‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 12 sur 94 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

d'apercevoir le capitaine l'Hermite, ainsi que le bruit s'en répandit presque aussitôt, enlevé de son banc de quart par un boulet, et gisant ensanglanté.

A quatre heures, un échange de signaux eut lieu chez les Anglais. Peu après les batteries de leurs vaisseaux, criblées d'un bout à l'autre, se turent : les basses voiles tombèrent en s'orientant ; les perroquets, les focs et les voiles d'étai se développèrent et se hissèrent à la tête des mâts ; puis enfin les vaisseaux, abandonnant le champ de bataille, laissèrent arriver pour gagner leur port.

Un immense hourra de joie retentit sur nos frégates. Cette fois nous étions bien vainqueurs : nous allions conquérir deux vaisseaux à la France.

La Vertu fut la première frégate qui hissa ses signaux pour annoncer qu'elle était prête à combattre et en mesure de poursuivre l'ennemi ; toutes les longues-vues se dirigèrent vers elle, et toutes les bouches poussèrent un cri de joie en apercevant le capitaine l'Hermite droit et impassible, debout sur son banc de quart. Voici ce que nous apprîmes plus tard. Un boulet de canon avait frappé en plein sur le coffret, rempli d'armes, placé sous le banc de quart de l'intrépide capitaine, qui était tombé au milieu de ces débris tranchants de fer et d'acier, et qui, quoique atteint de vingt blessures, s'était relevé aussitôt pour s'élancer à son poste de combat.

Peu après les autres frégates hissèrent également leurs signaux ; on n'attendait que l'ordre de l'amiral pour commencer la poursuite.

Je crois voir encore, en traçant ces lignes, l'amiral se promener de long en large, la tête baissée, l'air pensif. S'approchant enfin du capitaine Beaulieu, il lui dit quelques mots à voix basse. Mon cousin s'inclina pour toute réponse ; mais à l'éclair de colère qui brilla dans ses yeux, au nuage qui passa sur son front, je compris que les paroles du marquis de Sercey lui avaient été pénibles.

— Monsieur Bichier, s'écria-t-il en s'adressant au chef des signaux, annoncez aux frégates qu'elles aient à se rallier à nous. Nous ne poursuivrons pas l'ennemi.

Cette nouvelle si inattendue produisit une consternation inouïe parmi l'équipage. Il fallut aux hommes tout le respect que leur inspirait l'amiral, et toute la force de la discipline pour les empêcher de manifester

hautement, énergiquement, le profond et douloureux désappointement que leur causait cette mesure.

Quant à moi, je déclare ici que je n'ai jamais pu me rendre compte de la conduite de l'amiral Sercey dans cette circonstance ; on prétendit que les instructions du ministère mettaient un empêchement à la capture des vaisseaux anglais le Victorieux et V Arrogant ; il faut que cela soit !

Quant à Kernau, furieux de voir l'Anglais nous échapper, il trépignait de colère.

— Mille bombes ! mon vieux, me disait-il en accompagnant ses réflexions de gestes furibonds, je ne suis qu'un matelot, c'est vrai ; j'ignore comment on prend une hauteur et comment l'on fait son point... le compas est pour moi du chinois, je n'en disconviens pas, mais tout cela n'empêche pas qu'un officier ne me prouvera jamais, quand bien même cet officier se nommerait Beaulieu, Bruneau de la Souchais ou l'Hermite, que nous avons eu raison de laisser filer aussi bêtement YEnglish quand il nous suffisait de fermer la main pour le prendre... Vois-tu, vieux, les navires de guerre sont des fainéants qui craignent la fatigue... Ah ! sapristi ! si nous étions de simples corsaires, YEnglish n'en serait pas quitte pour si peu... Dans une heure d'ici, nous le traînerions à notre remorque, son pavillon attaché au beaupré et plongeant dans l'eau... Ah ! je ne suis pas content... Je rage comme tout !

Un spectacle qui me causa une impression non pas peut-être aussi vive, mais certes plus profonde que le combat, fut la vue des suites de ce même combat : le pont inondé de sang, qu'on lavait à grande eau ; les pauvres diables mutilés par la mitraille dont les cris parvenaient jusqu'à moi ; les cadavres qu'on ensevelissait précipitamment, après s'être assuré, légèrement peut-être, que la vie les avait abandonnés ; les visages soucieux, altérés de certains matelots qui jetaient un regard plein d'amertume et de tristesse sur les corps inanimés de leurs amis quand ils glissaient de la planche du cuisinier dans la mer... On se servait à cette époque de la planche de la marmite du bord pour faire glisser les cadavres à la mer.

Aussi quand un matelot désirait la mort de quelqu'un, disait-il qu'il

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