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D'UN LIVRE RECENT

Hes origines de toutes les choses attirent. Faut-il donc s'étonner si, depuis bientôt cinquante ans , les efforts de nos adversaires et de nos apologistes se sont arrêtés aux trois premiers siècles de l'ère chrétienne? Trop souvent, on s'imagine que le christianisme a été un démenti violent donné aux idées les plus élevées du

(i) Allgemeine Geschichte der Literatur des MitteU alters im Abendlande, von Adolf Ebert. 2 vol. in-8°? 1874-80, chez Wogel, à Leipzig.

paganisme; parfois, au contraire, dans sa doctrine, on ne veut admirer qu'un perfectionnement des systèmes religieux les plus purs de l'antiquité. D'après les historiens de cette dernière école, la religion chrétienne ne serait qu'une synthèse habile des opinions philosophiques, auxquelles le spiritualisme de Platon et de Zenon aurait donné gain de cause. Or, si une société vit et progresse, c'est surtout par sa littérature qu'elle s'affirme ; c'est dans ses écrivains qu'on découvre l'originalité de ses inspirations, la générosité de ses élans, la vue claire du but qu'elle poursuit. Pour toutes ces raisons, il est utile de s'arrêter au beau livre que vient de publier M. Ebert, et qu'il intitule : Histoire de la littérature latino-chrétienne an moyen âge, depuis ses origines.

On sait où en était le monde romain à la naissance de Jésus-Christ. La soif des jouissances, le développement anormal des richesses au profit de quelques-uns, le mépris de ce qui était faible, pauvre et petit, le culte du succès et de l'argent avaient remplacé tant de mâles vertus, dont l'ancienne république avait fait ses meilleures armes pour conquérir l'Italie et

l'univers. La religion du foyer et des ancêtres avait été engloutie dans ce naufrage de la morale publique et privée qui suivit la dictature de Sylla. Or, quand le christianisme, « armé d'une simple croix de bois », comme a dit Lamennais, apparut au monde, il lui donnait, avec le relèvement de l'individu, la restauration de la famille et de la société. Dieu, qui gardait ses élus dans le paganisme, avait permis que la philosophie aplanît, si je l'ose dire, — du moins pour certains esprits d'élite, curieux et épris de la vérité, — les voies à la doctrine évangélique. D'un coin seulement, ilavait soulevé aux yeux des plus clairvoyants le voile mystérieux derrière lequel il préparait la vie, la mort et l'évangile de l'Homme-Dieu. Etudier, à ses origines, la littérature chrétienne, c'est bien réellement constater en quelles proportions la religion nouvelle ou tend la main aux philosophes païens, ou les repousse, en les maudissant à jamais. Dieu en soit loué ! Le christianisme, à ses débuts, ne jette l'anathème ni sur les nobles efforts du stoïcisme, ni sur les rêves sublimes du platonisme. Dans ces fragments de vérité que l'un ou l'autre peut pos-

séder, il reconnaît un reflet du Verbe, le Dieu qui s'est fait homme. Çà et là, les rayons sont épars et dispersés loin du foyer; le christianisme, seul, a le soleil vivant, dont les éternelles clartés illuminent le monde des esprits pour le temps et pour l'éternité. Lisez bien Minutius Félix, Arnobe, saint Cyprien, saint Augustin, saint Jérôme même; à l'imitation de saint Justin et d'Origène, tous montrent dans le dogme chrétien l'épanouissement complet de ce.que le génie des sages grecs avait deviné ou sommairement indiqué. Je n'ex cepte que Tertullien. Génie fougueux, d'un tempérament extrême qui le pousse aux étroitesses et aux duretés, il ne sait point ouvrir sa vaste intelligence à l'universelle et miséricordieuse lumière qui tombe du crucifix; devançant Jansénius et Saint-Cyran, il préfère rendre plus âpre et plus sanglant encore le chemin du ciel ; et il meurt dans l'hérésie, alors que son éloquence et l'austérité de sa vie mettaient à son front une auréole, dont les autres âges eussent gardé l'impérissable et radieux souvenir. Dans le cours des siècles, il en ira toujours de même. Les Tertulliens sont rares..

Au contraire, chaque époque voit surgir un de ces docteurs chrétiens, dont l'âme s'éclaire des rayons de la foi et de ceux de la raison, et qui, soucieux des intérêts des hommes, montrent l'harmonie et la paix de la conscience intellectuelle et du dogme catholique, si mystérieux, qu'il soit. Quoique protestant, M. Ebert a su comprendre ce caractère vraiment admirable des premiers siècles de l'Eglise; il faut lui en savoir gré.

