‹ A travers la littératureChapitre 7 sur 16 · I IO · texte numérisé non relu

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blés commotions ne le pouvaient laisser indifférent. En outre, l'empire craquait sous la pression des barbares. Les calamités s'accumulaient : pestes et famines. On en rendait les chrétiens responsables. Cyprien relève l'accusation dans sa Lettre à Demetrianus ; et il ne lui est point malaisé de montrer dans les vices du paganisme mourant les causes qui attirent la colère de Dieu sur le monde.

Arnobe, Lactance prennent, vis-à-vis du paganisme, une attitude plus provocante : mais l'un et l'autre parlent avec un véritable souci de la forme littéraire.

Telle est la première époque de la littérature chrétienne. « Elle est dominée par la didactique, et c'est la tendance apologéticopolémique qui prédomine; mais dans ces limites se manifeste pourtant une grande variété, une réelle originalité. »

La seconde période va de Constantin à la mort de saint Augustin : c'est le plein épanouissement de la religion chrétienne ; les rois de la littérature, en Occident, s'appellent Ambroise, Jérôme, Augustin.

Par l'avènement de Constantin au trône

impérial, l'ère des persécutions était fermée. Le présent était pacifié, et l'avenir n'offrait plus que des espérances de sécurité et de liberté. Au lieu de se mettre au service d'une apologétique plus ou moins agressive, la littérature étend, en s'élargissant de plus en plus, les positions conquises. Elle accueille des genres qu'elle avait jusqu'alors repoussés : l'histoire, par exemple, la poésie didactique et lyrique.

Elle en crée de nouveaux : l'homélie, les catéchèses. De tous côtés, c'est une activité intellectuelle qui s'empare, comme avidement et à la hâte, de champs longtemps en friche, et dont d'infranchissables barrières avaient interdit l'accès désiré. Si le christianisme ne devient point religion d'Etat, il bénéficie pourtant, dans une très large part, des privilèges dont jouissait le culte officiel. Le paganisme voit ses prêtres frappés à leur tour, ses temples fermés, ses cérémonies discréditées.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : le christianisme régnait bien dans les consciences, prises individuellement ; en fait, le paganisme,

dans la vie politique et sociale, dans les idées et dans les mœurs, triomphait toujours. L'esclavage avait-il diminué ? Le droit brutal de l'époux sur la femme, du père de famille sur l'enfant, s'était-il adouci ? Les jeux de l'amphithéâtre avaient-ils perdu leurs séductions? Non : les habitudes restaient imprégnées du vieil esprit païen, et Villemain a eu raison de peindre ainsi la société du quatrième siècle, chrétienne de nom, païenne par tous ses vices : « Le polythéisme faisait encore le fond de la société romaine. Ses poètes occupaient l'imagination charmée, ses fêtes étaient le spectacle de la foule : il se mêlait à tout comme un usage ou comme un plaisir (i). » De plus, c'est encore le paganisme sous sa forme rationaliste, l'arianisme, qui devait mettre dans un péril extrême la foi catholique. Vraiment, dans l'histoire de l'Eglise, peut-être n'y eut-il jamais de moment si décisif pour l'avenir, et où à ce grand sacerdoce de la littérature chrétienne incombât un plus formidable labeur et de plus

(i) Tableau de V éloquence chrétienne au quatrième siècle, p. 58.

- n3 lourdes responsabilités. Dieu ne laissa point son Eglise sans défenseurs : ils eurent l'intelligence de leur temps, et ils se mirent à l'œuvre avec une vaillance qui ne leur donna point le succès, sans doute, mais qui le prépara pour les siècles à venir.

Je me trompais tout à l'heure, en disant que ce n'est pljs l'heure de l'apologétique : l'apologétique se poursuit ou plutôt elle se transforme, se pliant aux exigences du temps où elle apparaît, et prenant déjà cette devise : non nova, sed novè.

Le paganisme est encore debout ; il survit à tous les collèges de prêtres, à toutes les manifestations du culte. Il faut l'attaquer dans ses idées, dans ses vices, dans ses tendances. De là ces traités de morale qui, sous la plume d'Ambroise et d'Augustin, font resplendir un idéal de sainteté qui provoque les bonnes volontés à tous les rangs de l'échelle sociale : les vierges, les époux, les veuves, les prêtres, les religieux, les empereurs même, les enfants. Ces instructions ont une base : la Bible, que l'on explique. Elle est vraiment alors le Livre auquel l'on revient toujours, dont on tire le

- Ii4 — pain quotidien pour nourrir les foules : lisez, par exemple, les Sermons de saint Augustin. De l'individu, l'action de la littérature chrétienne va à la société. Il y a l'Eglise à soustraire aux étreintes multiples d'un pouvoir absolu et tracassier : il y a sa hiérarchie à organiser, son culte à établir, sa discipline à codifier, son histoire à écrire; ou, du moins, si toutes ces choses existaient, il devenait nécessaire d'en assurer l'existence, afin qu'elles durassent. Enfin la guerre s'était déchaînée au sein même de l'Eglise. Le mot de saint Paul était réalisé (i); les hérésies déchiraient la société chrétienne : Varianisme, qui se faisait l'héritier de l'esprit grec, chicaneur, fuyant et retors; le manichéisme, avec lequel reparaissaient les hontes et les vices contre nature des plus infâmes religions orientales.

