‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 16 sur 94 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Dans la soirée, on m'apporta une lettre qu'il me faisait écrire, et dans laquelle il m'apprenait qu'il avait résolu de filer son câble sans me revoir, de peur de se laisser attendrir. Il terminait sa lettre, qui me faisait beaucoup de peine, en exprimant le désir et l'espérance que nous naviguerions encore ensemble.

Pendant plus de six semaines que nous restâmes à Cavit, il fut alors impossible à notre capitaine M. Bruneau de la Souchais d'obtenir le moindre renseignement sur Kernau.

Nous étions alors au mois d'août, époque à laquelle le grand convoi anglais escorté par deux vaisseaux devait partir de Chine pour se rendre en Europe.

Le capitaine l'Hermite proposa à l'amiral espagnol qui se trouvait avec sa division dans la rade de Manille d'aller l'attendre au passage pour le capturer. Après des lenteurs infinies et des pourparlers inexplicables de la part de l'amiral espagnol, il fut convenu que l'expédition aurait lieu.

Cette nouvelle, qui ne tarda pas à se répandre, causa aux équipages une joie qui tenait du délire, et éveilla un enthousiasme inexprimable.

En effet, il y avait bien de quoi : car l'État ne payant pas à cette époque avec une parfaite régularité, ou, pour être plus véridique, ne payant jamais les sommes dues aux équipages, nous nous trouvions dans une grande pénurie d'argent : pénurie pénible, certes, mais surtout humiliante, en ce qu'elle nous contraignait sans cesse à baisser pavillon et à nous éclipser devant la prodigalité et la richesse des corsaires.

Aussi, je le répète, à l'idée de s'emparer du riche convoi anglais allant de Chine en Europe, nos hommes ne se possédaient pas de joie.

Enfin, après de nouvelles lenteurs que l'impatience et l'activité de notre intrépide chef, le capitaine l'Hermite, qui ne rêvait que combats et gloire, ne purent nous éviter, la division espagnole française prit la mer.

Cette division se composait, du côté des Espagnols, de deux vaisseaux de 74 canons chacun : l'Europa et la Montagne ; de deux frégates : la Fama et la Cabeza ; du nôtre, de la Preneuse et de la Brûle- Gueule.

Le désertion de Kernau, en m'isolant, m'avait fait, je ne dirai pas reprendre mes crayons, mais au moins le dessin. Je passais presque toutes mes journées, en dehors des heures que je consacrais à l'étude de ma théorie, à charbonner, sur tous les endroits de la corvette où le noir pouvait marquer, quelquefois des souvenirs des environs de Cavit ou de l'île de France, le plus souvent des navires.

La Brûle-Gueule, naturellement, était l'objet de ma prédilection ; je la représentai sous voile et sous toutes ses allures.

La place venant à me manquer, je me rejetai sur les cages à poules ; toutefois, l'espace qu'elles m'offraient n'étant pas assez vaste pour permettre à mon charbon d'étaler ses lignes épaisses à son aise, j'eus recours à la pointe de mon ccuteau. Cela dura pendant quelques semaines ; ce temps écoulé, je me trouvai dans le plus grand embarras et ne sachant plus comment continuer, lorsque le maître voilier vint à mon secours. Après avoir examiné mes ébauches avec le plus grand soin et m'avoir présenté ses observations et ses critiques, il consentit à me donner un morceau de toile forte pour que je pusse continuer mes compositions. Seulement il m'avertit solennellement que si je gâtais cette toile par un dessin mal réussi, je n'eusse plus à compter sur lui. Dans le cas contraire, c'est-à-dire si j'étais assez heureux pour réussir, il s'engageait à me fournir de nouveaux matériaux.

Non, jamais jeune peintre, mis en loge pour concourir au grand prix de Rome, n'a dû éprouver un sentiment de crainte et d'anxiété semblable à celui que je ressentis alors. L'idée que si ma toile n'était pas jugée convenable il me faudrait renoncer au dessin m'épouvantait et m'excitait tout à la fois ; je me mis à la besogne avec enthousiasme.

Huit jours plus tard j'avais achevé ma composition. L'heure solennelle du jugement allait sonner pour moi.

Jamais je n'ai été plus ému de ma vie, je le crois, que quand, ayant livré mon dessin au maître voilier, je vis ce dernier réunir les matelots sur le gaillard pour les consulter.

Je suivais, avec un douloureux battement de cœur qui m'étouffait, ma toile passant de main en main, et j'essayais de lire dans les traits de ceux qui l'examinaient l'impression qu'elle produisait sur eux. Un froncement de sourcils, une chique mâchée trop vivement, un geste

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