‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 18 sur 94 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Cette mission n'avait rien d'agréable, j'en conviens, mais il n'y avait pas à hésiter ; il me fallut obéir.

Les gens de l'équipage, intéressés par cette scène qui devait naturellement se terminer pour moi par une punition exemplaire, c'est-à-dire par un spectacle pour eux, me regardaient, la plupart avec curiosité, quelques-uns même, les jaloux de mes gribouillages, avec une méchante joie. Que l'on juge de ma stupéfaction lorsque j'aperçus, en revenant accompagné du capitaine d'armes, M. Bruneau de la Souchais accroupi devant une cage à poules et occupé à examiner mes dessins, tracés non plus cette fois à la plume, mais, hélas ! circonstance aggravante, avec la pointe de mon couteau ! Je sentais en ce moment seulement toute l'étendue de mon crime, et je me vis destiné au moins au supplice de la cale mouillée.

Les quelques secondes que je restai planté droit et immobile devant le capitaine, toujours occupé à examiner mes malheureux essais de gravure sur bois, me parurent bien longues ; quant au lieutenant en pied, M. Prélot, que je regardais de temps en temps à la dérobée, un sourire doucereux, qui épanouissait ses lèvres, augmentait encore ma frayeur... Enfin M. Bruneau de la Souchais se releva, me lança un regard sévère, puis s'adressant au capitaine d'armes :

— Vous ferez retrancher la ration de vin de cet homme jusqu'à nouvel ordre, lui dit-il en me désignant.

Ces paroles me causèrent une joie intérieure indicible, et m'enlevèrent de dessus le cœur un poids énorme qui m'étoufîait.

Le capitaine d'armes, dont le grade correspond à celui de sous-officier, s'inclina et s'en fut immédiatement porter cet ordre à la cambuse. M. Frélot, je dois cet aveu à l'impartialité, paraissait désagréablement surpris, presque affecté. Lorsqu'à midi Ton servit le dîner à l'équipage, j'allais m'asseoir tranquillement par terre à ma place habituelle, quand un novice m'avertit que le capitaine m'attendait. Je trouvai M. Bruneau de la Souchais se promenant tranquillement sur la dunette.

Monsieur Garneray, me dit-il avec cet air affable et ces manières de grand seigneur que personne au monde ne possédait mieux que lui, si vos travaux d'art vous permettent de disposer d'une heure de votre temps, je serai heureux de vous avoir aujourd'hui à dîner avec moi.

Un profond salut fut ma seule réponse.

— Eh bien ! me demandèrent mes camarades en me voyant, de retour parmi eux, dédaigner le maigre plat de haricots durs et de lard salé qui composait notre ordinaire, est-ce que les paroles du capitaine font coupé l'appétit ?

— Justement : car le capitaine m'a invité à dîner aujourd'hui avec lui, et je me ménage pour pouvoir faire honneur tantôt à sa cuisine.

Cette nouvelle produisit une émotion profonde sur mes auditeurs.

— Malin ! me dit un vieux loup de mer placé près de moi, tu as de la chance, mais je ne voudrais pas pour dix parts de prise me trouver dans ta peau.

— Pourquoi cela ?

— Tiens, cette bêtise, parce que s'il me fallait m'asseoir à côté du capitaine, déplier ma serviette et me l'attacher au cou, cracher en mettant ma main de côté près de ma bouche, retourner ma chique en douceur, enfin avoir ce qu'on appelle de belles manières, j'aurais tellement peur d'oublier quéque chose de la civilité, que je serais capable d'étouffer net î Tu n'as donc pas peur, toi r

— Mais non, pas le moins du monde.

— Tonnerre ! il faut que tu aies tout de même un fier toupet ! L'heure du dîner arrivée, je m'arrangeai du mieux que je pus ; et je

passai chez le capitaine, que je trouvai seul à table, l'usage supposant à ce qu'il fît dîner un officier avec un simple matelot.

Il me traita, non pas comme si j'eusse été un homme de son bord, mais comme le cousin de son collègue Beaulieu-Leloup, c'est-à-dire qu'il fut pour moi d'une amabilité et d'une bonté parfaites. Il me reprocha bien un peu, avec un tact exquis, les dégradations que j'avais commises, mais il tempéra ces reproches par l'offre qu'il me fit, et que j'acceptai avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, de me fournir tout le papier et les crayons dont je pourrais avoir besoin. « Qui sait, me dit-il en terminant, si les heureuses et précoces dispositions que vous montrez aujourd'hui pour la peinture ne vous seront pas un jour d'une grande utilité ? » Cette prophétie s'est en effet réalisée de la façon la plus complète.

Le lendemain, — et je consigne ce fait insignifiant pour montrer que

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