CHAPITRE TROISIÈME
Pendant tout le cours de ma maladie, Kernau me visita avec une assiduité sans pareille et se montra plein de dévouement et de prévenances pour moi.
— Allons, du courage, me dit-il quand je fus convalescent ; nous nous retrouverons bientôt sur un pont de navire ensemble.
— Le moment de mettre à exécution ton projet n'est donc pas encore venu ?
— Ah ! parbleu ! tu me prends donc pour un chenapan fini, que tu m'adresses une question semblable ? Quitter son matelot quand il est malade et qu'il peut avoir besoin de vous... Allons donc! c'est cocasse comme tout, ce que tu me dis là... Ce n'est pas une raison, parce que l'on aime son indépendance, pour que l'on manque de cœur et que l'on soit un chien...
Le 27 avril 1798, je sortis de l'hôpital de l'île de France pour m'embarquer en qualité, non plus de pilote, mais bien de matelot sur la corvette de 22 canons la Brute, goélette qui partit presque aussitôt pour Samarang, où nous mîmes à terre l'amiral de Sercey, qui avait quitté la Forte. De Samarang nous fîmes route pour Batavia, où se trouvait la frégate la Preneuse, capitaine l'Hermite.
Dès ÏGrs cet officier prit le commandement des deux navires. En sortant de Batavia, notre petite division relâcha de nouveau quelques jours à Samarang ; puis, n'ayant rencontré aucun navire ennemi, elle se dirigea vers les îles Philippines. Kernau maigrissait d'ennui à vue d'œil ; mais il ne se plaignait jamais devant moi de l'horreur que lui inspirait le service sur un navire de guerre : c'était un effet de sa générosité.
A l'atterrage nous reçûmes un coup de vent si terrible que la Brûle- Gueule fut obligée de caréner. Cet accident remplit de joie mon matelot.
— Vois-tu, vieux, me dit-il avec enthousiasme, lorsque les deux navires mouilleront dans le port de Cavit-le-Vieux, qui est situé de l'autre côté de la baie, à Manille, si nous ne nous amusons pas ici pendant que l'on réparera le navire, c'est que nous sommes des rien du tout.
— Est-ce que l'on s'amuse à Manille, matelot?
— A Manille, pas trop ; c'est une ville de commerce : on y cause trop piastres et marchandises : mais ici, à Cavit-le-Vieux, qui est la ville maritime proprement dite, j'y ai déjà passé de bons moments !
— Quelle est la population de Cavit ?
— Tu trouveras ici des malins de tous les pays du monde. C'est ici le refuge de tous les aventuriers du globe, qui savent joliment égayer une société.
— Tu sais que le capitaine de la Souchais m'a permis de rester à terre?...
— Avec moi, oui, connu !... Mais je meurs de faim, allons déjeuner.
— Où me mènes-tu ?
— Galle Santa-Theresa, ce qui signifie rue Sainte-Thérèse, chez une brave femme que je connais... Si elle est morte, nous entrerons dans le premier bouchon qui se trouvera sur notre chemin... D'abord, ici, on entre partout... c'est le pays du bon Dieu...
Pendant le trajet que me fit parcourir Kernau à travers la ville, j'observais avidement la curieuse population de Cavit-le-Vieux. J'apercevais de temps en temps de ces figures étranges, comme jamais je n'en avais vu de semblables nulle part ; de ces costumes débraillés, qui ont fait la réputation de Callot et de Salvator Rosa ; enfin, partout mon regard se heurtait contre une énigme, une originalité ou un mystère.
La bonne femme vivait encore, mais elle avait eu des malheurs de famille et n'était pas gaie, ce qui ne fit pas l'affaire de Kernau.
A quelque temps de là, je trouvai que mon matelot lui-même devenait sombre et taciturne. Le pauvre homme ne se divertissait pas aussi bien qu'il se l'était promis. Pensif et réfléchi, il me parut un matin absorbé par quelque haute combinaison. La nuit venue, je me trouvais de quart avec lui, lorsque s'approchant de moi :
— Je suis désorienté, me dit-il d'un air contraint et embarrassé.
— Qu'as-tu donc, matelot ?
— Tu vas me reprocher d'être un pas grand'chose, surtout pour un frère la Côte !... Que veux-tu que j'y fasse? c'est pas ma faute... Puisque ça y est, je ne puis pas empêcher que ça y soit, pas vrai ?
Le lendemain, Kernau, qui avait été à terre, ne revint pas à bord.