise bien avec le désespoir de la pauvre mère et qui contraste avec le doux sommeil de Persée enfant?

Enfin Pindare ! Après ce qu'en a écrit M. Croiset dans son beau livre (2), il n'y a plus qu'à glaner. M. Biese est, du reste, assez bref sur ce sujet . Je m'en tiendrai à quelques observations personnelles. Pindare me semble être le plus pittoresque des poètes grecs ; son style parle toujours à l'imagination. Des idées abstraites il fait des métaphores et des peintures. Les tableaux succèdent aux tableaux, dans une sorte d'ivresse lumineuse qui éblouit. D'autant plus que, chez Pindare,

(1) Op. cit., I,p. 349.

(2) La Poésie de Pindare et les lois du lyrisme grec. Chez Hachette.

une seule épithète suffit pour évoquer à l'œil de l'âme la vision qui a saisi le poète. Je ne sais que deux génies qui, à son égal, aient donné aux mots un tel éclat :Shakespeare et Victor Hugo.

Comme avec Pindare, on est loin d'Homère ! Comme l'horizon s'est agrandi, comme les idées se sont élevées et sur Dieu et sur la vie humaine !

La description de la nature a gagné, elle aussi, à cet évanouissement progressif des divinités qui l'absorbaient. L'œuvre des lyriques durera: les tragiques, qui vont venir, la continueront.

Tout, dans Eschyle, est grand, étrange et extraordinaire : les caractères, les sentiments, les pensées et le style. Chez lui, plus que chez Sophocle et Euripide, le lyrisme du dithyrambe, d'où sortit la tragédie, garde son énergie native. Il y a quelque chose de vraiment inspiré dans l'élocution du vieux poète.

Ses allures sont emportées; ses épithètes flamboient; ses images ont des audaces qu'on dirait venir de l'ivresse. L'Orient le fascine encore. Eschyle n'a pu se dégager ni des mythes, ni de la débordante fantaisie dont l'Asie était la mère, et que la Grèce, par Sophocle, répudie à jamais.

Eschyle, pourtant, goûte et peint avec un rare bonheur les scènes de la nature. Il lui prend des métaphores très justes, des comparaisons très poétiques. Il observe de près le monde physique, pour en tirer des tableaux qui ont un charme exquis.

Entre les steppes et le Pont-Euxin.. Piométhée est cloué sur un roc par la Puissance et par la Force, à qui obéit Héphaistos.

Pendant l'atroce opération qui perce ses membres du fer acéré, le Titan garde le silence le plus dédaigneux. Enfin, ses bourreaux sont partis. Il élève alors la voix, et, prenant à témoin de ses douleurs les êtres qui l'entourent, il s'écrie: « O divin Ether, Vents aux ailes rapides, sources des Fleuves, sourires innombrables des Flots de la mer! Et toi,

Terre, et toi, Soleil... je vous en prie : regardez-moi (i) ! »

A cet appel répondent les Océanides. Tout à coup Prométhée entend « un doux bruit d'ailes ». Ce bruit annonce l'arrivée de ces trois mille Visiteuses que suit bientôt leur père, le vieil Okéanos.

L'étude du dialogue qu'il commence alors avec Prométhée m'engagerait à proposer un changement dans le texte ordinaire d'Eschyle. Le récit amène la description d'une éruption de l'Etna, description qui fut ajoutée par le poète,» quand il vint donner à Syracuse la représentation du Prométhée, déjà joué à Athènes. Les éditeurs mettent sur les lèvres de Prométhée les vers où est décrit le terrible phénomène. On les doit mettre au contraire

(i) Prométhée enchaîné, V. 88 et seq. 'AvvptOpov yiXua/xcx.. Cf. Homère:

K"tyl'f\ <$' ovpccvov ïxe, yêXocaas Si izolcol ne pi yBùv.

