‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 13 sur 94 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

voudrait bien le voir sur la planche du coq ou cuisinier ; c'était là une locution très usitée : tout cela vous navrait l'âme.

Le combat que je viens de décrire avec la plus scrupuleuse exactitude est désigné, dans les annales de la marine, sous le nom de combat de Madras.

Le soir même, je me trouvai du même quart que mon matelot.

— Voyons, matelot, lui dis-je, à présent que rien ne nous presse, et que nous sommes seuls, raconte-moi donc un peu ce qui s'est passé tantôt entre toi et mon cousin...

— Bah ! des bêtises ; c'est pas la peine d'en parler !...

— Qu'importe ! puisque cela m'intrigue. Voyons, je t'écoute.

— Sapristi ! vieux, me dit le Breton en coupant court à la conversation, quelle chance si nous nous trouvions réunis tous les deux un jour sur un navire commandé par Surcouf !... Hein ! aurions-nous de l'agrément ?

— Je n'en doute pas ; mais il ne s'agit point de cela pour le moment...

— Tu connais Surcouf de nom, n'est-ce pas ?... En voilà un qui ne gaspille pas son temps, et qui sait vous saisir l'occasion aux cheveux quand elle se présente !...

— Je n'ai jamais prétendu le contraire...

— C'est la crème des bons garçons...

— Ah ça, m'écriai-je avec impatience, est-ce que nous allons longtemps louvoyer comme cela, matelot ? Je croyais que les Bretons n'étaient pas des Bas-Normands, et que quand on leur demandait la vérité, ils ne faisaient point tant de façons pour vous la dire... Je vois que jusqu'à ce jour je m'étais trompé sur le compte de tes pays... A présent, je saurai que ce sont des chicaniers, et pas autre chose...

— Ah ! c'est pas vrai, ça ! le Breton ne ment jamais...

— Possible... mais il se tait...

— Dame! il se tait,., crois-tu donc que ce soit toujours chose facile de parler, toi ?

— A son matelot, oui ; car on est matelot ou on ne l'est pas... tu sais ?

— Oui, au fait, t'as raison. Eh bien ! voyons, finissons-en, puisque tu t'obstines. Toutefois, je mets une condition à ma franchise... Si

tu refuses... eh bien, tant pis. Traite-moi de Bas-Normand, si ça peut t'être agréable ; mais je t'engage ma parole que tu ne m'arracheras pas une syllable...

— Voyons ta condition.

— C'est que tu ne répéteras pas à qui que ce soit au monde un mot de ce que je vais te glisser dans le tuyau de l'oreille, tant que ton cousin le capitaine sera vivant...

— Je te le promets !

— Eh bien ! la commission dont m'avait chargé le capitaine, c'était de te jeter à la mer si tu faiblissais pendant le combat ! Tu trouves ça joliment beau de sa part, n'est-ce pas ? Moi aussi, je suis de cet avis-là... Peu de parents eussent agi avec autant de délicatesse envers l'un des leurs... d'autant plus que je connais le capitaine, et je suis persuadé que si tu avais sauté le pas, il se serait arrangé de façon à se faire casser la tête au premier abordage... C'est un crânement brave homme tout de même. A présent, motus là-dessus ; c'est fini. Parlons d'autre chose. Je rumine un projet que je vais te communiquer.

Le Breton, après avoir regardé autour de lui pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, reprit en baissant encore la voix :

— Je ne me suis pas trop ennuyé aujourd'hui à bord, je l'avoue, mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Qui sait si nous n'allons pas retomber de nouveau dans la fainéantise ? Cette vie ne me convient pas, et je suis bien déterminé à filer mon câble dans le premier port où nous relâcherons... Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, vieux ?

— Ma foi, non, matelot, une désertion ne me va pas du tout, surtout à présent que nous sommes en guerre ; je te suis sincèrement attaché, mais je ne te suivrai pas.

— C'est bien entendu ?

— On ne peut plus.

— En ce cas, je reste encore. Quand le dégoût d'un service régulier s'emparera par trop de moi, que je ne pourrai plus y résister, eh bien... on verra ! A présent, silence, voici l'officier de quart qui vient vers nous.

Après le combat de Madras, notre division alla relâcher à l'Ile-au-Roi,

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