II
sagères d'où sort un trône tandis qu'un autre s'y écroule : l'historien chrétien doit redire les plus nobles efforts tentés ici-bas pour que l'homme se rapproche de la perfection de Dieu. C'est vraiment, ainsi entendue, que l'histoire est une école de sagesse. En racontant le passé, elle console et soutient le présent; elle prépare l'avenir. Et quand, ébauchée par le génie de saint Augustin, la philosophie de l'histoire aura été reprise et perfectionnée par Orose, Sulpice Sévère et, plus tard, par Salvien, l'Eglise aura créé une œuvre qui dépasse en beauté, en profondeur, en sublimité, les livres immortels d'Hérodote, de Thucydide et de Tacite.
Telle est cette période, étudiée dans les plus grands auteurs qu'elle a produits. « Tous les domaines, dans la prose, dit M. Ebert(p. 38o), sont cultivés avec plus ou moins de succès. L'éloquence de la chaire, qui remplace ici l'éloquence du Forum, se développe sous les formes les plus diverses ; elle explique la Bible, le dogme, la morale, et s'empare de l'enseignement général; l'oraison funèbre entre dans ses attributions, et, avec elle, le sermon corn-
minatoire, qui empiète sur le terrain politique. Nous y trouvons, de plus, les recherches spéculatives sous forme de traité ou de dialogue, ainsi que les écrits didactiques, consacrés à exposer la morale et la philosphie populaire ; la polémique appliquée à la défense comme à l'accusation ; le genre épistolaire sous tous ses aspects; la chronique et l'histoire universelle, l'histoire ecclésiastique, l'histoire littéraire, la biographie et l'autobiographie, auxquels confine la légende, qui grandit dans le domaine de la pensée. »
L'époque suivante, de la mort de saint Augustin au règne de Charlemagne, se laisse aller à l'impulsion qui a été donnée. Ennodius, Idace, saint Vincent de Lérins, Boèce, saint Grégoire le Grand, Grégoire de Tours, Isidore de Séville, Bède le Vénérable, cultivent tel ou tel genre, dont le patron fut un des génies précédents. Vers le septième siècle pourtant, la littérature latine subit l'influence des peuples celtiques et germaniques : des éléments nouveaux la fécondent ; ces germes s'épanouiront avec et après Charlemagne.
On a souvent remarqué que la poésie pré-
cède la prose : Homère chante avant Hérodote... Aux origines, « il se fait des cantiques que les pères apprennent à leurs enfants : cantiques qui, se chantant dans les fêtes et dans les assemblés, y perpétuent la mémoire des actions les plus éclatantes des temps passés (i). »
De plus, les commotions sociales inspirent d'ordinaire la poésie. Or, jamais le monde n'en subit une plus forte qu'à l'apparition du christianisme. Les vieilles croyances s'en vont; les cultes traditionnels sont renversés. Un élan surnaturel élève les âmes à des vertus qui dépassent les énergies humaines. Des espérances nouvelles poussent la volonté à des labeurs que les sages antiques ne soupçonnaient point. C'est alors que se livre la suprême bataille entre le christianisme et le paganisme, et d'où dépend le sort de l'humanité. Les destinées des âmes, comme celles des peuples, sont les enjeux de la lutte : de ce formidable duel sortira la vie ou la mort pour l'empire romain et pour le monde :
(i) Bossuet, Histoire universelle IL 3.
Mors et vita duello Conflixere mirando.
Le christianisme, pourtant, dut attendre trois siècles ses premiers poètes. C'est que, comme le dit Ozanam, après Saint-Marc Girardin, « la vérité était trop forte pour faire des poètes à cette époque : elle ne pouvait faire encore que des martyrs (i). »Ou plutôt la poésie véritable existe déjà. Ne s'exhale-t-elle point, comme un parfum printanier, des Actes des martyrs, de ces récits simples, émus, que les diverses Eglises se communiquent pendant la persécution, afin de s'encourager au spectacle de morts si héroïquement douces? Mais si la poésie se respire dans ces Passions naïves et vraies, elle ne trouve pourtant, dans sa forme technique, aucun ouvrier vraiment digne du nom de poète. Est-il poète, Commodien, qui se fait apologiste dans des acrostiches lourds, ou dans des hexamètres incorrects ? Juvencus écrit son Historia
(i) Ozanam, la Civilisation au cinquième siècle, I, p. 154 et suiv. ; II, p. 228 et suiv. Malgré le mérite du livre de Ebert, il se trouve dans les pages de notre cher Ozanam une lumière plus nette, des aperçus plus profonds et plus neufs.
evangelica dans la forme du vers héroïque. Il vivait au milieu du quatrième siècle. Il est une preuve éclatante qu'à cette date la culture classique gagne du terrain et qu'on l'accueille favorablement. Ce passé littéraire obsède les imaginations ; son charme les séduit, et elles se retournent vers lui, avec l'ambition de le faire revivre.
Les idées sont chrétiennes et la forme païenne. Oh ! si, en chantant le Christ, on pouvait doter la foi de chefs-d'œuvre qui rivaliseraient avec Homère et Virgile!... Hélas! les bonnes intentions, en littérature comme en toutes choses, ne suffisent pas à produire des œuvres fortes et durables: le poète ne parut point.
