CHAPITRE QUATRIÈME
Cet ordre ne fut que trop bien suivi : les avirons retombèrent aussitôt spontanément, et en un clin d'ceil l'embarcation que nous étions au moment de surprendre s'éloigna de nous. Quelques minutes plus tard, nous ne distinguions plus, dans le silence de la nuit, le bruit de ses rames, amorti par les humides vapeurs qui nous entouraient de toutes parts.
La fuite de ce canot était un des plus funestes contre-temps qui pût nous arriver, d'abord en ce qu'elle nous privait de connaître la force des radiers d'une façon positive, ensuite en ce qu'elle leur apprenait qui nous étions. A peine ce fatal événement fut-il accompli, que le capitaine, qui se promenait sur le pont, accourut près du passavant. Il avait entendu l'embarcation accoster, la vérité lui était connue.
— C'est bien, dit-il froidement à l'officier, laissez reposer les hommes qui dorment. Nous n'attaquerons toujours que demain.
Le capitaine s'éloigna, et je retombai dans la profonde rêverie dont le Parisien Valentin m'avait tiré un moment. Au reste, rien n'était plus propre à parler à l'imagination que la position dans laquelle nous nous trouvions.
L'incertitude pleine d'anxiété du lendemain, le silence solennel de la nuit à peine troublé par le clapotement monotone de la mer contre la frégate, l'obscurité profonde qui nous enveloppait, l'idée qu'à quelques brasses de nous veillaient, prévenus et par conséquent redoutables, des ennemis se préparant dans le mystère à nous attaquer, enfin le souvenir de cette magnifique baie de Lagoa à peine entrevue le matin même de ce jour, à travers l'ombre projetée par ses grandes montagnes : tous ces éléments réunis d'excitation et de poésie éloignaient le sommeil de mes paupières et stimulaient au dernier point mon imagination.
De temps en temps, rentrant, pour un moment, dans la vie réelle, laquelle me ramenait forcément à mon devoir, j'essayais de percer d'un regard vigilant, mais inutile, l'obscurité de la baie. Bientôt il nous sembla qu'il s'opérait dans la rade, sinon quelque chose d'extraordinaire, du moins d'assez suspect et digne de fixer toute notre attention. Le passage fréquent de fanaux que j'entrevoyais glissant à
travers les sabords des navires ennemis me donnait de graves présomptions de penser que l'on s'occupait de nous ; toutefois, je réfléchis qu'il était encore de trop bonne heure pour que ces préparatifs pussent annoncer l'intention d'hostilités immédiates, et je ne fis part de mes observations à personne.
J'étais assis, vers les neuf heures, à mon poste de combat, c'està-dire sur la dunette, lorsque le capitaine, qui se promenait sur le gaillard d'arrière avec un officier du bord, l'enseigne Grafîin, qu'il affectionnait particulièrement, s'arrêta près de moi, et lui adressant la parole :
— Définitivement, Graffin, lui dit-il, l'illusion ne nous est plus permise : nous sommes découverts ; cela ne fait pas un doute pour moi.
— Qui sait, capitaine? Peut-être bien que, tourmenté par la responsabilité qui pèse sur vous, vous voyez les choses plus en noir, surtout par cette nuit profonde, qu'elles ne le sont réellement... Quant à moi, rien ne me prouve, jusqu'à l'évidence, que notre présence dans la rade de Lagoa soit connue des Anglais.
— Jusqu'à l'évidence, non, c'est vrai ; mais des présomptions nombreuses équivalent parfois à une certitude. Or, ces présomptions ne nous manquent malheureusement pas... N'avez-vous pas remarqué que les cloches des navires n'ont pas, à huit heures, sonné avec autant de régularité que de coutume, que le ail is well (tout va bien) des hommes de quart n'a pas été répété aussi exactement que cela a lieu d'habitude?... Or, je conclus de ces deux faits, et de beaucoup d'autres petites irrégularités de service, dont je ne vous parlerai même pas, que l'ennemi est occupé de travaux importants.
Le capitaine l'Hermite n'avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, que le lieutenant en pied s'approchant vivement de lui :
— Capitaine, lui dit-il, l'on vient d'apercevoir sur les différentes parties du gros trois-mâts placé le plus près de nous quelques lueurs subites qui se sont renouvelées à plusieurs reprises, et que j'ai reconnues pour être les explosions de boutefeux qu'on y allume ; peu après la même chose a eu lieu à bord des autres navires.
— Très bien ; je ne me trompais pas dans mes conjectures...