(Iliade, xix, 362.) Et Catulle:

Hic, qualis flatu placidum mare matutino Horrificans Zephyrus proclivas incitât undas, Aurora exoriente vagi sub limina Solis, Quae, tarde primum démenti flamine pulsae, Procedunt leviterque sonant plangore cachinni. (lxiv, 271 et seq.)

dans la bouche d'Okéanos. N'exhorte-t-il point Prométhée à la patience et à la soumission ? N'est-il point naturel qu'il l'épouvante, en lui racontant ce qui est arrivé à un rebelle, et comment Zeus s'est vengé de Typhon (i)? Quoi qu'il en soit de cette conjecture, on ne peut qu'admirer la manière si vivante dont Eschyle peint l'éruption : c'est court, mais d'un réalisme observé et pris sur le fait, si je l'ose dire. «... Et maintenant le monstre est gisant, près du détroit maritime, écrasé sous les racines de l'Etna. Héphaistos a là sa forge, assis sur la cime élevée, d'où s'élanceront un jour des torrents de feu, mordant de leurs dents cruelles les plaines riantes de la Sicile aux beaux fruits (2)... » Peut-on exprimer plus

(1) Même M. Weil, dans sa savante édition d'Eschyle (2 vol. in-8°, Giessen, 1 858), prête à Prométhée le récit de l'éruption.

(2) Prométhée. V. 365 et seq.

Hotoc/aol Ttupôç docTtTOVTîi dyplouz yvxdots Trç$ xxlhxxpnov 'Etx.sXtciz ^zvpovç yv'a$.

Eschyle n'est pas le seul qui ait décrit l'Etna en feu. Voici quelques passages qu'il sera utile de comparer: Pindare, 1 Pythique ; Lucrèce, VI, 685-95'; Virgile, Enéide, ni 571-583 ; Claudien, de Raptu Proserpinœ,

sobrement et plus vigoureusement les désastres de l'éruption ? On voit la lave s'avancer, comme un fauve insatiable ; à chaque coup de dent, la mort succède à la vie, et, derrière son passage, les plaines., jadis verdoyantes, sont stériles et désolées...

On dirait qu'Eschyle se complaît dans la peinture violente et tourmentée des désordres de la nature. Ne croirait-on point, dans les vers qui suivent, lire une. page de Dante ou de Shakespeare? Même coloris-, mêmes coups de pinceau larges et bruts ; mêmes heurts dans les images, comme des éclairs qui se choquent... ((Tombez sur moi, foudres tortueuses, tonnerre, vents furieux ; que la terre bondisse sur ses fondements ; que les flots de la mer déchaînée jaillissent jusqu'aux étoiles de feu... » Zeus frappe en effet le Titan. « La terre tremble sur ses bases ; l'éclair sillonne les nuées... l'air et la mer se mêlent... ô terre,

161 à 180. Pindare est poète, comme Eschyle et Virgile : Lucrèce parle comme un savant qui cherche à expliquer le phénomène. Claudien est un bel esprit? heureux de trouver un lieu commun pour enrichir ce qu'il croit être un fragment épique.

ô ma mère, ô Etber, où roule la lumière, voyez ce que je souffre pour la justice (i) ! »

On le voit. C'est à l'Océan déchaîné qu'Eschyle emprunte ses comparaisons et ses images. Ailleurs, on les retrouve encore, aussi énergiques : « les flots de l'armée mugissent, dit-il (les Sept contre Thèbes, 64). Le flot des hommes porteurs de lances bouillonne autour de la cité sous les soufles d'Ares (/<i., 114). — ■ Ailleurs, il parle d'un océan de malheurs (les Perses, 433), d'un tourbillon de maux (id. 599), des tempêtes de la destinée (Agamemnon, 819). « Sois pour nous un prévoyant pilote, » dit l'Eclaireur à Etéocle (Sept contre Thèbes)... Cette dernière comparaison paraît avoir été chère aux tragiques grecs. Sophocle la reprend dans Œdipe-Roi. N'avait-elle point été déjà employée par Alcée? Horace s'en souvient, lui aussi, et il en fait l'allégorie qui remplit cette belle ode : o Navis...

