CHAPITRE TROISIÈME
la bonté de M. de la Souchais s'étendait pour moi jusqu'à la minutie, — l'embargo qui pesait à la cambuse sur mon vin fut levé, et je rentrai en possession de ma ration journalière.
Quant au lieutenant Shild, il perdit, depuis lors, vis-à-vis de moi ses airs doucereux qui m'épouvantaient tant ; je n'eus plus à me plaindre de lui.
Les enseignes, MM. du Houlbec et Olivier, jeunes gens pleins de cœur et de bonté, venaient également voir de temps en temps mes dessins, et choisissaient ceux qui leur plaisaient le plus ; ils me soutenaient tous les deux de leurs encouragements et m'aidaient de leurs conseils ; en un mot, je me trouvais très heureux à bord de la Brûle- Gueule, et n'eût été la monotonie de notre croisière, qui jusqu'alors semblait ne devoir aboutir à aucun résultat, rien n'eût manqué à mon bonheur.
L'équipage aussi, qui avait fondé sur la prise du convoi anglais de joyeuses espérances, se montrait presque découragé, lorsque nous atteignîmes les parages de la Chine.
Étant en vue des îles Ladrones, nous fûmes accostés par un bateau du pays, qui vint pour nous vendre des fruits, et nous apprîmes par ceux qui le montaient que le convoi anglais se trouvait, en ce moment, mouillé à tiente milles tout au plus de nous.
Cette nouvelle réveilla l'enthousiasme engourdi de nos équipages, ou, pour être plus exact, lui donna des proportions inouïes et qu'il n'avait jamais atteintes encore. Les hommes, sevrée depuis longtemps d'argent et d'amusements, se sentaient un appétit féroce de jouissances, et se promettaient de se dédommager avec usure de leurs privations passées. Nous étions tellement assurés du succès, notre imagination était montée à une telle hauteur, que pas un parmi nous n'eût consenti à vendre pour une forte somme d'argent sa part future de prise.
Que l'on juge de notre joie frénétique, quand, le lendemain, vers deux heures, nous aperçûmes deux vaisseaux anglais ancrés à six milles à peu près de nous, auprès d'une petite île ! Un cri immense et spontané s'éleva sur la Brûle-Gueule.
Les Anglais, surpris à l'improviste et comprenant l'impossibilité de soutenir une lutte avec des forces aussi supérieures que les nôtres,
coupent leurs câbles, appareillent à la hâte, en jetant par-dessus bord tout ce qui les encombre, et se dirigent vers la rivière de Canton. La chasse commença aussitôt.
J'avais souvent, pendant le cours de cette traversée, été à même d'admirer la beauté de la construction et la supériorité de marche presque fabuleuse des bâtiments espagnols, qui nous rendaient facilement un bon tiers de leurs voiles et conservaient encore l'avance sur nous ; je maudissais cette supériorité, qui allait leur permettre d'aborder les premiers les Anglais, lorsqu'à mon grand étonnement je les vis se ralentir peu à peu et se laisser gagner par nos deux navires à vue d'œil. Du reste, la chasse allait bien ; nous n'étions guère, vers quatre heures, éloignés des Anglais que d'une lieue au plus.
Bientôt la Preneuse et la Brûle-Gueule, que leur mauvaise marche plaçait en arrière de la division, dépassent considérablement les vaisseaux espagnols et se trouvent à portée du canon de l'ennemi.
Le feu s'engage aussitôt ; nous échangeons plusieurs bordées.
— Monsieur Frélot, dit le capitaine en s'adressant à son second, apportez toute votre attention à ce que les artilleurs pointent aux mâtures ; nous sommes à une trop grande portée de l'ennemi pour espérer le combattre sérieusement, et tous nos efforts ne doivent tendre qu'à un but : celui de lui causer quelque avarie qui retarde sa marche, et donne le temps aux Espagnols de nous rejoindre... Hier, voiliers admirables... aujourd'hui, vraies tortues et semblables à des galiotes hollandaises !... Que l'on pointe aux mâts, monsieur Frélot : retenez bien cet ordre.
Le feu durait avec vivacité de notre part, mais sans produire aucun résultat apparent, lorsqu'un événement, auquel nous étions loin de nous attendre, vint, sinon nous jeter dans le découragement, au moins affaiblir beaucoup nos espérances : les vaisseaux espagnols nous apprennent par leurs signaux qu'ils ont éprouvé des avaries.
Cet événement, aussi imprévu qu'inexplicable, car rien ne pouvait motiver ou donner à deviner comment tout à coup, et par une belle mer, les bâtiments de nos alliés se trouvaient subitement réduits à l'impuissance, fut accueilli de M. Bruneau de la Souchais par un froncement de sourcils et un haussement d'épaules très significatifs, qu'il