‹ A travers la littératureChapitre 9 sur 16 · MAINTIEN DES ÉTUDES CLASSIQUES · texte numérisé non relu

MAINTIEN DES ÉTUDES CLASSIQUES

Je débat depuis longtemps est ouvert. Il y a quelque trente ans, des adversaires convaincus de l'enseignement traditionnel mirent au service de leur dessein l'ardeur d'une logique passionnée, l'éclat d'une éloquence véhémente, beaucoup d'érudition et de savoir. Eux, du moins, en voulant exclure les païens des Ecoles, obéissaient à une grande idée : celle du progrès accompli par le christianisme. La tentative, quoique essayée par les Parisis, par les Gaume, par les Veuillot, échoua.

— i3o — - Pie IX, en fondant le séminaire Pie, à Rome, encourageait de son exemple les défenseurs des études classiques. De nos jours, la bataille recommence contre le grec et le latin. Que pourra-t-elle ? Y a-t-il avantage à ce que notre éducation se fasse sans commerce avec les auteurs grecs et latins? Je crois que les catholiques ont, au contraire, tout intérêt à garder intact le programme séculaire des études classiques.

On ne l'ignore point : depuis six ans, le grec et le latin ont été attaqués par des ennemis puissants. Des écoles, la question du latin est tombée dans le domaine de l'opinion publique : la presse l'a discutée, et un livre récent, allant plus loin dans ses théories audacieuses que toutes les réformes opérées dans l'Université, proclame qu'il faut arracher la jeunesse française au joug du grec et du latin. Il est vrai qu'il se propose de les remplacer par les Américains. Entre les deux, nous pensons qu'il n'y a pas à hésiter et qu'il ne faut pas toucher au programme traditionnel des études classiques.

Il s'agit d'abord de bien définir ce qu'on

— i3i — entend par études classiques. A notre époque, ondoyante et diverse, les mots changent d'aspect et de signifiation : les préciser, leur rendre leurs contours nets, tels que les a déterminés l'esprit de notre langue, c'est parfois rendre un service à la cause en question, souvent même à la vérité. A faire ses classes — comme parle le peuple — on passait six à huit années de sa jeunesse dans l'étude progressive des auteurs que la postérité salue comme des maîtres, et qui ont écrit en grec, en latin et en français. Lentement, avec patience, on allait de difficultés en difficultés; puis, avec le développement de l'intelligence, du goût, du jugement et de la mémoire, on abordait des auteurs à la pensée plus élevée, et dont le style exigeait uu plus sérieux effort; on s'initiait, par des exercices gradués, à comprendre mieux, à imiter avec plus de fidélité, à composer avec moins de défaillance. On ébauchait le penseur, l'écrivain, le poète, le connaisseur, en tout cas, dans l'élève qui, des rudiments et des méthodes grammaticales, bien vulgaires pourtant, arrivait à lire Homère et Sophocle, Platon et Démosthène, Virgile, Horace et Gicéron,

Montaigne, Corneille et Bossuet, — sans compter les autres; je ne cite que les chefs de chœur. Les Etudes classiques comprenaient donc cette série d'exercices qui amenaient l'écolier à saisir et à goûter les grands écrivains que Ton expliquait dans les classes : grecs, latins, français^, à leur contact,à se former à Part difficile d'écrire, de parler, et plus encore de penser. Sous une autre forme , et peut-être avec une idée plus élevée, on appelait ce cours d'études : les Humanités, et on disait : faire ses Humanités. Comme déjà nous sommes loin de ce doctrinarisme affiché avec tant d'audace aujourd'hui et qui affirme que l'enseignement se doit donner au nom de l'Etat! Comme cette simple dénomination, faire ses humanités, éveille la pensée d'une large culture, à laquelle rien de ce qui est de l'homme ne restera étranger !. Comme elle brise ces cadres officiels et étroits où l'on prétend emprisonner notre jeunesse de France qui, désormais, ne devrait plus, et dans son intelligence, et dans son imagination, et dans son cœur, admettre que les connaissances et les enthousiasmes estampillés du sceau de l'Etat!

Eh bien, nous, nous voulons que les enfants confiés à notre dévouement continuent à faire leurs humanités; nous voulons qu'ils restent accessibles à toutes les inspirations généreuses et grandes qui créent les hommes ; qu'elles les portent soit au culte du vrai, soit au culte du beau, soit au culte du bien.

