‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 14 sur 94 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

où elle répara ses avaries. Quelques jours plus tard, nous fîmes route pour Batavia. Dans la traversée, nous capturâmes un vaisseau de la Compagnie anglaise, le Pigof, qui essaya en vain de nous tromper en arborant le pavillon danois. Mon cousin, fidèle à son système d'éducation, me fit immédiatement passer sur cette prise.

En arrivant à Batavia, nous trouvâmes la corvette la Brûle-Gueule, capitaine Bruneau de la Souchais.

§t)apixte treizième.

Belle conduite de mon cousin à mon égard. — Nous nous séparons.

— Arrivée à Cavit-le- Vieux. — L'équipée de Kernau. — Mes premiers essais en peinture. — Une mésaventure. — Les cages à poules et le Journal du bord. — Le dîner chez le capitaine.

— Panique espagnole. — Mystérieux événement. — L'Ile-de- France et Port-Maurice — Combat de la Rivière Noire.

OUS étions déjà depuis quelques jours mouillés dans la rade, lorsque mon cousin me fit prévenir qu'il avait à me parler : je m'empressai de passer sur la Forte.

— Louis, me dit-il, je vais probablement retourner en France, et tu conçois que je t'aime trop pour que je songe à t'emmener avec moi... Je ne suis pas un assez mauvais parent pour vouloir te faire quitter la mer des Indes, où il y a beaucoup de dangers à courir et de la gloire à gagner. Tu es assez grand pour voler de tes propres ailes : vole le plus haut que tu pourras.

Mon cousin, après m'avoir annoncé notre séparation, m'emmena à terre avec lui et me garda à dîner. Dans la soirée, il me présenta au capitaine de la Brûle-Gueule, M. Bruneau de la Souchais, et me recommanda à sa bienveillance comme si j'eusse été son propre fils. Cet officier, aussi parfait homme du monde qu'il était bon marin, accueillit la demande de son collègue de la meilleure grâce et l'assura qu'il le remplacerait, autant que possible, auprès de moi : je dois me hâter d'ajouter que

M. de la Souchais accomplit régulièrement cette promesse, et que je n'eus, une fois à bord de son navire, qu'à me louer complètement de sa bonté.

L'heure de me retirer venue, mon cousin me serra énergiquement la main, et me souhaita, d'une voix attendrie, toutes sortes de bonheurs.

Je fis pour lui les mêmes vœux ; mais m'interrompant aussitôt :

— Bah ! continua-t-il, je me fais vieux, et l'heure de la non-activité arrive à grands pas pour moi. Que deviendrai-je lorsque, privé de mon banc de quart, il me faudra rester seul et solitaire à terre ? Cette idée m'épouvante ! Je ne demande qu'une chose à Dieu, c'est de recevoir, avant la fin de ma carrière maritime, un boulet de 24 en pleine poitrine ! C'est là mon rêve d'avenir, et je ne sais si c'est le désir que j'éprouve de voir s'accomplir ce dénouement, je sens en moi comme un pressentiment intime de ma fin prochaine ! Encore une poignée de main, et adieu !

Je m'éloignais, lorsque mon cousin courut après moi.

— A propos, me dit-il, j'oubliais que tu n'as pas encore touché un seul mois de solde, et que tu es à sec. Prends ces vingt-cinq louis, mon ami, ils te serviront à supporter le séjour à terre pendant les relâches.

Ce cadeau me causa un plaisir d'autant plus sensible que mes finances et celles de mon matelot étaient, en effet, dans un déplorable état. Aussi m'empressai-je d'aller rejoindre au plus vite le frère la Côte pour lui raconter la bonne aubaine qui nous arrivait.

Quant à mon bon et brave cousin Beaulieu, cette fois c'était bien en effet la dernière que je devais le voir ; ses pressentiments ne se réalisèrent que trop complètement et trop tôt. En 1801, la frégate la Forte, qu'il commandait toujours, fut prise sur les brasses du Bengale par la Cybèle, et mon pauvre parent tomba mort pendant le combat sous un boulet.

Après un séjour trop long pour ma santé à Batavia, puisque j'y pris les fièvres du pays, le Pigot remit en mer. Le grand nombre de prisonniers que contenait la prise, et qui menaçaient à chaque instant de se révolter, força la corvette la Brûle-Gueule de nous escorter jusque l'île de France ; à peine arrivé à l'île de France, j'entrai à l'hôpital.

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