CHAPITRE QUATRIÈME
— Messieurs, dit froidement l'Hermite, qui cachait avec soin les tourments affreux que son noble cœur endurait, messieurs, dit-îl à ses officiers réunis autour de lui, si le vent reste encore quelque temps au même point, ce qui n'est que trop probable, il nous faudra forcément abandonner provisoirement le mouillage. Sans le secours de la brise, nous ne pouvons prétendre à aucun succès. Notre devoir est de partir coûte que coûte...
L'Hermite fit une légère pause, puis reprit vivement :
— Partir n'est pas fuir, messieurs, n'est-ce pas ? Demain, une fois maîtres du vent, nous reviendrons à la charge suivre mon plan d'attaque, et, je vous le dis, sans crainte que les événements me donnent un démenti, nous réussirons... Au reste, nous n'avons pas à craindre que les navires ennemis s'échouent à la côte plutôt que de se rendre ; car cette côte est habitée par des tribus féroces qui attendent et espèrent déjà avoir des victimes à égorger... Oui, je vous le répète, ces navires ne nous échapperont pas... Le vent ne change pas... Allons, il faut en finir... mieux vaut de suite que plus tard... partons... Monsieur Delbarade, annoncez ma résolution à l'équipage, et envoyez les gabiers préparer le gréement pour l'appareillage.
L'Hermite achevait de donner cet ordre, lorsqu'une embarcation, celle qu'il avait envoyée pour amariner le vaisseau de la Compagnie, accosta la frégate : en deux bonds, M. Graffin fut sur le pont.
— Ah ! Graffin, vous voilà ! s'écria l'Hermite avec une émotion d'autant plus vraie que personne mieux que lui ne savait se maîtriser. Eh bien, j'en suis bien aise, je vous croyais... ajouta-t-il froidement.
— On ne se laisse pas fricasser comme cela par les Anglais, capitaine, lui répondit en souriant M. Graffin, qui, joignant une force d'âme peu commune à un courage brillant et chevaleresque s'il en fut, conservait toujours, au milieu des plus grands dangers, l'aimable gaieté de son caractère égal et enjoué.
Le retour de l'enseigne Graffin rendit à l'Hermite la confiance qu'il affectait par une noble ruse devant les autres, mais qui probablement n'était pas dans son cœur.
L'Hermite, l'air presque radieux, passait en se promenant sur la dunette près de moi, lorsque je le vis tout à coup pâlir affreusement,
porter la main sur son cœur et s'appuyer sur le bastingage : un frisson glissa le long de mon corps et je pressentis qu'un affreux malheur nous menaçait, car je connaissais assez l'Hermite pour savoir qu'un danger personnel, quelque terrible qu'il pût être, était incapable de lui causer la moindre émotion. Hélas ! je n'avais deviné que trop juste ; je ne me trompais pas.
L'émotion éprouvée par l'Hermite ne fut pas de longue durée ; il possédait une âme trop fortement trempée pour ne savoir pas se vaincre lui-même :
— Delbarade, dit-il une voix ferme et tranquille.
Cet officier s'empressa de se rendre à cet appel, et l'Hermite, se penchant à son oreille, allait lui parler, quand un boulet de canon coupa notre embossure, qui tomba dans la mer avec bruit.
— Voici qui complète notre position, murmura l'Hermite d'un ton dégagé et comme si cet événement lui était tout à fait indifférent.
Cependant la frégate, privée par ce malheur de la dernière ressource qui la maintenait dans une position tenable, céda aussitôt à l'impulsion de la marée et dérivant, entraînée par le courant, elle vint présenter, à petite portée, son flanc déjà si déchiré à l'artillerie du fort anglais.
Ce funeste contre-temps n'amena pas un pli sur le front de l'Hermite, mais je compris qu'il devait lui déchirer le coeur.
— Il est hors de doute, dit-il en s'adressant à ses officiers d'une voix calme et qui ne décelait aucune émotion, que la chance se déclare en faveur des Anglais. La marée commence à perdre, et il ne nous reste plus qu'à partir au plus vite. Stimulez les gabiers, messieurs, les moments sont précieux.
Pendant que les officiers s'éloignent pour faire exécuter cet ordre, le capitaine retient près de lui le lieutenant en pied et l'enseigne Graffin.
— Messieurs, leur dit-il vivement en leur présentant la main, montez sur ce coffre d'armes et regardez si vous n'apercevez rien d'extraordinaire dans la ligne du vent...
— Capitaine, reprend bientôt le lieutenant Delbarade en retirant sa longue-vue de devant ses yeux, je crois voir, à travers les éclaircies