L'enseignement classique, tel que nous le comprenons, embrasse donc l'étude de la langue latine, de la langue grecque, de la langue nationale. Voilà sa substance. Qu'à côté de ces éléments essentiels, doivent se placer d'autres matières : personne ne le conteste. A titre d'auxiliaires, et d'auxiliaires nécessaires, nous accueillons les mathématiques, les sciences naturelles, surtout l'histoire et la géographie ; les langues vivantes, voire même les arts d'agrément : la musique, le dessin, la gymnastique, etc. Mais la clef de voûte des études classiques vraiment dignes de ce nom, c'est l'enseignement des deux langues anciennes, auxquelles se joint celui du français. Aujourd'hui, elles sont menacées; on les accuse de griefs nombreux; on leur reproche bien des torts. C'est l'Eglise qui, cette fois encore, comme

— 1 34 — lors de l'invasion des barbares, se présente pour garder au pays les bienfaits d'une culture sans laquelle il n'y aurait plus de France. Et telle est l'idée sur laquelle je me propose de fixer pour quelques instants l'attention.

Une nation, une patrie n'est point créée par la coexistence purement matérielle, ni par l'habitude, ni par la communauté d'intérêts, ni même par l'unité de langage. La nation, c'est la famille agrandie, dont les membres s'Unissent par les relations d'un ordre élevé, supérieur aux calculs de l'égoïsme, comme aux combinaisons de la politique. Il faut qu'un peuple ait une conscience nationale , et qui dure, à travers les phases de son existence ; il faut que la loi de l'hérédité, ailleurs si redoutable par ses conséquences, se manifeste, en indiquant d'une façon immuable les fonctions du cœur et de l'intelligence de ce peuple, ses destinées, sa physionomie propre, son caractère original. Mais, dans une famille, d'après la solidarité la plus simple, le présent a droit à l'héritage du passé ; il a aussi le devoir de transmettre à l'avenir tout ce dont il jouit, dans une intégrité absolue. Il en va de même

d'une nation : le présent ne reçoit le patrimoine du passé qu'afin de le donner à l'avenir. Ce n'est point même chose suffisante de conserver le dépôt reçu dans l'état où il a été remis. Comme il est fait de vertus, de gloires, de renommées diverses, il faut que la vie nationale l'augmente et que chaque génération accroisse l'héritage des ancêtres ; et tel est le véritable progrès.

Cette vie nationale se révèle par plus d'une expression : elle se dit par l'histoire. L'histoire de France, ah ! quel beau livre ! Annales de toute loyauté, où les pages se succèdent avec des dates héroïques, des faits généreux et grands, des victoires désintéressées ! Epopée merveilleuse, où notre pays, dès ses origines, prend la tâche d'être l'ouvrier de la vérité et de la justice à travers l'Europe; où, toujours fidèle à l'inspiration primitive, malgré certaines faiblesses inévitables, il ne tire l'épée que pour les choses d'en haut, et, dans les plis de son vieux drapeau, porte les indomptables certitudes d'une foi vivante et les héroïsmes d'une charité que rien ne lasse : toujours debout et prêt à l'avant, lorsqu'il s'agit d'aller

— i36 — au secours des faibles, à la vengeance d'une lâcheté, partout enfin où il faut se sacrifier, souffrir, peiner et mourir.

Plus que l'histoire pourtant, la littérature est l'expression de notre vie nationale. Ce sont nos écrivains qui ont dit surtout nos amours et nos joies, nos craintes et nos espoirs. C'est par eux, plus même que par nos capitaines illustres, que la France a exercé sur l'Europe cette glorieuse maîtrise, que, depuis si longtemps, toujours dénigrée, souvent haïe, l'on est forcé de reconnaître toujours et de toujours subir. Oui, depuis le jour où le trouvère inconnu de la Chanson de Roland exprimait le sentiment national dans ce qu'il a de plus intime et de plus tendre, dans l'amour pour cette terre qui nous a vus naître; depuis le jour où, au milieu des embryons des autres nationalités européennes, le vieux poète saluait déjà (( douce France», jusqu'à aujourd'hui même, les autres peuples nous ont toujours regardés, pour copier nos modèles et imiter nos maîtres en littérature. Nos chansons de geste ont fait le tour de l'Europe : nos troubadours et nos trouvères lui ont appris à chanter,à rire et à pleurer.

