‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 28 sur 94 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

plaça tout à coup le tumulte de la bataille. Seulement cette suspension des hostilités ne nous donnait pas à supposer que les Anglais acceptaient notre triomphe, car leurs couleurs nationales flottaient toujours dans les airs.

Bientôt, au contraire, des signaux partis de la corvette et répétés par les baleiniers vinrent éveiller en nous de graves inquiétudes sur le sort du canot expédié pour aller amariner la prise : nous pressentîmes une trahison.

- Pourvu qu'aucun malheur n'arrive à ce bon et brave Graffin! dit le capitaine l'Hermite en s'adressant à son lieutenant en pied et en se faisant l'écho du sentiment qui oppressait l'équipage.

Hélas ! cette crainte était à peine formulée, que la corvette anglaise envoie une bordée entière au vaisseau de la Compagnie, qui, pressé par cet argument sans réplique, hisse de nouveau son pavillon et recommence son feu avec un redoublement d'énergie.

Jamais je n'oublierai l'expression de profonde indignation et de douleur tout à la fois que cet événement amena sur le noble visage de l'Hermite.

— Malheureux Graffin ! murmura-t-il d'une voix tellement pénétrante que j'oubliai un moment les dangers qui me menaçaient pour m'associer tacitement à sa douleur ; malheureux Graffin ! Puis revenant de suite au sentiment de la justice et à celui du devoir :

— Il faut, reprit-il, que ce vaisseau ait bien souffert, puisqu'il se rendait ainsi à discrétion. Après tout, ce n'est pas sur lui que

' doit retomber la honte de la trahison ; c'est sur la corvette qui Ta forcé de manquer à sa parole!... Allons, enfants, continua l'Hermite en élevant la voix et en s'adressant à l'équipage, vous voyez que le vaisseau de la Compagnie a amené son pavillon... encore un peu de patience et nous en aurons bon marché!... Courage, enfants! pointez en plein bois, toujours en plein bois!...

Tandis que l'Hermite, afin d'en finir avec ce navire dont la capture définitive pouvait et devait même nous assurer la victoire, ordonnait à notre artillerie de bâbord de diriger exclusivement tout son feu sur lui, une sautée de vent, événement aussi imprévu que fatal pour nous, permettait à la corvette de se placer presque en

proue de la Preneuse, et de f accabler d'un pointage d'enfilade auquel nous ne pouvions répondre qu'avec nos quatre canons de chasse.

L'Hermite, sans se laisser distraire de ses projets par ce feu meurtrier, continuait, — question pour nous de vie ou de mort, — à diriger le feu sur le vaisseau de la Compagnie. Dix fois en voyant ses batteries se taire graduellement et faiblir, nous crûmes à notre victoire ; mais dix fois de nombreuses embarcations lui apportèrent de nouveaux combattants, et son feu recommença toujours.

Jusqu'alors une profonde obscurité, imparfaitement illuminée par les éclairs des canons, avait régné sur la bataille, lorsque la lune parut enfin à l'horizon et nous montra, à la clarté de ses pâles et blafards rayons, le spectacle de nos tristes désastres ! Jamais je n'oublierai l'impression pénible que me causa la vue de ce lugubre tableau !

Manœuvres, poulies, espars, bastingages, voiles, gréements, mâtures, dromes et embarcations fracassés par les boulets, jonchaient de leurs éclats le pont, ensanglanté comme s'il eût reçu une averse de sang. Au milieu de ces débris, et confondus avec eux, gisaient plus de quarante matelots, les uns morts, les autres blessés.

On profita de la clarté de la lune pour ramasser ces derniers, dont les cris déchirants retentissaient tristement à nos oreilles pendant les intervalles des bordées ; quant aux cadavres qui gênaient la circulation et entravaient la manœuvre, au lieu des touchantes cérémonies qui précèdent les derniers adieux, on les jeta précipitamment par-dessus le bord, sans qu'un regret les suivît au fond de la mer. Qui sait si parmi eux il n'y avait pas des cœurs qui battaient encore ! Près de moi, sur la dunette, un tout jeune aspirant venait d'avoir le bras enlevé par un boulet de canon. Lorsque le fer meurtrier le frappa, je vis l'aspirant sourire ; il n'avait probablement pas senti qu'il était blessé. Je pensai en voyant ce noble jeune homme au désespoir de sa famille !... Et moi, me dis-je, mon père me reverra-t-il jamais? A quelles angoisses ne serait-il pas en proie, s'il lui était donné, par une mystérieuse et inexplicable intuition du cœur, de connaître les dangers que je cours en ce moment, d'assister au lugubre spectacle que j'ai devant les yeux !

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