‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 25 sur 94 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

voiles, afin de donner à penser que l'équipage n'est composé que de peu d'hommes.

Enfin, presque à la tombée de la nuit, notre frégate, grâce aux derniers soupirs de la brise mourante, mouilla, en s'embossant aussi près que possible, quoique malheureusement à une demi-portée de fusil trop loin de lui, du plus gros des cinq navires, dans la baie de Lagoa. Afin de donner tout à fait le change à l'ennemi et de continuer notre ruse, nos huniers et nos basses voiles furent paquetés tant bien que mal, plutôt mal que bien, par un nombre très restreint de nos matelots.

Au moment où l'installation du navire allait être terminée, c'est-àdire vers les sept heures, une petite goélette vint à passer à une vingtaine de toises de notre arrière. Les quelques matelots que nous aperçûmes sur un pont parurent nous observer avec une indifférence qui nous rassura, et le navire continua sa route sans manifester le désir de communiquer avec nous.

Nous éprouvâmes une grande joie en le voyant disparaître, car s'il se fût avisé de nous héler, nous ne possédions personne à bord qui connût assez la langue anglaise pour pouvoir lui répondre sans trahir son origine française, et cela nous eût incontestablement fait reconnaître pour ce que nous étions.

Notre position, malgré ce danger évité, ne laissait pas toutefois que d'être toujours très délicate, critique même. Ignorant complètement la force et la nature des navires qui nous entouraient, sauf un, toutefois, le plus rapproché de nous, qui nous paraissait d'un très fort tonnage, nous ne savions pas si nous jouions le rôle d'un vautour guettant sa proie ou d'un vautour pris au trébuchet.

Quant au capitaine, ne pouvant commencer le combat sans connaître au moins à qui il avait affaire, et, en tout cas, se trouvant trop éloigné des navires ancrés, nous avait annoncé qu'il patienterait toute la nuit ; ce délai lui permettrait, en outre, d'attendre la brise du large, qui s'élève ordinairement vers les neuf heures, ce qui améliorerait beaucoup notre situation en nous permettant, le cas échéant, d'attaquer avec avantage.

Depuis une heure environ, l'équipage, réparti à son poste de corn-

bat, dormait avec cette heureuse insouciance, privilège précieux du marin, en attendant le moment de l'action.

Quelques hommes seulement, parmi lesquels j'étais, placés en surveillance sur la dunette, s'entretenaient entre eux, à voix basse, sur les événements probables du lendemain.

— Ma foi, me dit l'un d'eux, nommé Valentin, vrai enfant de Paris, et par conséquent mon pays, je crois, cette fois-ci, qu'à notre retour de l'île de France, nous pourrons, grâce à nos part de prise, lutter contre les souvenirs de la munificence des corsaires...

— Silence, Valentin, lui répondis-je en l'interrompant d'une voix étouffée ; n'entends-tu pas du bruit?

— Tiens! c'est vrai ; on dirait les rames d'un canot nageant en cadence.

En effet, nous ne nous trompions pas ; peu à peu le bruit acquit assez de consistance pour ne nous laisser aucun doute sur sa nature, et bientôt une embarcation venant de l'avant rangea la frégate. A la précision de la manœuvre que mirent les matelots qui montaient ce canot, en relevant verticalement leurs rames, nous devinâmes tous, sans avoir besoin de nous communiquer nos observations, qu'il appartenait à un navire de guerre.

— Jette-leur une amarre, s'écrie le contremaître du gaillard d'avant, nous les tenons. Cette pêche-là fera plaisir au capitaine...

Les hommes du bossoir s'empressèrent d'exécuter cet ordre ; aussitôt, un homme, que l'obscurité nous empêchait de voir, mais que nous jugeâmes être le brigadier du canot, s'en empare et la tire à lui ; mais au même moment, hélas ! la malheureuse idée vient à l'officier commandant d'adresser en anglais quelques questions aux matelots placés à l'avant de la frégate.

— Fatalité! me dit Valentin, en élevant imprudemment la voix, nous voilà pinces, et la mèche va se découvrir... on ne pourra lui répondre.

Soi que quelques mots français fussent parvenus jusqu'aux oreilles des canotiers, soit que le silence trop prolongé qui suivit ses questions lui eût inspiré des soupçons, toujours est-il que l'officier rejeta vivement l'amarre qu'il tenait déjà à la main pour monter à bord et ordonna à ses gens de pousser au large.

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