Toutefois, il reste incomplet par certains côtés. Rome païenne n'eut d'original que son droit et l'organisation de ses armées et de ses conquêtes. Il lui fallut attendre d'avoir vaincu" la Grèce, pour deviner la beauté littéraire, se nourrir- des chefs-d'œuvre qui se révélaient à ses yeux, et, alors seulement, produire des écrivains dont Cicéron, Virgile, Horace, Tite Live et César sont la fleur la plus exquise et la plus idéale. Même lorsque saint Pierre a choisi Rome pour son siège apostolique, la littérature latino-chrétienne subit l'influence de la Grèce. C'est le soleil de l'Hellade, et païenne et baptisée, qui fait naître en Italie la première moisson de ses écrivains, prosateurs

ou poètes. Combien saint Justin, Hermas, Tatien et, plus tard, les docteurs de l'école d'Alexandrie et d'Antioche devancent les écrivains latins ! Souple, délié jusqu'à la subtilité, d'une intelligence prompte, le génie grec va tout droit à la lumière ; il s'en fait l'ouvrier et le propagateur passionné. Cela est vrai au temps de Platon et d'Aristote ; la Grèce chrétienne ne dégénère pas de ces glorieuses traditions. Ses philosophes et ses écrivains sont les premiers à mettre leur parole au service de l'Eglise; de l'autre côté ou sur les bords de la Méditerranée, les voix qui s'élèveront, fortes et éloquentes, je le veux bien, ne seront cependant . que des échos : M. Ebert ne l'a point montré, et, à mon avis, il a eu tort. Où l'influence grecque exerce encore son pouvoir sur l'Occident latin, c'est quand on discute sur les dogmes et qu'on innove par les hérésies. Dans les hérésiarques les plus puissants se retrouve cet esprit ergoteur, rusé, rompu aux chicanes d'une dialectique de mauvaise foi, qui excitait la verve de Socrate contre les Gorgias et les Protagoras de son temps : les chefs d'hérésie sont de grands sophistes. Quand l'Occident

se passionnait pour Arius, il subissait le même prestige qui l'avait jadis subjugué. J'aurais aussi aimé que M. Ebert signalât cette invasion triomphante de l'esprit grec dans le domaine de la langue latine, non plus, cette fois, pour défendre la vérité, mais pour battre en brèche tous les dogmes catholiques.

M. Ebert partage son premier volume en trois parties : de Minutius Félix à Constantin ; de Constantin à la mort de saint Augustin ; de la mort de saint Augustin à Charlemagne. C'est dans la seconde partie qu'il nous présente les plus grands noms de la littérature latino-chrétienne, surtout saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin. Se figure-t-on Cicéron revenant à la vie et lisant les ouvrages de ces puissants esprits ? Peut-on se représenter l'étonnement de l'illustre orateur, en trouvant l'idiome qu'il parla, plus rude, plus rebelle aux cadences harmonieuses et aux délicatesses de la syntaxe savante, hérissé de mots récemment créés et de tournures incorrectes, et, pourtant, enveloppant des idées qui font pâlir les plus magnifiques doctrines de Platon et de l'Académie ? Voit-on

— 9o — Sénèque lui-même assistant aux homélies d'Ambroise, aux discussions d'Augustin, aux leçons de Jérôme? Quelle science nouvelle de l'âme, de ses besoins, de ses passions, de sa grandeur et de ses destinées ! Quel coups d'aile vers les sphères les plus élevées de la pensée! Quels regards d'aigle vers l'infini! Comme la morale stoïcienne est petite ! Comme la théorie platonicienne s'éclipse devant tant de splendeurs ! Et qu'on ne l'oublie pas : ces grands docteurs ne sont pas seulement des hommes de parole, ils agissent. Saint Hilaire lutte contre l'hérésie arienne ; saint Ambroise prend en main les intérêts des causes éternelles et temporelles, et ne craint pas de se mesurer avec un empereur. Après avoir écrit ses confessions, au lendemain de l'immortel entretien avec sainte Monique sur le rivage d'Ostie, saint Augustin bataille tour à tour contre les manichéens, contre les ariens, contre les pélagiens; il écrit des catéchèses; il a une correspondance nombreuse et variée; et il pose, dans la Cité de Dieu, la première pierre du Discoures sur V Histoire universelle, de Bossuet.Tous ces aspects multiples de ces

— 9i écrivains chrétiens, M. Ebert les saisit et les rend bien ; c'est plaisir avec lui de s'approcher d'eux, de les connaître et de les aimer. A tout ce qu'il dit pour les imposer à notre sympathique admiration, j'ajouterai une simple réflexion. L'originalité de cette littérature éclate d'autant plus merveilleuse, si on la compare à sa rivale, c'est-à-dire à la littérature qui célèbre quand même le paganisme expirant.

