‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 27 sur 94 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Monsieur Delbarade, faites réveiller sans bruit l'équipage, et que chacun se rende silencieusement à son poste de combat... Les hostilités vont commencer, j'en suis certain, avant qu'un quart d'heure soit écoulé.

— Eh bien ! Graffin, continua le capitaine après le départ de M. Delbarade, croyez-vous toujours que je voie, surtout par cette nuit protonde, les choses plus en noir qu'elles ne sont réellement ? Et puis, n'est-il pas logique que l'ennemi, connaissant nos forces et redoutant notre attaque du lendemain, nous prévienne, en profitant de la nuit, pour nous prendre au dépourvu, et songe à profiter de l'avantage d'une surprise ? Heureusement que nous sommes prêts et que nous l'attendons.

Comme si les événements eussent voulu sanctionner par une nouvelle preuve l'opinion émise par M. l'Hermite, à peine venait-il d'achever sa phrase que tout à coup un globe de feu illumine la gauche de la baie, puis presque au même instant une détonation retentit au loin, portée d'écho en -écho, et un boulet passe en sifflant au-dessus de la frégate.

— Hisse le pavillon français ! ouvre les sabords ! range à bord ! s'écrie aussitôt l'Hermite d'une voix éclatante en se précipitant sur son banc de quart.

Pendant que l'on exécutait ses ordres, cinq épouvantables décharges opérées, à la fois, par les cinq navires vinrent se croiser sur la Preneuse, et éclairèrent les couleurs anglaises qui flottaient à leurs mâts.

L'air tremblait encore du choc de ces terribles détonations, que la voix forte et vibrante de l'Hermite retentit en sons métalliques à travers son porte-voix de combat et fit entendre ces mots si ardemment désirés par l'équipage : « Feu partout, feu ! » Un volcan éclata. Une fois l'action régulièrement engagée, c'est-à-dire lorsque nous fûmes parvenus à répartir convenablement notre feu sur nos adversaires, nous pûmes enfin reconnaître, à la lueur du canon, les forces qui se trouvaient en face de nous : elles étaient désespérantes. A tribord, nous avions à combattre trois grands baleiniers ; à bâbord, un vaisseau de la Compagnie des Indes, une corvette à trois mâts et le fortin anglais juché sur la crête d'une montagne et dont les boulets dirigés, naturellement, avec plus de certitude que ceux des navires, venaient à chaque instant ébranler la coque de la frégate.

Ce spectacle était certes de nature à décourager les plus intrépides; mais la vue de l'Hermite, — sublime effet de la puissance morale, — debout sur son banc de quart, chassait du cœur de chacun la crainte et la faiblesse pour n'y laisser que l'enthousiasme et l'espérance.

— Notre position est mauvaise, cela est incontestable, monsieur Delbarade ; dit tranquillement l'Hermite, en s'adressant à son lieutenant en pied. Dieu sait que s'il eût dépendu de moi de l'éviter, aucun sacrifice et aucun effort ne m'eussent coûté pour y parvenir... mais j'ai été et je suis forcé de la subir ! Toutefois un espoir, fondé sur de légers changements de brise que j'ai remarqués, me reste encore, celui de réussir à placer la frégate au vent de ses plus formidables adversaires, puis alors de couper les câbles, afin de laisser dériver sur eux et de nous emparer à l'abordage de celui qui nous cause le plus de mal... mais, hélas ! jusqu'à présent ces risées ont été de bien courte durée, et la fraîcheur, reprenant aussitôt sa direction habituelle, a toujours déjoué mes calculs. Enfin, nous verrons.

Cette conversation, que je pus saisir malgré le bruit du canon, car mon poste de timonier me retenait sur la dunette, me donna singulièrement à réfléchir sur notre position.

Il était près de minuit, et le feu continuait toujours avec une ardeur qui, loin de se calmer, semblait au contraire s'accroître, quand un incident, auquel nous n'osions pas nous attendre, vint renforcer encore notre ardeur et stimuler notre enthousiasme. Le vaisseau de la Compagnie amena avec les couleurs les fanaux qui les éclairaient ! Nous venions de remporter une première victoire, et la possession d'un riche et puissant navire allait donc nous récompenser de notre sang versé !

— Embarque les yoliers, dit vivement le capitaine ; monsieur Graffin, faites armer vos hommes et allez prendre possession du navire qui s'est rendu.

Un hourra simultané et triomphant, poussé par nous tous, s'éleva vers les cieux en se mêlant joyeusement au bruit du canon, lorsque le maître d'équipage répéta ce commandement.

Comme si cet événement les eût frappés de stupeur, les navires ennemis cessèrent aussitôt leur feu, et un silence morne et lugubre rem-

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