A partir de la Renaissance, le sentiment de l'excellence de notre langue éclate avec plus d'enthousiasme, grâce à l'école de Ronsard. Joachim du Bellay, en 1549, publie s&Défence et Illustration de la langue française. Inspiré par une juvénile audace, écrit comme une sorte de programme où se trahit l'ardente confiance de la Pléiade, ce livre flagelle d'un même mépris ceux qui, par dédain du français, n'écrivent qu'en latin, et surtout ceux qui écrivent en français, sans la préparation des études grecques et latines, ce Le temps viendra peut-être, et je l'espère, dit du Bellay, moyennant la bonne destinée française, que ce noble et puissant royaume obtiendra à son tour les .rênes de la monarchie, et que notre langue, si avecques Français n'est du tout ensevelie la langue française, qui commence encore à jeter ses racines, sortira de terre et s'élèvera en telle hauteur et grosseur, qu'elle se pourra esgaler aux mesmes Grecs et Romains, produisant comme eux des Homère, Démosthène,Virgile et Cicéron, aussi bien que la France a quelquefois produit des Périclès, Alcibiade,Thémistocle, César, Scipion.»

Cent cinquante ans se passent; voici que cette patriotique prédiction s'est réalisée : Malherbe, saint François de Sales, Descartes, Corneille, La Rochefoucauld, La Fontaine, Molière, Pascal, Sévigné, Bossuet, Boileau, Malebranche, Racine, La Bruyère, Fénelon... Oh ! l'admirable galerie ! Comme le génie français, fait de clarté, de délicatesse, de goût, de mesure et de bon sens, se traduit bien dans leurs chefs-d'œuvre ! Comme chez eux tous, Tordre impose son équilibre harmonieux entre les facultés intellectuelles qui dominent et les facultés secondaires qui obéissent : la raison tient le sceptre sur l'imagination et sur la sensibilité, assujetties comme des esclaves, soumises à cette reine, qui commande sans orgueil et sans défaillance.

Mais qui a préparé cette étonnante éclosion d'oeuvres si parfaites ? C'est l'union féconde de l'esprit français avec le génie grec et le génie romain. La France, c'est Rome d'abord, et par Rome, c'est la Grèce ; mais corrigées, adoucies, appropriées à notre tempérament, renouvelées et agrandies par le christianisme. Aux Grecs nous avons pris

- i39 leur sentiment de la mesure — ce qu'ils appellent V eurythmie — , qui se choque d'un excès, d'une disproportion, d'une dissonance; qui va au simple, au naturel, à l'aimable et à l'exquis, sans effort, comme spontanément et par instinct. Aux Romains nous avons emprunté leur ferme bon sens, leur amour de la peine, la patience au labeur qui polit et affine, leur besoin d'action qui s'unit au travail réfléchi. Chez nous, l'inspiration de la Grèce, toute d'originale naïveté et de franchise, se marie avec la discipline industrieuse de Rome. Et c'est le christianisme qui a présidé à la fusion de ces trois génies si différents d'allure et si heureusement combinés pour faire une nation élevée, puissante et dominatrice.

Le xvne siècle ne s'y est pas trompé. Les vrais maîtres du temps répudiaient toute alliance avec les partisans des modernes, et ils se retournaient vers les écrivains grecs et latins comme vers des ancêtres de qui Ton tient la vie et la gloire. Les Fables de La Fontaine se présentaient au public sous le nom de Phèdre, et La Bruyère se cachait sous le pseudonyme

de Théophraste. Non pas, cependant, qu'ils n'eussent point conscience de leur valeur et de leur brillante originalité. Comme La Fontaine, ils disaient, et non sans orgueil :

Mon imitation n'est point un esclavage...

Mais, si indépendante qu'elle fût, cette imitation s'avouait pourtant, comme dans un hommage de reconnaissance. Quoique semant des idées nouvelles, quoique épris des sophismes les plus pervers, et par conséquent forcé de créer une forme de style aux allures prestes, vives et légères — la littérature devient alors une arme — , le xvme siècle continue le mouvement littéraire de l'âge précédent. Et nous, aujourd'hui, nous bénéficions de cette littérature forte et riche, qui, depuis Louis XIV, a étendu davantage encore l'influence de la France sur l'Europe et sur le monde civilisé. Sans les Grecs et sans les Romains, nos écrivains ne se comprennent plus; notre esprit français n'a plus où s'appuyer.