La poésie, en effet, impuissante à trouver des voies neuves, se traîne dans les chemins battus des vieilles légendes helléniques. Ce retour vers un passé légendaire à qui on empruntera une matière de vers, on le constate plusieurs fois dans l'histoire des lettres, et ce fait est significatif sur la valeur intellectuelle de l'époque où il se produit. Ce furent les Alexandrins qui mirent en vogue ces poèmes consacrés aux mythes les plus fameux de la Grèce. A force de procédés, ils surent rendre intéressantes ces légendes auxquelles personne ne croyait plus; mais l'épopée naïve, religieuse, pleine des émotions d'un peuple qui s'y incarne, fit place à l'épopée savante, artificielle et voulue. Il fallut le génie et le cœur

de Virgile, son art exquis de tout peindre et de tout animer, pour que les siècles se soient répété le poème où, sous la figure d'Enée, il exalte Rome et Auguste.

Mais quand le versificateur est médiocre, on a à se contenter d'un Valerius Flaccus, s'amusant à redire , aux contemporains de Vespasien, les aventures des Argonautes '; ou d'un Silius Italicus, mettant en hexamètres les immortelles pages de Tite Live sur les Guerres puniques, et, par un audacieux mélange, introduisant la mythologie dans l'histoire la plus réelle et la plus connue. On a un Stace, réveillant les sanglants récits relatifs aux Labdacides, pour composer sa Thébaïde, sans intérêt et sans flamme. Que dire de Nemesianus et de ses Cynégétiques ; de Reposianus et de ses Amours de Mars et Vénus; de Claudien, ce poète désespérément épris d'une religion qu'il sent mourir, et à laquelle il consacre les ardeurs de sa muse et les accents de sa foi? Mais, de ces vers savamment composés, la vie s'est retirée.

Ne peut-on pas porter le même jugement sur beaucoup de nos poésies contemporaines?

Nous assistons à une résurrection des dieux de l'ancien Olympe (i). Peut-être réussirontils. Comme les Syracusaines de Théocrite, nous voyons reparaître les fêtes d'Adonis ; on s'apitoie sur les douleurs de Cypris, pieu rant son bel amant. Dionysos, Aphrodite, les Bacchantes, les Ménades, Héraclès (Hercule, comme on dit en français), resplendissent de nouveau dans l'azur du Parnasse. En somme, tout cela n'est qu'une pâle imitation des poètes latins de l'époque impé-riale : pastiches élégants, ciselés en beaux vers, mais froids et ternes. Ce pseudo-hellénisme est une maladie qui atteint les époques de transition ou de décadence.

Dans les premiers siècles du christianisme, la muse connut des inspirations plus élevées. Des souffles plus purs et plus généreux l'emportent loin de ces vieilleries banales. Le Phénix, que M. Ebert attribue justement à Lactance, est le premier poème dû à une pensée chrétienne. La vie, la mort et la renaissance de cet oiseau

(i) « En ce temps-là je visais les Parnassiens aujourd'hui bien morts. »

mystérieux symbolisent, dit le poète, les destinées de l'âme qui est appelée à l'immortalité. Très courte, — elle n'a que cent soixantedix hexamètres, — cette poésie se fait remarquer par l'art de la composition, par la vivacité et le charme de son coloris. Commodien, Juvencus , le pape Damase , saint Ambroise chantent les gloires du Christ, le triomphe des martyrs ; et le souvenir des grands hommes de l'Ancien Testament traverse leurs vers, dont le rythme s'assouplit et devient de plus en plus parfait. Lorsque, avant d'aborder la troisième partie de son livre, M. Ebert énumère les conquêtes littéraires du christianisme, il constate qu'aucun genre de poésie ne lui est plus étranger. Il a des épopées à l'imitation de Virgile et de Lucain; il a des poèmes didactiques où, comme Lucrèce, Prudence aborde les questions philosophiques ; saint Paulin de Noie est un maître dans l'art de narrer; l'épigramme, au sens antique, couvre de ses éloges fleuris les tombes des saints et des martyrs ; et les mètres les plus savants d'Horace sont maniés avec habileté par de nouveaux poètes lyriques.

