‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 4 sur 94 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Je t'écoute avec la plus vive attention.

— Tant mieux pour toi. Les frères la Côte, vois-tu, c'est une association qui existe dans l'Inde. Anciennement, pour être reçu frère la Côte, il fallait justifier par preuves authentiques qu'on avait couché pendant sept années suivies dans les raquettes l ; aujourd'hui, pour être initié, faut avoir navigué pendant trois ans dans les parages de l'Inde. Une fois frère la Côte, dame, que te dirai-je, on est classé dans le grand monde. Les corsaires vous font des avantages bien supérieurs à ceux qu'ils offrent aux garçons la Côte, des riens du tout auprès de nous... On vous recherche, on vous estime, on vous flatte, on vous craint. Enfin, quoi ! notre vie est un vrai triomphe.

— Pardon, matelot, de t'interrompre : qu'entends-tu par tes garçons la Côte?

— On nomme ainsi les marins qui naviguent habituellement à l'Amérique... des pas grand'chose !... Pour en revenir à nous, une fois reçus frères la Côte, ça nous stimule, et si nous n'étions auparavant que braves, nous devenons intrépides, et si nous étions intrépides, alors, vois-tu, nous nous flanquons à vingt dans une barque, et nous prenons une frégate de guerre anglaise... Etre frères la Côte, mille boulets ! ça vous engage à faire des choses auxquelles on ne songerait même pas sans cela... Il faut bien savoir tenir son rang et soutenir sa dignité... On prétend que nous mettons beaucoup de vent dans nos voiles, ce qui signifie que nous sommes blagueurs et vantards... Possible... Mais au total, nous ne racontons jamais que ce que nous avons fait... Seulement, ce que nous avons fait, nous seuls étions capables de l'accomplir, et ça n'a pas l'air croyable... Et voilà !

— Alors, tu regrettes l'Inde ?

— Si je regrette l'Inde, mille bombes ! c'est-à-dire que depuis que je l'ai quittée je ne vis plus... Si nous n'étions pas par bonheur en temps de guerre et que le bruit du canon ne me réveillât pas de temps en temps, je dormirais de désespoir vingt-quatre heures par jour. Vois-tu, petit, tu ne te doutes pas, toi, de ce que c'est que l'Inde. Toujours des batailles et de l'or ! Et les fruits ? Y en a-t-il ! Et les animaux ? des serpents boas à discrétion, des tigres à profusion, tout ce qu'on veut, quoi !

(i) Plante épineuse qui croît e» Afrique.

— Comment peut-il se faire qu'aimant autant l'Inde, tu te trouves au bord de la Forte et dans ces parages-ci ?

— Ce n'est pas ma faute, va ! on avait besoin de monde là-bas, et les réquisitions des classes m'ont mis le grappin dessus... Ah! si j'avais eu un seul jour devant moi pour me retourner, je ne serais pas à m'embêterici... Mais non... embarqué à midi, la frégate appareilla à midi et demi, et il me fut impossible défiler mon câble l. Après tout, faut pas me plaindre... le moment serait mal choisi ; car on dit que nous allons justement croiser dans les mers de l'Inde...

La conversation de mon matelot Kernau m'intéressait beaucoup, comme on doit le penser ; car tout ce qu'il me racontait était entièrement nouveau pour moi, et son expérience soulevait un coin du rideau qui recouvrait cet horizon inconnu et mystérieux que je brûlais du désir de connaître.

Aussi, pendant toute la journée, trouva-t-il dans ma personne un auditeur empressé et attentif, ce qui lui permit, à sa grande joie, de parler seul et sans discontinuer tout à son aise.

La nuit venue, nous rencontrâmes dans une rue située près de la caserne d'infanterie plusieurs soldats qui rentraient à leurs quartiers. Kernau, excité par l'excellent dîner que les louis de mon cousin Beaulieu m'avaient permis de lui offrir, et que, convive zélé et reconnaissant, il avait fêté en vrai frère la Côte, c'est-à-dire comme un homme qui ne sait pas reculer, Kernau, dis-je, excité outre mesure, ne laissa pas échapper cette excellente occasion de s'amuser. Il commença par apostropher les soldats de pousse-cailloux, de casse-dos ; puis, mis en gaîté par cette métaphore classique, il passa bientôt, après s'être élevé aux plus grandes hauteurs de l'éloquence, à de dangereuses et blessantes personnalités. Le résultat de la conduite de mon matelot fut naturellement une rixe violente. Kernau, doué d'une force herculéenne, d'une prodigieuse agilité et d'un sang-froid que l'animation du combat lui laissait en entier, se montra un héros. A chaque coup de poing, renversant un homme, et quelquefois même le mettant hors de combat, il ne succomba à la longue que sous les efforts réunis d'une patrouille entière, qui accourut pour rétablir la paix. Quant à moi, dès le début de l'action, j'avais été saisi à bras-le-corps par deux soldats, et je fus

(i) Nous disons simplement filer dans le langage familier.

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