‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 17 sur 94 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

d'épaule, me faisaient passer des frissons de peur dans le corps, tandis qu'un sourire ou un hochement de tête approbateur me transportait de joie.

Enfin le maître voilier, ayant réuni toutes les opinions, s'avança d'un air solennel et imposant. Je sentais mes genoux fléchir ; cependant je parvins à conserver une contenance convenable.

— Matelot, me dit-il, ton dessin pourrait être mieux ; mais, là, franchement parlant, on en a vu de plus mauvais. Je veux te faire le plaisir de le garder pour moi ; je le donnerai, en revenant en France, à ma femme, pour qu'elle le suspende à côté d'une Geneviève de Bradant joliment bien coloriée, qu'elle possède déjà. Quant à toi, tu as gagné un autre morceau de toile ; le voici.

Cette décision me causa un de ces vifs plaisirs, comme on peut seulement en éprouver quand on est jeune et ardent ainsi que je l'étais alors.

Depuis cette époque, chaque fois que j'avais terminé un dessin, je le portais immédiatement au maître voilier, qui presque toujours l'acceptait : je dis presque toujours, car je dois cependant avouer qu'il m'en fit effacer plusieurs ; si ma mémoire ne me trompe pas, je crois que ceux-ci étaient justement les moins mauvais.

Une remarque aussi triste que vraie est celle-ci : les hommes pardonnent rarement une supériorité à leurs semblables. Si j'eusse été un officier, mes infimes essais n'eussent certes éveillé la jalousie de personne ; mais j'étais un simple matelot, et mes égaux par la position et le rang, prirent bientôt ombrage de mes petits succès : aussi mettaient-ils souvent une certaine perfidie à m'interrompre dans mes travaux pour m'envoyer accomplir certaines corvées dont ils auraient bien pu me dispenser.

Une petite mésaventure m'arriva, à cette époque, par suite de ma rage pour le dessin. Ayant eu plusieurs fois entre mes mains, en ma qualité de timonier, le journal de bord, je n'avais pu résister à la tentation, par trop forte, d'une feuille de papier blanc et d'une plume à peu près taillée; et je m'étais permis de griffonner, en marge des observations que chaque officier consignait à la fin de son quart, des navires de toutes formes et de toutes grandeurs.

Un malin, le lieutenant en pied, ou second de la corvette, M. Frélot,

officier fort sévère, et qui, en général, se montrait peu bienveillant, aperçut, en jetant un coup d'œil sur le journal de bord que je venais d'apporter au lieutenant Shild, dont le quart de huit heures du matin finissait, une de mes productions antiréglementaires.

M. Frélot me lança un de ces regards que je ne connaissais que trop bien, et qui chez lui étaient presque toujours les avant-coureurs certains d'une punition. Je suis, au reste, très persuadé que je lui avais été dénoncé.

— Qui a osé se permettre de salir ainsi ce journal ? me demanda-t-il d'une voix prête à s'élever.

Interdit, je cherchais une réponse, lorsque, pour comble de malheur, le capitaine se montra sur le pont, et se dirigea vers l'endroit de la dunette où nous nous trouvions ; hélas ! il venait justement demander le journal de bord.

Je laisse à deviner l'embarras que j'éprouvai lorsque le lieutenant en pied montra d'un air de triomphe à M. Bruneau de la Souchais le dessin accusateur.

Le capitaine l'examina avec beaucoup d'attention ; puis tout à coup et d'un air sévère :

— Quel est l'auteur de ce chef-d'œuvre ? demanda-t-il au lieutenant.

— Je l'ignore, capitaine, répondit celui-ci en souriant d'un petit air malicieux et satisfait qui me fit peur ; je viens d'adresser à l'instant cette même question au timonier Garneray, qui ne m'a pas encore répondu.

— Eh bien ! Garneray, entendez-vous ? me dit M. Bruneau de la Souchais. M. Frélot vous parle.

Après avoir, avec cette lucidité et cette promptitude de perception que donne le stimulant du danger à notre esprit, cherché, pendant une seconde, un moyen soit de me tirer de ce mauvais pas, soit d'atténuer les conséquences fâcheuses que devait entraîner pour moi ma faute, je ne trouvai rien de mieux à répondre à M. Bruneau de la Souchais que cette phrase-ci :

— C'est moi, capitaine, qui ai commis ce dessin.

— Ah ! c'est vous, monsieur, fort bien. Allez me chercher le capitaine d'armes et revenez avec lui ici.

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