95- La prose ne reste point inférieure : l'éloquence a pour champ l'exégèse, l'étude de la morale, le panégyrique des saints. Les recherches de pure spéculation se produisent dans le dialogue; l'apologétique a créé une forme nouvelle de polémique; l'histoire, dépassant les frontières étroites d'un peuple, se prend à la tâche immense d'écrire les annales de l'Eglise et du monde; l'horizon intellectuel et moral a reculé ses limites; le patrimoine de l'âme humaine s'est enrichi ; et la civilisation chrétienne, succédant, sans l'anéantir, à la civilisation gréco-romaine, promet dès siècles glorieux aux générations qu'elle a fondées. C'est alors que les barbares promènent à travers l'Europe cet ouragan de fer et de feu qui faillit anéantir les travaux de cinq cents ans de vie chrétienne, et les espoirs qu'ils avaient suscités.

Quand la tempête fut passée, l'Eglise, avec ses évêques et ses moines, se remit à refaire le monde, en tirant parti des éléments jeunes que l'invasion lui avait apportés. Les papes surent habilement profiter du prestige qu'exerçaient sur les barbares les souvenirs de Rome

et l'ascendant donné par les services rendus. Théodoric se montra respectueux du pouvoir pontifical ; à ses yeux, comme aux yeux des Goths, le pape représentait toutes les gloires de la Rome impériale; il était comme l'héritier d'une culture intellectuelle dont ils restaient éblouis. L'influence romaine se fit donc sentir sur le sud de l'Europe. C'était un roi barbare qui régnait en Italie, en Espagne et en Aquitaine; Rome, en réalité, gouvernait par sa langue, par son droit, par ses évêques, par ses prêtres, par ses grammairiens et ses écrivains. En ce temps-là fleurissent Prosper d'Aquitaine, Sedulius, saint Paulin de Périgueux, Sidoine Apollinaire, Salvien, saint Vincent de Lérins, Fulgence, Martianus Capella, Boèce et Cassiodore. Mais la mort du grand Théodoric jette l'Italie dans une longue et terrible guerre. La Gaule hérite à son tour de l'influence romaine, et, par elle, l'Eglise travaille au grand œuvre de la civilisation. Les moines en sont les instruments les plus intelligents et les plus actifs. De chaqu.e cloître bénédictin il sort des légions de travailleurs qui enseignent la lutte contre les âpretés du

sol, les combats contre les passions désordonnées, et, en même temps, qui copient les manuscrits de l'antiquité, reliant ainsi le passé à l'avenir.

L'Angleterre et l'Irlande, que l'Eglise doit à saint Grégoire le Grand, se distinguent par leur enthousiasme pour la vie religieuse aussi bien que par leur amour des lettres antiques. Dans leurs couvents s'ouvrent ces écoles célèbres où l'ascétisme et la sainteté s'unissaient à la science. Dès la fin du sixième siècle, les moines anglo-saxons essaiment en France, en Allemagne, et jusque dans le nord de l'Italie, en fondant ces monastères qui s'appellent Luxeuil, Saint-Gall, Bobbio.

Fortunat, saint Grégoire le Grand, Jordanès, Grégoire de Tours, Frédégaire précèdent saint Colomban, le vénérable Bède et saint Boniface, l'apôtre de l'Allemagne. Ces derniers, surtout, vont être les missionnaires de la civilisation. S'il faut en croire le moine de Saint- Gall, Alcuin fut un disciple de Bède. En tout cas, Alcuin eut pour maître Egbert, formé luimême par Bède ; et son inspiration féconde animera la belle renaissance des lettres à