A côté de ces tempêtes, n'admirez-vous point cette vision sereine de la mer, qui, « en plein midi, sans vague et sans ride, dort

(1) Prométh. V. 1075 à io85.

apaisée (i) ? » Où, cependant, trouverez-vous une marine plus vivante, plus expressive que dans le récit de la bataille de Salamine [les Perses, 386 et seq.), alors que la mer, comme le dit autre part le poète, était « toute fleurie de cadavres (2) ? »

Les peintures gracieuses et même familières ne sont point absentes des drames d'Eschyle. Ces génies si libres de la Grèce ne connaissent point nos entraves modernes. Le messager qui redit le massacre de l'armée perse appelle Salamine, Y Ile nourricière des colombes. «Ce n'est qu'un mot, dit un maître, le regretté Paul de Saint-Victor (3); mais la scène de massacre en est un instant éclaircie. Un long roucoulement se mêle à ses râles ; le golfe sanglant reflète un vol de ramiers effrayés qui s'égrène dans l'azur de l'air. » Clytemnestre, saluant Agamemnon

(i) "H Qdhzo^j surs tto'vtos ev /jLeas/xS pcvocï 'ç Koirouç oêxJ/ACjy viqvdfAOtç iCSot tcsgÛv.

(Agamemnon, 565).

(2) "Opw/*ev dvdovv Tzélctyoî Kiyxtov vsxpots.

(Agamemnon, 659.)

(3) Les Deux Masques, I, p. 216... Ce beau livre est tout imprégné de l'esprit grec, et écrit dans une langue admirable.

— 3o — de retour, lui prodigue les démonstrations d'une tendresse qui est toute feinte, et elle lui dit : «Ton retour... c'est le rayon de soleil pendant l'hiver, c'est la brise fraîche en plein été. » (Agamemnon, 969 et seq.) — Les vieillards d'Argos se racontent pourquoi leur roi est parti contre Troie ; ils maudissent Hélène; puis, au souvenir de sa beauté, ils semblent s'attendrir comme malgré eux. « Ame sereine, disent-ils, comme la mer tranquille, trait charmant des yeux, fleur d'amour, fatale au cœur. » (Agamemnon, 740 et seq.)... Parfois ce n'est qu'une épithète qui parle autant à l'imagination qu'un plus vaste tableau. « La nuit au manteau émaillé d'étoiles : *H iuocxtXe([jt.G)v vj£ (Prométhée, 24) -, l'âme vêtue de deuil, \^kafxjivùi çpVjv (les Perses, 114); la mâchoire dévorante du feu, rcupoç [AàXepà yvàOoç (Choéphores, 32 5). Les héros perses « sont mangés par les Muets delà mer immaculée-. » (Perses, 576) (1).

La poussière est la « sœur altérée de la boue » (IIyjXoîj Çiîvoupoç S'.cp-a xswç (Agamemnon, 495).

ïlccl§(f)V TCtS ÙfJLLXVTOV.

3i — Le Vent des lamentations se lève, yowv... xài' oîpo.v (Sept contre Thèbes, 854) (i). Quoi de plus gracieux que ces vers, où Cypris révèle le grand mystère de la vie, à travers la nature ?

'Ep5c f/lv àyvoç oipavoç tpôffàt ^Oéva, "Epwç Sa yatav Xapiavei ya^ou TU^ëïv.

vO[/.6poç S* &rc' s'JVasvTOç oupavou Tueaoiv "Exuae yaTav* -/j Se T&tTeat (3pûTO?ç

MyjXojv ts procntàçxat Si'ov Aiq^tçloV

AevBaraç wpa o' ex votJÇovtôç y«[Xou

TeXefoç ècra" toWo' iyto rcapaiTiOç.

(Les Danaïdes, fragment, 108) (2).

Eschyle ne s'enferme pas dans un cercle

infranchissable de métaphores : il parcourt le

monde entier de la nature. Le lion, l'aigle, le

dragon, le loup, la colombe, font dans ses vers

des apparitions pittoresques et toujours appro-

(1) Cette image si poétique, qui traduit bien ces Bouffées d'un chant lointain que la brise apporte. Pindare l'a souvent mise dans ses vers : Ovpov vfivà» Un poète moderne, Alfred de Musset, l'a reprise inconsciemment, sans doute, quand il écrivait :

... Je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques. Comme au souffle du Nord un peuple de roseaux.