Dogme, morale, discipline; hérésies à réfuter; vie ecclésiastique et religieuse à propager et à munir contre les dangers : tels sont les objets auxquels s'attache l'activité d'Hilaire, de Jérôme, d'Ambroise et d'Augustin.

(i) Oportet hœreses esse. (I Corinth., ix, 19.)

— n5 — Ils apportent à cette œuvre l'originalité de leur nature. Hilaire s'efface et se perd dans la gloire de ses contemporains. Celui qu'entourent les souvenirs les plus émus, c'est saint Augustin.

Génie inquiet, il ne trouve l'apaisement de son âme quedansTamourdeTéternelle Beauté, toujours ancienne, toujours nouvelle ; esprit hardi, il aborde les problèmes les plus redoutables de la métaphysique divine. Platon l'introduit au pays de la lumière, Virgile à celui des larmes, lugentes campi. Son intelligence plane dans les horizons transcendants ; jeune et inépuisable, son cœur garde ses jaiU lissements de sensibilité (i), surtout quand les cicatrices se ferment des blessures de son ardente et désordonnée jeunesse. Ainsi doué, on comprend qu'il ait écrit la Cité de Dieu et les Confessions , ses traités sur la Grâce et la Prédestination, et ce petit volume admirable : De catechi\andis rudibus, ce premier manuel de catéchisme. Pourtant saint Augustin est

(i) Le mot est de Sainte-Beuve, à propos de Lacordaire.

plutôt un homme de spéculation qu'un homme d'action ; il unit, dans sa riche nature, les tendances de l'Orient et celles de l'Occident. Son maître, au contraire, saint Ambroise, se donne à la vie d'action. Romain de vieille roche, sinon par sa naissance, au moins par son éducation, il se distingue, comme le dit justement M. Ebert, par le caractère. Fidèle à tous ses devoirs, il conserve tous ses droits d'évêque, tous les droits de l'Eglise et des âmes. Citoyen, magistrat, il n'abdique, quand il devient prêtre, aucune de ses patriotiques fiertés. La culture nationale lui est familière ; on l'a pu surnommer avec raison le Cicéron chrétien. Il eut un beau rêve : christianiser l'empire ; unir l'Eglise et le pouvoir impérial de telle sorte que César fût le soldat de Dieu. Théodose n'était point de taille à porter le rôle de Charlemagne : Ambroise aurait dû naître trois siècles plus tard. On voit, d'après cette rapide esquisse, comment ses œuvres élargissent le cadre primitif des écrivains chrétiens. Son style est élégant. Ce n'était point en yain que, encore au berceau, dans le prétoire de Trêves, il avait reçu sur ses le-

- n7 — vres un essaim d'abeilles, comme Platon enfant.

Saint Ambroise n'est point le seul à renouer commerce avec les écrivains de l'antiquité'. Saint Jérôme confesse quelque part qu'il « s'est nourri de la fleur de l'éloquence de Cicéron, de la douceur de Pline et des charmes de Virgile (i). » On sait comment il se corrige d'une si vive inclination pour les belles-lettres : il traduit la Bible, « Ses travaux, dit M. Ebert (p. 200), ont frayé la voie dans les directions les plus diverses. » N'eût-il fait que la traduction de la Bible, il aurait ouvert la source à laquelle s'abreuvera le moyen âge tout entier.

Il jetait, en outre, dans la circulation, un trésor de termes nouveaux, dont un jour notre langue française s'enrichira ; car elle est longue, la liste de ces mots qui, de la Bible, sont passés dans notre idiome national. Saint Jérôme, surtout, donne à la littérature chrétienne, une impulsion qui se va continuer à travers tous les siècles, par

(1) Epistol. XCV.

- n8 — ses Lettres et ses Ecrits historiques. Sa correspondance offre le plus vif intérêt. De son austère retraite, Jérôme suit du regard les événements qui se passent dans le monde, aussi attentif aux progrès de l'arianisme qu'à l'apparition d'un traité de saint Augustin. Ses lettres, si nombreuses, le peignent comme celles de Cicéron; de plus, elles sont comme un journal où, à côté des détails de la vie intime, nous voyons se dérouler les faits qui remplissent le monde. Ce qui domine pourtant, dans cette correspondance, c'est l'ascétisme, le souci constant de travailler à rendre l'âme plus belle et plus digne de Dieu. Saint Jérôme se fait historien : il obéit encore à ce même soin d'édification morale. Ses Chroniques continuent celles d'Eusèbe, mais ses Vies de Saints racontent pour la postérité des biographies qui, selon l'expression de Montalembert, « font de la terre un marchepied vers le ciel et de la vie une longue série de victoires (i) ». Il ne s'agit plus seulement de batailles gagnées ou perdues, de révolutions pas-

(i) Introduction aux Moines d'Occident.

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