CHAPITRE DEUXIÈME
— Tu me complimentes, toi ! alors tu n'y es pas du tout.
— Un marché. Si je te dis ce que c'est, l'avoueras-tu ?
— Ça va, me répondit-il après avoir réfléchi un instant ; foi de Breton, je te l'avouerai. A propos, t'as bien besoin de crier ça tout haut !...
— Eh bien ! repris-je à demi-voix en me penchant vers lui, le capitaine fa fait promettre que si nous tombons au pouvoir de l'Anglais, tu mettras le feu aux poudres et que tu feras sauter la frégate.
— Mon vieux, tu n'y es pas du tout ! N, i, ni, c'est fini ! Attention... le spectacle va commencer.
En ce moment, M. Fouré, officier des manœuvres, interrompit notre conversation en donnant un ordre à Kernau, et je restai fort intrigué de savoir quelle avait pu être l'importante communication faite par mon cousin Beaulieu-Leloup à mon matelot.
M. Fouré, que je revis, bien des années après, capitaine de port à Rochefort, était un singulier personnage ; pour lui, son existence ne comptait que depuis la dernière guerre de l'Inde. Tout ce qui ne se rapportait pas à cette époque, dont Suffren, sous les ordres de qui il avait débuté, fut le héros, n'existait pas pour lui. Il éprouvait un singulier mépris pour la marine actuelle, prétendant qu'elle avait dégénéré du tout au tout, et que les combats étaient métamorphosés en jeux d'enfants. Je suis persuadé qu'il croyait de fort bonne foi que du temps de Suffren les boulets pesaient mille livres, et que ceux dont nous nous servions n'équivalaient même plus en poids et en volume à de simples balles de pistolet.
Kernau venait à peine de s'éloigner d'auprès de moi lorsque le combat s'engagea. Les Anglais, fidèles à leur tactique habituelle, tactique dont une longue expérience leur a montré la valeur, s'étaient placés au vent, afin de pouvoir couper à volonté notre ligne, et désemparer notre arrière-garde avant que l'avant-garde pût la secourir. Il était dix heures du matin, et nous faisions route au plus près sous les huniers avec une brise très faible.
Les vaisseaux anglais qui se trouvaient sur notre arrière par bâbord s'avancèrent comme pour combattre les six frégates en ligne. Mais à peine eurent-ils dépassé la Vertu que V Arrogant, laissant arriver, passa sur son avant, et lui envoya une formidable bordée d'enfilade ;
au même instant, l'autre, se plaçant à bâbord à elle, se mit à la foudroyer à portée de pistolet. A partir de ce moment, la ligne de bataille fut rompue.
L'intention des Anglais, qui était de couler de suite la Vertu, afin de n'avoir plus que cinq frégates à prendre, eût certes réussi si la Vertu n'eût été commandée par l'Hermite ; mais cet intrépide et habile marin était un de ces hommes d'élite qui puisent dans les inspirations de leur génie, à l'heure de la crise, des forces et des moyens inattendus qui confondent toutes les prévisions possibles. Une manœuvre qu'il commanda sauva sa frégate et lui permit de répondre coup pour coup au feu des Anglais. La ligne était rompue, je l'ai déjà dit, la division française vira vent devant pour aller porter secours à l'arrière-garde, et l'action devint générale.
Je n'essayerai point de décrire ici l'imposant spectacle que présente un combat naval : c'est un tableau qu'un pinceau seul peut retracer, qu'une plume ne saurait rendre. Aux premières décharges, Kernau, qui était revenu à son poste près de moi, me regarda en souriant.
— Eh bien ! mon vieux, me dit-il, on va donc rire un peu !
J'avoue que l'émotion que je ressentis en entendant le sifflement aigu du premier boulet qui passa près de moi fut assez vive. Toutefois je n'en laissai rien paraître. Je me figurais, en me rappelant les paroles de mon cousin, que tous les yeux de l'équipage étaient fixés sur moi, et j'étais fermement résolu à faire bonne contenance. Cependant je ne pus m'empêcher de tressaillir en entendant retentir au-dessus de ma tête une espèce de hurlement sinistre et indéfinissable que je ne savais m'expliquer.
— Qu'est-ce que cela ? demandai-je à Kernau en ayant soin de bien affermir ma voix avant de lui adresser la parole.
— C'est le gazouillement d'un boulet ramé, vieux, me répondit-il. Est-ce que ça te vexe, ce concert ?
— Loin de là, seulement j'aime à savoir le nom des instruments qui composent l'orchestre, voilà tout.
Une impression pénible que j'eus à subir peu après fut de voir tomber un matelot, qu'un éclat de bois atteignit à la itit. Cet homme était la première créature humaine qui mourait sous mes yeux de mort violente. Le combat, commencé à dix heures du matin, durait encore à une heure