- 9§laquelle préside Charlemagne. A cette heure, l'Angleterre et le nord de l'Italie étaient les centres de la culture intellectuelle. Du Mont- Cassin l'influence bénédictine s'étendait sur l'Italie. A travers la Manche, le génie anglosaxon rayonnait sur l'Europe par ses lumières et par ses vertus. La chute du royaume des Lombards prépare l'empire de Charlemagne; mais en se rapprochant des Anglo-Saxons, Charles introduit dans son palais l'homme qui sera le promoteur infatigable de la restauration à qui il donne son nom. C'est de l'Eglise que part, dans les premiers siècles, l'impulsion littéraire et poétique ; sous Charlemagne et grâce à Alcuin, elle sort de l'école. Les traditions chrétiennes ne sont point sans doute oubliées; elles semblent reléguées pourtant au second plan : Virgile, Ovide, Horace dominent les études, dont le cours est rédigé par Alcuin. Ainsi Charles devient un autre Auguste, et son plus beau rêve serait une résurrection de la cour impériale de Rome, avec toutes ses gloires artistiques et littéraires. Toutefois, le but était plus élevé. En 787, Charlemagne adresse un capitulaire

à tous les évêques et à tous les abbés de son empire, où il leur prescrit d'être fidèles à ce qu'il appelle ce studia litteranim ; » car, ajoute-t-il, il faut plaire à Dieu par la régularité de la vie et par le soin de bien dire. Et telle est l'originalité de cette renaissance sous Charlemagne : elle tend à fusionner la connaissance de l'antiquité classique avec l'inspiration chrétienne; de leur union naît l'éducation qui discipline l'intelligence, et la foi qui élève le cœur. On doit le dire : l'idéal du collège catholique a fait sa première apparition à l'école du palais d'Aix-la-Chapelle. C'est Alcuin qui l'a entrevu et qui Ta en partie réalisé ; là sera sa vraie gloire ; il est le premier de ces maîtres qui ont fait de l'instruction une méthode de formation morale et d'initiation à une vie supérieure. Je rends à M. Ebert cette justice, qu'il a tracé d'Alcuin un portrait vivant, sympathique et ému.

Après la mort de Charlemagne, la nuit descend sur la France et presque sur le monde. Le nord de l'Europe, seul, garde je ne sais quelle vitalité littéraire, qui se manifeste par des œuvres aujourd'hui bien peu connues.

Raban Maur, Gothchalk et Ermenrich, en Allemagne; Loup de Ferrières, Hincmar de Reims, Paschase Radbert, en France ; tels sont les noms qui émergent, çà et là, des ténèbres du ixe et du xe siècle. M. Ebert a le patient courage de suivre dans leur pénombre tous ces obscurs travailleurs, perdus au fond d'un monastère. Je ne saurais l'imiter. Ce que j'ai dit de son œuvre a dû montrer qu'elle était vraiment magistrale, digne d'attention et d'intérêt. Il annonce pour bientôt un troisième volume. Il y devra parler, sans doute, de la littérature populaire qui, en France, en Italie et en Espagne, se meut parallèlement à la littérature latine et classique. Celle-ci pourtant durera. Elle survivra aux guerres, aux révolutions des trônes, aux bouleversements moraux et politiques. Il faut attendre jusqu'au xvne siècle, en France du moins, pour la voir disparaître. Et quand elle meurt, on peut dire qu'elle a bien mérité de la pensée humaine, dont elle a conservé les productions les plus fécondes, pour le progrès des peuples modernes.

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Le vœu exprimé par plusieurs critiques au sujet de YHistoire de la Littérature au moyen âge, d'Ebert, est réalisé : il en existe une traduction française, publiée par E. Leroux, le vaillant éditeur de la Revue critique. Puisque YHistoire de la Littérature romaine, de M. W. Teuffel, se popularisait parmi nous, il était naturel que son continuateur et son rival heureux obtînt aussi les honneurs d'une traduction. Nous la devons aux communs et courageux efforts du Dr Aymeric, ancien professeur de langue et de littérature française à l'Université de Bonn, et du Dr James Condamin, professeur de littérature étrangèreaux Facultés catholiques de Lyon (i). L'entreprise de ces savants, prêtres tous deux, est digne des sympathies du public lettré en

(i) Histoire générale de la Littérature du moyen âge en Occident, par A. Ebert, professeur à l'Université de Leipzig, traduite de l'allemand, par le Dr Joseph Aymeric et le Dr James Condamin. Paris, E. Leroux, éditeur.

France. Elle fait connaître une œuvre magistrale, dont j'ai déjà signalé la valeur en annonçant l'édition dans le texte original.