Bien plus, à mesure que le christianisme se dégage des rudes étreintes de ses persécuteurs, à mesure qu'il se développe dans la paix et la liberté, ses poètes ouvrent au paganisme une plus large hospitalité. Sedulius, Fulgence , Fortunat, Sidoine Apollinaire continuent à s'inspirer de l'art antique, dont ils prennent le mètre, les épithèteset les comparaisons. « Les femmes, dit Marius Victor,
abandonnent Paul et Salomon, pour chanter Virgile et Ovide ; elle applaudissent aux vers lyriques d'Horace et aux pièces de Térence (i). » C'est donc en vain que la narration poétique redit les miracles et les prédications de Jésus ; Dieu est appelé Summus tonans ; et la mythologie traditionnelle n'est point bannie du vers qui chante le Rédempteur ; c'est faux, vide et fatigant. On ne saurait mieux comparer l'effort de la poésie à cette époque qu'au mouvement intellectuel qui caractérise la Renaissance. Même enthousiasme pour l'antiquité classique et, aussi, même labeur mesquin, qui s'attache aux syllabes et aux césures, afin d'obtenir un calque servile d'inimitables chefs-d'œuvre.
Quoi donc ! la religion qui a introduit dans le monde le Dieu personnel, la Beauté éternelle et infinie, serait vaincue par le paganisme? L'art vivant ne resplendira-t-il point autour du crucifix ? et cette merveilleuse apparition de Dieu à l'homme le laissera-t-elle
(i) Epistola de perversis suœ œtaiis moribus ad SaU monem abbatem. (V. 72 et suiv.)
froid, stérile et comme insensible? Non : car si l'inspiration ne soulève pas jusqu'aux cimes de Fart pur ces compositions épiques, où les récits de l'Evangile et les mystères du dogme sont plies aux mètres de Virgile et d'Ovide, c'est dans la poésie lyrique, frémissante, ailée, vive et spontanée que le christianisme se dit avec une originale énergie. On se rappelle l'hymne sublime que Milton fait jaillir des lèvres du premier homme, lors de son éveil à la vie. De même le chant devait s'échapper de l'âme de l'humanité à la vue de ce Dieu qui la visitait — Jésus-Christ — et qui mourut pour elle, par tendresse. De toutes les passions dont le cœur subit l'impression rythmique, la plus puissante, c'est l'amour. C'est l'amour donc qui, dans la poésie, a fait vibrer desplus impétueuses émotions les cordes de la lyre chrétienne. « C'est là pour la première fois, dit le Dr Ebert, que le génie chrétien déploie librement ses ailes pour prendre son vol, d'une manière tout originale, vers le domaine de l'imagination » (p. 187).
Saint Ambroise est le maître et comme le coryphée de ces chanteurs qui, à travers le
moyen âge, varieront le thème de leurs poe'sies jusqu'à Adam de Saint-Victor.
Saint Paul atteste que de son temps les fidèles chantaient des cantiques (i). Fort en honneur dans l'Eglise grecque, ce genre de poésie excita l'enthousiasme de Clément d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze et de Synésius. Les hérétiques s'en servirent pour populariser leurs doctrines : les manichéens surtout, ainsi que les ariens. Saint Ephrem ne composa ses hymnes admirables que pour combattre le succès des cantiques manichéens ; en Occident, saint Hilaire usa des mêmes armescontrerarianismevictorieux.
Saint Ambroise imita le glorieux évêque de Poitiers, d'abord pour maintenir l'orthodoxie dans le peuple, et plus tard, dans un but plus pratique, pour donner aux fidèles une formule de prière qui rappelât les mystères fondamentaux du christianisme. M. Ebert, parmi les hymnes attribuées à saint Ambroise, n'en reconnaît que quatre comme authentiques.
La plus longue est celle que le bréviaire romain
(i) Ephes.,v. 19; Coloss., ni, i5.
a gardé pour l'office des Laudes, le dimanche: Aïterne rerum Conditor, etc.
« Ces quatre hymnes, ajoute-t-il, sont composées en dimètres ïambiques, réunis en strophes de quatre vers » (p. 196). Tout y est religieusement observé : mesure, prosodie, rythme. L'ïambe, disait jadis Horace, est le mètre rapide, pes citus, celui qui va le mieux à la conversation, au dialogue. Sous cette forme de quatre lignes que lui donne Ambroise, le dimètre ïambique a «quelque chose de court, de vif et de passionné » ; il devait plaire aux foules. Ebert fait justement remarquer que ces hymnes « nous révèlent un grand nombre de qualités esthétiques» (p. 119). La nature fournit. des couleurs au pinceau du poète ; mais elle obéit à une puissance idéale et morale ; elle est l'instrument dont Dieu se sert pour le salut de l'homme. Le monde matériel devient transparent: par lui rayonne le monde surnaturel qu'il symbolise. Et, ici, « le sens naturel et le sens symbolique vont fréquemment de pair. Ainsi, antique par la forme, à ses débuts, cette poésie est donc en même temps essentiellement chrétienne dans son exposition,
puisqu'elle ne fait, en celle-ci, que reproduire les ide'es nouvelles. » (Ibid.) Saint Paulin de Noie, saint Prosper d'Aquitaine, à qui Ozanam reconnaît « la grâce et la force, s'accordant pour tresser ses vers (i)» , jetteront dans le moule ambrosien leurs fraîches et suaves inspirations. Mais peu à peu, quand les barbares entrent dans le christianisme, les oreilles deviennent moins sensibles aux délicatesses prosodiques et rythmiques. Le sentiment de la quantité se perd. On remplace le pied par l'accent tonique, la quantité par l'assonance. La rime « donnera à l'oreille cette satisfaction que la prosodie ancienne serait désormais impuissante à lui offrir » (2). La poésie chrétienne a enfin conquis sa liberté : elle aura son apogée dans deux chefs-d'œuvre : le Dies irœ et le Stabat Mater... en attendant qu'un jour, émancipée du latin, mais fidèle à son esprit primitif— le retour de la rime — elle atteigne la beauté parfaite dans les vers de Corneille et de Racine.
(1) Op. îaudat., II, p. 274.
-(2) Ibid., II, p. 25o.
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