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CHAPITRE DEUXIÈME

M. Beaulieu, se retournant vers moi, reprit :

— Louis, me dit-il, j'ai peur que, jeune comme tu l'es et n'ayant pas encore assisté à une affaire, tu ne faiblisses, lorsque tout à l'heure la question s'engagera, devant un danger nouveau et inconnu pour toi, que ton imagination n'a pu te révéler tel qu'il est. Si tu aimes mieux, j'ai peur que tu ne sois surpris, et cette idée me tourmente au delà de toute expression. On sait à bord que tu es mon parent... comprends-tu ! Une hésitation qui chez tout autre pilotin passerait inaperçue, serait remarquée en toi et déshonorerait ta famille. Peut-être ai-je eu tort de te faire embarquer si jeune, peut-être ton père maudira-t-il bientôt le nom de celui dont les conseils l'auront privé d'un fils... Mais cela ne regarde que Dieu et moi... Ce qu'il importe pour le moment, c'est que, si tu tombes, tu ne laisses pas une tache ineffaçable sur ta famille, et que tu emportes avec toi un nom respectable, respecté... Me le promets-tu?

— Oui, mon cousin, oui, capitaine, m'écriai-je ému et exalté tout à la fois ; je vous promets de rester digne de vous.

— C'est bien, Louis, c'est tout ce que je voulais, me répondit-il en reprenant son air sévère. A propos, sais-tu nager?

— A peine, mon capitaine.

— Bien... A présent, approche ici, toi, continua-t-il en se retournant vers Kernau.

Mon matelot obéit avec autant de gaucherie que d'empressement ; le manque involontaire de respect qu'il venait de commettre paralysait toute son assurance habituelle. Je me retirai par discrétion de quelques pas en arrière. Cette précaution était du reste inutile, car mon cousin Beaulieu, approchant sa bouche de l'énorme tête du Breton, lui parla pendant quelques secondes à voix basse contre l'oreille.

Jamais je n'oublierai l'expression d'étonnement profond qui se peignit sur le visage de mon matelot dès les premiers mots que lui dit notre capitaine.

Un ah! bah! sonore qu'il ne put retenir, et qui vint aggraver, bien contre sa volonté assurément, sa première inconvenance, me prouva le trouble de son esprit.

— Eh bien ! continua le capitaine Beaulieu à haute voix, puis-je compter sur toi?

— Dame, capitaine ! répondit Kernau, s'il ne s'agissait que...

— Pas de phrases ; oui ou non ?

— Alors... capitaine... c'est que... c'est pas une chose de service...

— Assez ! Une dernière fois, oui ou non ?

— Au fait, excusez, c'est oui que je voulais dire, capitaine.

— C'est bien convenu, bien entendu, tu as bien compris?

— Si c'est bien convenu ?... je crois bien... Si c'est compris? Ah! mais oui, car c'est là une fièrement belle idée, tout de même, en y réfléchissant, que vous avez eue là, capitaine.

— Tu peux t'en aller !

— Louis, me dit mon cousin après que mon matelot se fut éloigné, tu ne m'en veux pas de t'avoir fait entrer dans la marine?

— Ah ! mon cousin ! si c'était à recommencer en ce moment, je n'hésiterais pas plus que je n'ai hésité!... au contraire.

— Au fait, tu as raison, me dit-il en me serrant affectueusement la main ; en dehors de notre profession il n'y a rien qu'ennuis à attendre ici-bas... J'ai peut-être tort ; que veux-tu, je suis ravi de te voir à présent à bord de la Forte, sur le point de subir le baptême du feu... Au revoir, mon garçon, n'oublie pas mes recommandations... Mais à quoi bon te les répéter?... Je crois pouvoir compter sur toi... Va regagner ton poste de combat.

Mon cousin me pressa une dernière fois la main, me regarda d'un air paternel, presque attendri, et je sortis de la dunette avec autant de respect que d'amour pour lui dans le cœur.

Attaché, ainsi que Kernau, au personnel des signaux, mon poste, comme le sien, était sur la dunette.

— Eh bien! matelot, lui dis-je en le rejoignant, il paraît que le capitaine t'a chargé d'une fameuse mission...

— Possible ! me répondit-il d'un air embarrassé.

— Ne peux-tu me la communiquer?

— Ah bien oui ! impossible, vieux !

— Bah! Impossible!... Après tout, si c'est la consigne, je n'insiste pas... Et puis, veux-tu que je t'avoue une chose?... j'ai tout deviné...

— Ah! ça, c'est sévère!... t'as deviné!

— Oui, et la preuve c'est que je te complimente...

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