Les traducteurs déclarent, dans leur Avertissement, qu'ils ont visé, avant tout, à l'exactitude du sens. C'est justice à leur rendre qu'ils l'ont atteinte, et trop, peut-être. Çà et là, la lecture de leur volume est pénible. La phrase reste lourde, embarrassée de mots peu clairs. Trop souvent reviennent ces expressions : V objectivité, la subjectivité, dont plus d'un lecteur français ignore la signification précise. Il manque à cette traduction je ne sais quelle allure leste et vive, une tournure plus dégagée : on la voudrait peut-être plus simple, plus nette. Mais malgré cette lourdeur, qui vient d'un scrupule des éditeurs, je ne puis que la recommander : cet ouvrage doit prendre place dans toute bibliothèque sérieuse.

Le premier volume est en vente. Il embrasse l'histoire de la littérature chrétienne depuis les origines jusqu'à Charlemagne. A le lire, nous apprendrons une fois de plus, certainement, ce que la littérature chrétienne a fait pour la prose ; ce qu'elle a fait pour la poésie.

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La littérature païenne a, par plus d'un endroit, exprimé les désirs de l'âme humaine. A ses plus beaux jours, elle traduit, et souvent éloquemment, les aspirations et les souffrances de l'homme. Mais, à mesure que les siècles passent, au lieu de progresser, elle fléchit, comme impuissante à porter le poids des gloires qui ont illustré son printemps. Après l'époque de Périclès, la littérature hellénique décline : elle devient stérile, épuisée par un travail trop fécond. Si, vers l'apparition du christianisme, elle retrouve un regain de vigueur et comme un nouvel élan de sève, cet effort n'est qu'à la surface. Il en est de même à Rome. Le siècle d'Auguste, si court, puisqu'il n'embrasse même pas quarante années, produit des génies variés et d'inspiration multiple. Deux cents ans ont peine à le préparer. Et déjà du vivant d'Auguste on voit la décadence, qui se précipite sous les Antonins.

Des idées et des sentiments universels, en Grèce et à Rome, la littérature descend, par une pente fatale, aux mesquines préoccupations de cité, aux petitesses du roman ; de

— 104 — ■ générale et humaine, elle se fait particulariste, et, avec elle aussi, la morale, les cultes, les croyances. Pétrone et Apulée, Plutarque et Lucien, dans leurs tendances générales, sont les représentants de cette littérature étroite, qui se cantonne dans une légende locale ou une coutume curieuse à décrire. En outre, le souci unique de l'art s'attache à l'élégance extérieure de la parole. On ne tient qu'en très petite considération les émotions généreuses et les grandes idées qui avaient, adis, aux époques restées classiques, animé et soutenu la poésie et l'éloquence. Vrai pharisaïsme littéraire, cultivant avec des précautions exagérées la forme qui doit plaire à des oreilles difficiles et à des critiques raffinés, mais négligeant l'invention, « qui consiste à bien définir et à bien peindre (i) ».

C'est dans cet état que le christianisme trouve la littérature, au moment où, à la fin du second siècle, il s'empare de la prose latine, par un maître début : YOctavius, de Minutius Félix.

(i) La Bruyère, Des ouvrages de l'esprit.

— io5 — Il ne s'agit plus cette fois de faire de Y art pour l'art ;\\ n'est plus question de polir avec amour des périodes savamment calculées : l'heure du dilettantisme littéraire a passé. Voici que des accents nouveaux retentissent. La tribune d'où parle Minutius Félix n'est plus élevée dans une salle de conférences et devant un auditoire blasé, qui s'émeut seulement à une cadence harmonieuse ou à un trait finement aiguisé. Tous les problèmes qui passionnent l'âme humaine, la revendication de tous ses droits, l'affirmation de tous ses devoirs, ses apanages immortels, ses glorieux privilèges, la proclamation de ses éternelles destinées : tel est le programme de l'école nouvelle, dont Félix se fait audacieusement le héraut. Et il est éloquent. Eloquence originale, qui vient moins des mots que des choses; éloquence qui n'est point éphémère, parce qu'elle est intimement liée à ces idées et à ces sentiments dont s'inspire le christianisme, et dont, en définitive, l'humanité vit. La parole jaillit du cœur et des lèvres, non plus comme un exercice ; non plus comme un acte passager, d'où dépend