(2) On me permettra de citer encore Musset, dont j'ai entendu, jadis, les vers que voici, sur les lèvres

priées aux situations morales de l'homme qu'il faut peindre (Cf. Agamemnon,jij, 825 ; les Euménides, 143 ; Prométhée, 1621 ; les Chocphores, 527, 540, 928). Virgile, un jour, ne sera pas plus touchant qu'Eschyle, pour peindre la douleur d'un cœur de femme, en le comparant à celle du rossignol privé de ses petits : a Tu chantes sur toi-même, dit le chœur à Cassandre, le chant du malheur. Comme l'oiseau au plumage sombre, insatiable dans ses lamentations, qui, de son âme pleine de deuil, gémit : « Itis, Itis, » pendant une vie où fleurit le malheur. » (Agamemnon, 1 140 et seq.)

Ce n'est là qu'une esquisse d'un côté du génie d'Eschyle. Elle suffira du moins, à

du P. Monsabré, à Notre-Dame : la pensée est la même que celle d'Eschyle.

« J'aime ! — ■ Voilà le mot que la nature entière

Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit...

Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,

Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,

A voulu traverser les plaines éthérées

Pour chercher le soleil, son immortel amant.

Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.

Mais une autre l'aimait elle-même; — et les mondes

Se sont mis en voyage autour du firmament. »

montrer combien sa poésie s'ouvre aux impressions de la nature, et comment, avec cet instrument si délicat, elle rend mieux les sentiments de l'âme humaine.

Avec Sophocle, nous pénétrons dans le sanctuaire même de la Beauté. Génie pur, mesuré dans les hardiesses les plus audacieuses, il vit dans la région sereine de l'inspiration qui anime les vrais chefs-d'œuvre : nulle ride-, nulle tension qui se fasse sentir. Son vol, sans atteindre les cimes inexplorées, le soutient à des hauteurs radieuses, et d'où l'abîme, qui attire les imprudents, ne fascine point le regard troublé ; d'où les sommets inaccessibles ne tentent point l'effort qui dépasse les énergies humaines. Sophocle, Virgile, Raphaël, Racine, Mozart, Lamartine : famille des esprits harmonieux, qui ne connaissent ni le choc brutal, ni l'inégalité, ni les chutes désastreuses, d'autant plus déplorables

qu'elles sont inattendues. Ah! quelles heures suaves on leur doit ! Quels refuges, fermés aux vilenies du dehors, ils ouvrent, lorsque la jalousie siffle de sa langue de vipère ; lorsque, une à une, comme arrachées par l'âpre bise de la vie, nos illusions s'en vont, feuilles à peine écloses, fleurs mortellement frappées, avant l'épanouissement de leur corolle !...

Et ceux-là, les poètes, les peintres, les musiciens, artistes exquis, n'offrent-ils point, après les consolations que donnent Dieu, son Christ et son Eglise, le repos dans l'accalmie fortifiante et douce ?...

Sophocle a moins d'audace qu'Eschyle, dans la peinture des sentiments comme dans les descriptions de la nature.

Ce qui l'attire, pour termes de ses comparaisons, c'est le monde gracieux des plantes dont l'Attiqueest la patrie heureuse : la vigne, l'olivier, le laurier-rose. Il transporte aux développements de l'âme et aux progrès du corps les expressions qui caractérisent les arbustes en pleine croissance : 6iXXw {Antigone, 697) ; «re{pu> [Ajax, 984) ; ptawrtftd {Œdipe à Colone, 6 1 7). Ajax, avant de mourir,

soulève dans ses bras puissants son fils, le petit Eurysacès : « Nourris-toi, lui dit-il, de douces haleines, et laisse croître ta jeune vie. » (Ajax, 558.) Le désir d'avoir des ailes, l'attrait des larges et libres horizons de l'air prennent souvent les personnages de Sophocle. « Ah ! s'écrie Philoctète, puissent les oiseaux du ciel au vol plein de murmure m'enlever ; car je n'en puis plus. » (Philoctète, 1092.) Dans Ajax, le chœur (12 17) exhale ce souhait (1) : « Plût aux dieux que je fusse là où la tête boisée de la montagne, entourée par les flots, domine ! » Ce désir des ailes, cette nostalgie des espaces azurés a fait frémir bien des âmes, impatientes d'y déployer leur vol. Dans la poésie allemande il se traduit souvent, avec un charme de mélancolie exquis. Moins fréquent dans notre littérature populaire, il traverse pourtant les poèmes de quelques modernes. J'en trouve l'expression la plus saisissante dans cette strophe de Théophile Gautier. Il envie le sort des hirondelles et il s'écrie :

(1) Cf. les Trachiniennes, $53 ; Œdipe à Colone,

Des ailes! des ailes ! des ailes !

