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CHAPITRE DEUXIÈME

de l'après-midi, avec la même violence, lorsqu'un boulet de canon coupa la drisse qui maintenait le pavillon à la corne.

— En haut passer une drisse ! me dit M. Bichier, le chef des signaux. Cet ordre résonna d'une façon d'autant plus désagréable à mes oreilles

que jamais encore je n'avais exécuté cette corvée. Je me retournai vers Kernau et n'eus pas même besoin de lui expliquer mon embarras, tant il était visible.

— D'abord, me dit-il rapidement, ne regarde ni en haut, ni en bas, ça pourrait t'étourdir ; ensuite...

— Allons donc ! répéta M. Bichier, et la drisse ?

— Excusez, j'avais pas entendu, répondit Kernau, qui me retenant de son vigoureux poignet à ma place et s'élançant au pas de course, franchit les haubans d'artimon et accomplit sa corvée en moins de temps que je n'en mets à l'écrire.

— Je te demande excuse, matelot, d'avoir pris ta place, me dit-il en revenant ; j'ai fait erreur, j'ai cru que c'était à moi que M. Bichier s'adressait.

Ce mensonge manquait d'adresse, mais il montrait au moins un bon cœur.

— Soit, lui répondis-J£ ; mais je t'avertis que dussé-je me noyer, s'il faut passer une nouvelle drisse, c'est moi qui m'en chargerai.

Je remarquai que, pendant le combat, mon cousin Beaulieu jetait de temps en temps les yeux vers la dunette : il me sembla qu'en apercevant Kernau passer la drisse, il fronça les sourcils. Cette remarque me contraria vivement. Un heureux hasard, bien naturel au reste, dissipa mon chagrin. Un nouveau boulet coupa, une demi-heure plus tard, une autre drisse de la corne, et, cette fois, avant même que l'ordre me fût donné, avant que Kernau eût le temps de s'apercevoir de cette avarie, je m'élançai sur les haubans. J'ignore et j'ignorerai toujours comment il peut se faire que j'accomplis mon projet avec autant de rapidité et de bonheur que je le fis. L'odeur de la poudre, le bruit du combat, en m'enivrant, avaient développé en moi des qualités et une puissance que je ne me soupçonnais certes pas, et que je n'eusse plus retrouvées sans doute vingt-quatre heures après.

Je jetai les yeux, en touchant le pont, sur mon cousin Beaulieu,

monté sur un son banc de quart, et nos regards se rencontrèrent : cette fois le doute ne fut plus possible ; je vis qu'il m'observait. Il ne put s'empêcher de m'adresser un sourire d'encouragement. Aucun événement dans ma vie ne m'a peut-être causé une joie aussi réelle que celle que je ressentis à cette muette approbation reçue sous le feu de l'ennemi. Vers les deux heures le feu des vaisseaux anglais faiblit d'une manière si sensible que nos équipages commencèrent à pousser des cris de victoire. Cependant de part et d'autre les mâtures étaient toujours debout, et rien ne pouvait faire présager un de ces affreux désastres qui déterminent le sort des combats.

— Morbleu ! dit l'officier Fouré, qui venait, envoyé par mon cousin, de porter un ordre au chef des signaux, M. Bichier, c'est bien la peine d'estropier quelques pauvres diables pour n'arriver à aucun résultat!... Quelle drôle de chose, on ne sait plus se battre à présent!

M. Fouré achevait à peine de prononcer ces mots quand, chancelant tout à coup, il tomba sur moi : je le retins de toute ma force. Malheur ! un boulet de canon lui avait fracassé le bras avec une telle violence, qu'il ne tenait plus au corps que par un mince lambeau de chair. J'étais inondé de sang, et je laisse à penser au lecteur l'impression que cette catastrophe me causa.

— Touché ! dit le malheureux blessé d'un air de stoïque indifférence. Ah ! du temps de Suffren, ce boulet, qui ne fait que m'estropier aujourd'hui, m'eût positivement coupé en deux, ajouta-t-il d'un air chagrin en allant se faire amputer.

Un épisode qui durait depuis quatre heures et qui excitait l'enthousiasme et l'admiration de la division, était la sublime résistance de la Vertu. Quoique réduite à un déplorable état, cette frégate n'en continuait pas moins son feu avec le même archarnement et la même vigueur qu'au début de l'action.

Vers les trois heures la brise fléchit tellement que nos frégates furent obligées de s'aider de leurs avirons de galère pour se maintenir en bonne position.

Je regardais depuis un moment mon cousin, lorsque je le vis tout à coup pâlir et lancer sur le pont, par un mouvement irréfléchi sans doute et plein de fureur, sa longue-vue dont il achevait de se servir. Il venait

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