‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 31 sur 94 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

velles voiles, jumeller les bas mâts et les vergues, étancher les nombreuses voies d'eau de la carène et raccommoder les embarcations ; ce travail, rendu extrêmement dangereux par les poulies et les débris de la mâture, par les cordages rompus qui cédaient à chaque instant sous les efforts des haleurs et blessaient beaucoup de monde, n'en fut pas moins terminé tout d'un trait.

Nous espérions qu'au moins une belle journée et un vent favorable nous récompenseraient de nos pertes et de nos fatigues, en nous permettant de prendre notre revanche ; mais il était dit que rien ne nous réussirait dans cette fatale croisière. La brise, ce qui était contre toutes les probabilités, au lieu de s'éteindre par degrés dans le calme, passa tout à coup et violemment de l'Ouest au Sud.

A peine le jour paraissait-il à l'horizon, qu'une énorme masse de nuages d'une couleur ardoisée, frangée de pourpre et paraissant solide comme une chaîne de montagnes rocheuses, s'interposant entre le soleil et nous, nous rendit presque les ténèbres de la nuit. Bientôt la mer, devenue furieuse, éleva en bouillonnant ses montagnes mobiles couvertes d'écume, et la tempête commença.

J'ai bien souvent assisté aux catastrophes et aux révolutions de la nature, mais jamais je n'ai vu un ouragan plus violent que celui-là. Un moment la frégate fut engagée l ; nous nous crûmes tous perdus, eureusement qu'au milieu de cette épouvantable position, la voix calme et grave de l'Hermite s'éleva, dominant le bruit des flots, et nous rappela tous au sentiment du devoir.

— Du courage et du silence, mes enfants ! nous dit-il ; la barre du gouvernail ayant été mise de bonne heure au vent, rien n'est encore désespéré!

En effet, la frégate, après avoir été plusieurs fois alternativement lancée du haut sommet des vagues jusque dans les dernières profondeurs de leurs abîmes, reprit enfin son équilibre et recouvra son sillage. Nous avions tous été aussi près que possible de notre dernière heure. Toutefois rien ne nous assurait que cette catastrophe affreuse à laquelle nous venions d'échapper comme par miracle ne se renouvellerait pas, et toutes les poitrines étaient oppressées.

(i) Un navire est engagé quand, par suite d'un événement quelconque, il reste incliné sur le côté sans pouvoir parvenir à reprendre son équilibre. C'est là la plus dangereuse position dans laquelle puisse se trouver un vaisseau.

Dans l'impossibilité où se trouvait la frégate, enveloppée dans une pareille tempête, de continuer à prêter le côté au vent, l'Hermite dut se résigner, notre salut commun exigeant impérieusement ce sacrifice, à orienter vent en arrière, et à abandonner à tout jamais, en fuyant devant le vent, ces funestes parages, et l'espoir de la revanche que nous espérions reprendre dans la baie de Lagoa.

Toutefois, ce changement d'allure laisse le danger exister en entier pour nous ; d'un instant à l'autre la Preneuse peut se trouver encore engagée et il n'est, certes, pas probable qu'un second miracle nous sauverait.

L'Hermite, réfléchi et pensif, étudie, avec cette expérience profonde qu'il possède, les allures et les mystères de la tempête ; enfin il semble s'arrêter à un parti. Tous les regards sont tournés vers lui ; et si dans ces regards se lit l'anxiété que nous cause notre position à peu près désespérée, on y voit aussi briller la confiance inébranlable qu'il nous inspire. Les plus minutieuses précautions sont prises ; déjà les charpentiers, les haches à la main, n'attendent plus qu'un seul mot pour couper le mât d'artimon et même le grand mât ; un silence solennel et profond, troublé seulement par les fureurs de la nature, règne sur toute la frégate.

L'Hermite enjambe quelques enfléchures des haubans d'artimon, et, les yeux fixés, comme ceux d'un aigle, vers le foyer de l'ouragan, qu'il interroge, il s'isole, par la force de sa pensée, de toute préoccupation qui pourrait troubler sa méditation.

Tout à coup ses traits resplendissent d'inspiration et pendant un de ces intervalles où la tempête s'arrête, comme pour mieux reprendre ensuite son élan, la voix de notre intrépide capitaine retentit claire et vibrante d'un bout à l'autre de la frégate.

— Haie bas le foc d'artimon, la pouillouse, amure misaine et laisse arriver !

Un silence de mort accueillit l'ordre de cette périlleuse manœuvre. Cette fois est la première, depuis qu'il commande, que l'Hermite voit hésiter son équipage ; un nuage passe sur son front. Mais bientôt les hommes, comme s'ils étaient honteux d'avoir pu mettre un seul moment en doute la supériorité de leur capitaine, rachètent cette

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