Comme dans le chant de Ruckert, Pour voler là-bas avec elles Au soleil d'or, au printemps vert(i) !

Une description presque classique, tant elle est pittoresque dans sa sobriété, est celle de l'ouragan qui entoure Antigone au moment où elle rend les derniers soupirs à son frère Polynice. « Un tourbillon soudain — c'est un homme du peuple, un garde, qui parle — soulevant une tempête sur la terre et couvrant Pair d'obscurité, emplit la plaine et dépouille tous les arbres de leur verte chevelure, et l'Ether immense fut rempli d'une immense poussière.» {Antigone, 41 5 et suiv.) On remarquera cette figure hardie et poétique : <p66r]v SXyjç, qui se retrouve en latin et en français. Horace a dit, en s'adressant aux jeunes filles romaines, de chanter Diane :

Vos laetam fluviis et nemorum coma.

(Odes, I, 21.)

Musset reprend la même image :

Le soleil est de plomb ; les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux.

(1) Ce que disent les hirondelles, dans Emaux et Camées.

La mer offre à Sophoche une peinture exacte des agitations dont l'âme est bouleversée. Le chœur, déplorant l'obstination d'Antigone à désobéir à Créon, y voit une suite de la fatalité qui pèse sur la race des Labdacides. « Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui pendant leur vie n'ont pas connu le malheur. Car, lorsqu'un dieu ébranle une famille, il n'est pas un fléau dont elle soit à l'abri. Telle, sous les vents violents de Thrace qui soulèvent la mer, se gonfle la vague, et, dans sa course à travers la nuit, roule-t-elle, en bouillonnant, un sable noir arraché aux abîmes, et, battus par les flots, les rivages se répondent en frémissant. » (Antigone, v. 578 et suiv.)

Virgile ne s'est-il point souvenu de ces vers dans cette comparaison où se déroule tout un tableau ?

Fluctus uti medio cœpit cùm albescere ponto, Longius ex altoque sinum trahit; usque, volutus Ad terras, immane sonat per saxa, neque ipso Monte minor procumbit ; at imâ exaestuat undâ Vorticibus, nigramque alte subvectat arenam (i).

Dans le fameux Stasimon , consacré à la (1) Géorgiques, III, 23/.

louange de l'industrie humaine , qui n'a admiré ce passage où le poète montre l'homme « s'avançant sous les gonflements des vagues sorties du fond de la mer? » [Antigone, v. 335) (i).

Ce qui est particulier à Sophocle, c'est qu'il semble prêter de la sympathie aux choses pour les infortunés qu'elles ont vues dans le bonheur, puis dans le malheur. Il est bien le doux devancier de Lamartine, qui laisse s'échapper ce cri de son cœur blessé :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre àme et la force d'aimer (2) ?

Croire que les êtres matériels prennent une part à nos joies et à nos douleurs ; les appeler, témoins discrets mais réels, au spectacle de nos plaisirs et de nos peines, c'est épandre sur eux notre vie morale. Ou plutôt c'est élargir assez notre cœur pour qu'ils en reçoivent une effusion et comme une caresse. Sophocle y réussit pleinement.

Voué à l'isolement, condamné à d'impla-

(1) Cf. Œdipe à Colone, 1240, les Trachiniennesy 1 14 et 129.