— io6 — la renommée ou une situation officielle. C'est une sorte de ministère sacré, un véritable office sacerdotal, qui maintient les droits de Dieu ici-bas, et qui opère le salut des âmes. C'est sous la forme apologétique qu'éclate dès l'abord l'éloquence chrétienne. Se défendre, certes, c'était une tâche facile à la religion du Christ; et, au seul point de vue littéraire, que de ressources et quelle riche matière! Faire connaître la vérité, dans sa splendeur parfaite ; apprendre aux hommes les mystères de leur âme et toutes les industries du coeur de Dieu pour sauver le monde; montrer la sublime beauté de la doctrine de Jésus- Christ; faire toucher, presque du doigt, l'influence heureuse qu'elle exerce sur les individus et sur la société, à qui elle donne des citoyens plus désintéressés, des magistrats plus intègres, et de plus courageux défenseurs : telle fut la tactique des apologistes chrétiens. Mais ils ne s'en tenaient point seulement à la défensive; ils attaquaient à leur tour, opposant la sainteté du christianisme aux turpitudes du paganisme, et bafouant les légendes ridicules que le culte des dieux fa-

— ïo7 — vorisait. Ces plaidoyers, durant deux siècles, ne cessent de retentir, Tertullien les prend à saint Justin; saint Cyprien à Tertullien. Avec les progrès du christianisme, qui remplit le monde connu, les arguments deviennent plus serrés; la verve des écrivains grandit; et, toujours de plus en plus hardies, parce que les événements leur donnaient gain de cause, ces voix éloquentes provoquaient dans le monde savant des conversions dont l'Eglise tirait un grand profit.

Le plus original des écrivains des premiers siècles fut Tertullien. Si Minutius Félix veut « assimiler au génie chrétien la culture antique, grecque et romaine » (p. 41), Tertullien repousse toute alliance avec elle. Génie heurté et inégal, fougueux et violent, coloriste d'une chaude et vivace imagination , la passion l'emporte ; il a le zèle de l'apôtre; il s'emprisonne dans l'idée fixe et étroite du sectaire. Il tire toute sa puissance du contraste. Son style mord comme le soleil africain. Il brise les mots, pour les jeter dans des moules inconnus, d'où ils sortent brûlants et comme en fusion. Bos-

suet ne Ta tant aime que parce que sa pensée « bondit par vives et impétueuses saillies », et qu'elle entraîne après soi l'expression, qui roule d'antithèses en antithèses, toujours crue, audacieuse, exagérée, mais pittoresque, éblouissante et surtout vivante. Tertullien, comme Chateaubriand le disait de Bossuet, a créé une langue que lui seul a parlée. Il forge des substantifs nouveaux, romanitas, par exemple ; il invente des adjectifs et des verbes; il tourmente les prépositions pour les plier à des significations et leur imposer des cas auxquels la langue classique les faisait rebelles. Il transpose, surtout, des termes du grec au latin, selon les besoins de sa phrase, ou quand la pénurie de l'idiome latin l'oblige à recourir à ce procédé, fort connu de Cicéron et très vanté par Horace : Grœco fonte cadant. Et que d'idées Tertullien remue ! que d'aperçus nouveaux, ' que de comparaisons fécondes ! Apologiste, moraliste, polémiste, — et parfois c'est contre l'Eglise elle-même qu'il tourne sa plume, — il a le mérite, le premier, de signaler les preuves sociales de la

divinité du christianisme (i). Il devance Lacordaire, quand il appuie sa démonstration sur l'impuissance où sont les religions païennes de produire les vertus dont la religion chrétienne est l'inépuisable source. Par son tempérament, par l'influence qu'il exerça, Tertullien devait faire école; il eut des disciples, et parmi eux, saint Cyprien.

Il y a quelque chose de plus correct et de plus uni dans le talent de Cyprien. Gomme son maître, il ne maudit point l'éloquence. De sa vie première, lorsqu'il était rhéteur, il tient l'habitude du style châtié et périodique ; sa phrase court, comme un ruisseau limpide, aimant les détours capricieux, se perdant dans les détails des comparaisons et des allégories; mais, rien d'original. Le style est égal, fleuri, brillant, dans la manière de Fénelon, avec moins de goût, mais tout autant de richesse et d'abondance. Est-ce à dire que Cyprien ne soit pas éloquent ? Il écrivait pendant la persécution de Dèce : de si terri-

(i) Cf. Condamin : De Q. S. F. Tertulliano vexatœ religionis patrono et prœcipuo apud Latinos christianœ linguce artifice. (Lyon, 1877.)

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