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CHAPITRE PREMIER

à cette époque, étaient loin, sous le rapport de la tenue et de la mise, de ressembler à ceux d'aujourd'hui. Je ne dis pas que cela fût leur faute ni fît leur éloge ; toujours est-il que quand sonnait l'heure de l'abordage,

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire marchaient du même pas.

— Kernau, reprit mon cousin après avoir terminé la lecture de sa lettre, tu vois ce jeune homme ?

— Oui, mon capitaine, répondit le matelot, qui me regarda, ou, pour mieux dire, qui m'inspecta depuis les pieds jusqu'à la tête, avec autant de tranquillité que d'attention.

— C'est mon parent.

— Certainement, capitaine.

— Veux-tu l'accepter, à la place de ton vieux Gobert, tué à notre dernière croisière, pour ton matelot ? Réponds franchement et pas par obéissance... Ça te va-t-il ? Réfléchis.

Kernau se retourna une seconde fois vers moi et m'examina de nouveau.

— C'est bien jeune, mais ça me va, capitaine, répondit-il enfin avec flegme.

— Alors, affaire conclue. Seulement, retiens bien ceci : c'est que si tu t'avises d'épargner du service à mon parent, de le laisser fainéanter et que je m'en aperçoive..., suffit..., tu ne porterais pas ça en paradis.

— Dame, capitaine, tous les amis savent que Kernau ne connaît pas trop mal son métier... Je ferai de mon mieux pour l'apprendre à votre petit parent... Si je ne réussis pas, c'est qu'il sera, sauf le respect que je vous dois, un pas grand'chose, votre cousin.

— Bien. Je t'accorde une permission de deux jours... Tâche de bien te conduire.

Le capitaine Beaulieu, en me serrant une seconde fois la main, me glissa quelques louis, m'avertit tout bas que j'eusse à traiter convenablement mon matelot, et s'éloigna.

Une heure plus tard, j'étais installé avec mon nouvel ami dans un des meilleurs cabarets de Rochefort. Kernau semblait assez embarrassé pour entamer la conversation.

— Dis donc ? me demanda-t-il enfin ; puis, s'arrêtant tout à coup et abandonnant le tutoiement : Dites donc, reprit-il, c'est un crânement bon garçon que ton parent, et si ça peut vous être agréable, nous allons vider une bouteille de vin à sa santé. Que penses-tu de ma proposition ? Cela vous va-t-il ?

Tant que dura notre bouteille, ce qui ne fut pas longtemps, Kernau, gêné par l'idée qu'il se trouvait en tête-à-tête avec le parent de son capitaine, un jeune homme éduquë, entremêla de tu et de vous à peu près en égale proportion son pittoresque langage ; mais une fois qu'une seconde bouteille eut remplacé la première, il prit bravement son parti et sortit de sa fausse position avec autant de franchise que d'énergie.

— Tiens ! ça m'embête à la fin, s'écria-t-il en accompagnant cet aveu d'un vigoureux coup de poing sur la table ; ça zizimasse, ces belles manières... Vois-tu, petit, tu es mon matelot ou tu ne l'es pas... Tu comprends ! si tu l'es, tu l'es ; si tu ne Tes pas, tu ne l'es pas ... C'est clair, ça... Pas vrai ! Donc, suffit... Quand je te dis tu..., c'est que tu me vas... Ça te va-t-il ?

— Oui, matelot, comme tu voudras.

— Tope là ! ouf ! ces satanés vous m'étranglent comme une cravate. A présent, me voilà à Taise, et tout prêt à courir autant de bordées dans la conversation que tu voudras... C'est pas pour me flatter, mais je suis connu pour savoir manœuvrer un peu proprement la parole. Tel que tu me vois, matelot, je suis un frère la Côte.

— Toi ! un frère la Côte ! répétai-je avec étonnement.

— Mais, un peu, je m'en vante, me répondit-il en balançant sa tète d'un air glorieux et important.

— Quoi ! repris-je, tu as fait partie de ces fameux flibustiers établis dans le grand Océan américain, et qui ont si souvent, par leurs exploits fabuleux, épouvanté les Espagnols pendant leur puissance !...

— Que diable me chantes-tu là? s'écria Kernau. Ah! oui, j'y suis... Tu veux parler de ces faillis chiens, de fameux gaillards tout de même, qui s'étaient établis à l'île de la Tortuga, près de Santo-Domingo... Que t'es bête, va, matelot ! Est-ce que tu ne sais pas, toi qui es éduqué, que ces flibustiers-là n'existent plus depuis des tas d'années ?... Je vais Rapprendre, moi, ce qu'on appelle aujourd'hui un frère la Côte.

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