(2) Milly ou la Terre natale.

cables nécessités, l'homme, dans ses drames, trouve comme une amie bienfaisante dans la Nature. Je ne sais quelle tendre et mystérieuse compassion s'en exhale, qui apporte au blessé de la vie un peu de consolation et de sérénité. Electre, à chaque aurore, se prend à pleurer et à espérer, ce O lumière sacrée, dit-elle, air qui flottes autour de la terre, que de fois déjà vous avez entendu les cris innombrables de mes lamentations et les coups précipités contre ma poitrine saignante, quand la nuit noire s'évanouit ! » (Electre, v. 86). Au contraire, Ajax, désespéré, prêt à se donner la mort, se croit un objet d'horreur même pour le sol troyen. « La plaine de Troie, s'écrie-t-il, et ces autres plaines me haïssent.» (Ajax, 469.) Ailleurs, le héros avertit « les détroits, les grottes tumultueuses battues par les flots de la mer, et les prairies du rivage » (v. 412) qu'ils ne le verront plus vivant. Et, l'heure venue, avant de s'en aller vers le trépas, de quels adieux touchants ne salue-t-il point tous les lieux qu'il a foulés, et auxquels mille liens invisibles le rattachent! « O toi, Soleil, vivant éclat du jour radieux, je

— 4° — vous adjure pour la dernière fois ! ô lumière, ô terre de la patrie, sol sacré de Salamine ! ô foyer paternel, Athènes glorieuse, ô vous, sources, fleuves, plaines de Troie, je vous invoque... adieu , ô vous avec qui j'ai été nourri (v. 859) ! »

Antigone, elle aussi, sur le point d'être ensevelie vivante, dit adieu « à l'œil brillant du soleil » ; elle a un souvenir ému pour les sources de Dircé, pour les bocages sacrés de Thèbes, qui furent tant de fois le théâtre de ses jeux d'enfant. (Antigone, v. 834.) Ce suprême adieu à la pure lumière de la Grèce, notre Lamartine Ta compris encore. Il Ta rendu plus rêveur, l'enveloppant d'une mélancolie plus raffinée, quand il disait :

Aux regards d'un mourant le soleil est si beau (i) !

Virgile n'a pas oublié, dans Antorès mourant, « ce dernier regard vers la lumière du ciel, et ce souvenir unique donné à la douce patrie (1). »

Et dulces moriens reminiscitur Agos.

(1) L'Automne: Méditations poétiques, XXIX.

(2) Nisard : Histoire de la Littérature, française, l, p. 157. Voyez Enéide, IX, 780.

Plus naïf, moins artiste dans ses regrets, Roland, qui se meurt, envoie sa pensée vacillante déjà vers la patrie lointaine :

« Li quens Rollanz se jut desuz un pin. De plusurs choses à remembrer li prist, De dulce France... (i)

Cette sympathie réciproque entre la Nature et l'homme se traduit surtout dans les adieux de Philoctète à l'île de Lemnos. Qu'on me permette de citer Fénelon, qui a si pathétiquement reproduit dans sa prose cadencée et poétique les admirables vers de Sophocle :

ce Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés humides ; je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu, promontoires où Echo répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos ; laisse-moi partir heureusement , puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis (2). »

(1) Chanson de Roland, v. 2375, édition Gautier.

(2) Télémaque, XV, Cf. Philoctète, 986.

Nulle part, pourtant, ne se trahit dans Sophocle cette impression triste qui naît du contraste entre les souffrances humaines, si variées et si savantes dans leurs variétés, et l'impassible sérénité de la Nature, ne perdant ni un rayon de soleil, ni un chant d'oiseau, ni un bouton de rose, quand même l'homme pleure et saigne. Bien moderne, presque banale aujourd'hui, elle se laisse seulement pressentir dans Lucrèce, dont l'âme passionnée se révoltait contre des douleurs auxquelles restait étrangère la masse des Grecs et des Romains.

Sophocle, aussi bien que les artistes, ses contemporains, ne se laisse point prendre par la mélancolie qui abat le courage. Homme d'action, puisqu'il fut stratège, il n'était point de la race des rêveurs. Il n'ouvre donc ses vers, délicats et purs, aux sensations extérieures qu'autant qu'elles ne troublent point les proportions du drame.

Sophocle, c'est le maître de l'art grec par excellence ; c'est le Phidias de la tragédie : comme le grand sculpteur, il aime la simplicité des lignes, la netteté plastique, la sévère

harmonie des contours. Si Euripide sait donner plus de vie aux marbres, c'est en altérant la beauté des attitudes et la pureté des traits : il est peut-être plus humain ; à coup sûr, il est moins Grec.

LE

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