‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 20 sur 94 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

ne daigna pas même dissimuler. Il se contenta seulement d'ordonner que l'on activât le feu.

Peu après, le vaisseau amiral espagnol nous adressait, par signaux sur signaux, l'ordre de cesser le combat et de nous rallier à sa division.

— Ils verront bien cela, s'écria notre brave capitaine, si j'obéis ! Monsieur Frélot, faites forcer de voiles et tâchons de rejoindre l'ennemi. Et nous, nous verrons bien si les Espagnols oseront fuir honteusement, en nous laissant au pouvoir de l'Anglais... Après tout, pourquoi pas ? Qu'importe ! nous succomberons du moins avec gloire et nous sauverons l'honneur de la France et celui de notre pavillon.

— Pauvre l'Hermite, ajouta peu après le capitaine d'un air mélancolique, comme il doit aussi souffrir de notre humiliation !

Cependant, le moment de la colère passé, et il fut long car il dura jusqu'à la tombée de la nuit, M. Bruneau de la Souchais finit par se conformer à l'ordre de l'amiral, et abandonna, en même temps que le capitaine l'Hermite, ces malheureux parages.

La triste issue de cette croisière, si misérablement entravée par la tiédeur espagnole, jeta un profond découragement dans nos équipages, et ce fut sans joie et sans entrain que nous fûmes relâcher de nouveau à Cavit-le-Vieux.

La pénurie dans laquelle nous nous trouvions faisait pour nous du séjour à terre plutôt une longue privation qu'une distraction : nous préférions rester à bord.

Je m'empressai, néanmoins, le jour même de notre arrivée, de demander la permission de descendre, et je courus chez la vieille femme, m'informer de Kernau. Je la trouvai fumant un gros cigare.

— Pourriez-vous me donner des nouvelles de Kernau ? demandai-je.

— Aucune. On m'a rapporté qu'il s'était embarqué sur un corsaire espagnol... J'ignore si cela est vrai...

Toutes les démarches postérieures que je fis pour retrouver mon matelot ne furent pas couronnées d'un meilleur succès que cette tentative, et je dus repartir de Cavit sans avoir pu me procurer le moindre renseignement sur son compte.

De Cavit, la Preneuse et la Brûle-Gueule relâchèrent à Batavia ; puis de Batavia, elles appareillèrent pour l'île de France. Notre traversée fut heureuse et nous arrivâmes sans accident aucun en vue de l'île ; c'était à la tombée de la nuit. Le capitaine THermite, n'apercevant aucun croiseur, dirigea la route de manière à attaquer le port Maurice ou N.-O. en passant sous le vent de la colonie.

Cependant, comme d'un instant à l'autre nous pouvions nous trouver en présence de l'ennemi, nous nous tenions sur nos gardes : nous fîmes bonne route toute la nuit.

Le soleil éclairait à peine encore l'horizon de ses premiers rayons, lorsque nous apprîmes, le lendemain matin, par les signaux du port, que la colonie était bloquée par une division anglaise, composée de deux vaisseaux de guerre, d'une frégate et d'une corvette.

Par bonheur, les navires ennemis se trouvant au large, nous pûmes gouverner vers le petit port de la rivière Noire ; seulement, pour gagner le fond de la baie, à peine abritée par deux petites pointes, il fallait louvoyer, et les Anglais, meilleurs marcheurs que nous, nous gagnaient main sur main. Notre perte semblait certaine. Heureusement que l'Hermite nous commandait, et qu'avec lui, je l'ai déjà dit, on pouvait toujours compter sur les ressources du génie uni au courage.

Le capitaine THermite, qui connaissait la côte et savait qu'il y avait assez d'eau pour nous, comprit de suite que l'ennemi placé sous le vent »e pouvait nous couper le chemin, et qu'il lui devenait facile, sinon d'éviter quelques bordées anglaises, au moins de mettre ses deux navires en sûreté.

En effet, louvoyant bord à bord, nous eûmes bientôt à endurer le feu ennemi, depuis onze heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, sans qu'il nous fût possible de lui répondre autrement qu'avec nos canons de retraite.

A quatre heures, nos deux navires s'embossèrent, et, présentant le travers à la division anglaise, commencèrent à engager le feu avec plus de régularité.

Les bordées se succédèrent sans interruption jusqu'à six heures du soir ; toutefois, comme nous étions à trois quarts de portée, nous n'eûmes pas trop à en souffrir.

Page 1