Donc, pour le maintenir tel que nos grands auteurs nous l'ont légué, il est nécessaire de

— ni — maintenir aussi sous la tutelle de ses premiers éducateurs l'élite de la jeunesse, seule appelée à renseignement classique. Par la tête de la nation, il faut que les qualités originelles de la France se conservent dans leur pure et royale beauté. Et nous ne serons et nous ne resterons des Français, qu'autant que, comme nos pères du xvne et du xvme siècle, nous serons et nous resterons des Grecs et des Latins chrétiens. Et tel est le dépôt glorieux qu'il ne nous est point permis d'amoindrir ou d'altérer au profit d'idées mesquines ou de passions plus mesquines encore, mais au détriment de nos successeurs. Nous, chrétiens, qui croyons à la providence de Dieu, nous savons' qu'elle dispose des peuples, comme des individus, pour des fins multiples d'où l'histoire tire sa beauté et sa grandeur. Elle n'appelle pas les hommes au même but; elle ne crée pas les nations pour une même destinée. Comme cette statue qui troublait le sommeil de Nabuchodonosor, l'humanité se dresse avec une tête d'or, une poitrine d'airain et des pieds d'argile. La France, c'est la tête d'or, qui reflète au loin les rayons du divin soleil,

et verse ainsi la lumière sur le monde. Noblesse oblige, dit-on, et je ne vois pas pourquoi, de si haut, nous aspirerions à descendre si bas, pour nous mettre au même niveau que les bases d'argile grossière où s'étayent les civilisations chrétiennes.

Comme je l'ai montré, notre littérature a été la maîtresse d'école des nations européennes. Si parfois elle leur a emprunté, peut-être reprenait-elle son bien. En tout cas, elle marquait ses emprunts de son originalité. Aujourd'hui, on veut que nous nous orientions vers l'Allemagne et vers l'Angleterre pour y trouver des modèles : nous nous adresserions à des littératures inférieures à la nôtre et qui, en partie, nous doivent ce qu'elles sont. Et depuis quand va-t-on prendre à de plus pauvres que soi ?

Ah ! prenons-y garde , le cosmopolitisme nous envahit. On dit que Paris n'est plus Paris, mais qu'il devient Londres ou New- York. — Ne permettons pas à cette invasion malsaine d'idées et de mœurs exotiques d'aller plus loin que nos rues et nos boulevards. Défendons contre elle l'âme de nos chers

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jeunes gens. Shakespeare et Macaulay, Gœthe et Schiller sont grands; je le veux bien. Mais ils n'ont aucune parenté avec notre esprit français, ils ne sont point de la famille. Dans leurs veines, je ne reconnais point le sang des nobles aïeux, qui avivait dans leur cerveau, comme l'huile dans la lampe, la flamme des grandes pensées, et précipitait les battements de leur cœur sous Pémotion des sentiments généreux et forts. Que les fils de tel ou tel peuple se vantent, s'ils le veulent, d'acquérir d'immenses richesses. L'éducation purement utilitaire abaisserait les fils de la France, qui ne sont pas créés uniquement pour gagner de l'argent. Donc repoussons avec énergie ces théories funestes, qui prévalent aujourd'hui, d'un enseignement terre à terre, tout commercial, et d'où l'adolescent ne sortirait que comme un outil productif.

Elevons nos enfants et nos jeunes hommes dans le commerce familier avec les maîtres de la Grèce, de Rome et de la France. Que l'enseignement libre accueille ces proscrits illustres qui s'appellent : Homère , Eschyle , Sophocle, Platon, Thucydide, Aristote, Démos-

thène, Pindare et Plutarque, à qui feront cortège : Lucrèce, Salluste, Cicéron, César, Virgile, Horace, Tite Live, Tacite, Pline, Sénèque et Quintilien. Que les professeurs chrétiens ouvrent les portes de leurs collèges à ces grands exilés ! Autour d'eux, l'élite de nos penseurs et de nos écrivains viendra se ranger dans l'attitude de la reconnaissance et du respect, sous la protection du divin Crucifié. Puis, dans ce cénacle qui abritera l'élite de l'esprit humain et qui verra s'épanouir la fine fleur de l'intelligence nationale, façonnez, ô maîtres, vos élèves au beau, au vrai, à la foi en l'idéal, c'est-à-dire au culte de Dieu. Et quand vos écoliers, ainsi dressés aux belles et saintes choses, apparaîtront à la vie virile, vous pourrez dire, en les montrant au pays : O France, ils sont dignes de toi ; ce sont de vrais Français.

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