‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 32 sur 94 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

seconde de faiblesse par une obéissance pleine d'enthousiasme : la manœuvre est exécutée en un clin d'œil.

Aussitôt la frégate change d'aspect : vaincue d'abord par la puissance de ses voiles et de son gouvernail, bouleversée ensuite circulairement à travers l'abîme, elle parvient enfin à se redresser, à reprendre le vent en poupe, et prévient ainsi, par la rapidité de sa marche, la fureur des éléments déchaînés contre elle.

Après cette évolution, le vaisseau n'ayant plus qu'à fuir vent arrière au gré de l'ouragan, chacun put s'orienter sur le tillac, à sa guise, pour prendre un moment de repos.

— Comment gouverne le navire ? demanda, après quelques minutes, le capitaine l'Hermite au lieutenant Fabre.

— Bien mal, commandant ! Nous ne pouvons parvenir, malgré nos efforts, à conserver vent la frégate vent arrière ; il est à craindre qu'elle ne passe par-dessus la barre !.

— C'est là justement ce que je craignais... Que voulez-vous ? la faute en est à la Preneuse qui ne marche pas. Cependant on ne peut établir plus de voiles sur l'avant sans compromettre la sûreté du mât de misaine. Voyons, essayons de parer à cet inconvénient en filant un câble à l'eau sur l'arrière.

On se mit aussitôt à l'œuvre, et l'expédient réussit, en effet, au mieux.

Une fois cette installation exécutée et le navire hors de danger, l'Hermite, n'étant plus excité par l'émotion de la lutte, alla s'asseoir solitaire près de la poupe, afin de pouvoir s'abandonner sans contrainte à l'amertume de ses pensées.

A chaque coup de mer qui ensevelissait la frégate sous une masse d'écume, je le voyais tressaillir de douleur. A plusieurs reprises, je l'entendis même répéter à haute voix : « Il n'y a pourtant pas de ma faute; j'ai fait ce que j'ai pu... Mais cinquante hommes hors de combat !... le navire abîmé... N'importe, j'ai rempli mon devoir... »

De leur côté les officiers, réunis à une certaine distance de lui, n'osaient interrompre ses sombres réflexions, et détournaient leurs regards du sien quand il se dirigeait vers eux. Il y avait, pourquoi

i) On se sert de cette expression p»ur dire qu'un navire vient en travers au vent malgré son gouvornail.

ne pas l'avouer, presque un reproche tacite dans leur contenance. Après tout, ils avaient tant souffert qu'un peu d'injustice leur était presque permis.

Cette muette et pénible scène de pantomime durait depuis près d'une demi-heure, lorsque l'enseigne Graffin s'en fut droit au capitaine, et, le saluant profondément, s'arrêta immobile devant lui.

— Que voulez-vous, monsieur Graffin ? lui dit l'Hermite.

— Rien, capitaine ; je croyais que vous m'aviez fait l'honneur de m'appeler par un signe de tète, voilà tout... Il paraît que je me suis trompé... eh bien, tant pis!...

— Pourquoi cela, tant pis ! Graffin ?

— Parce que, capitaine, si vous m'aviez appelé, j'aurais probablement pu trouver le moyen de vous exprimer, imparfaitement sans doute, mais au moins avec l'accent du cœur, l'admiration que nous ressentons tous, nous autres officiers, pour votre admirable conduite... et le juste orgueil que nous éprouvons de servir sous un chef tel que vous...

— Mais, Graffin, répondit l'Hermite en accompagnant ses paroles d'un signe de tète plein de doute et de mélancolie tout à la fois, vous n'aviez pas besoin de mon appel pour venir me dire ces bonnes paroles...

— Pardon, capitaine, vous oubliez que le devoir fie me permettait pas de vous adresser le premier la parole... Oh ! sans cela... tenez, capitaine, voilà une demi-heure que je combats contre mon cœur en faveur de la discipline... Eh bien ! puisque vous êtes si bon pour moi, je me risque, et je vous avouerai tout... La discipline a été complètement vaincue, et je sais bien que vous ne m'avez pas appelé... Si j'ai saisi ce prétexte... c'est que je n'en pouvais plus...

L'Hermite, attendri par l'émotion qui faisait trembler la voix du noble jeune homme, lui prit la main et la lui serra longtemps sans prononcer une parole. Son grade l'empêchait d'exprimer les sentiments qui l'agitaient, et il devait se contenter de les laisser deviner.

— Venez avec moi, Graffin, lui dit-il après quelques secondes de réflexion ; pour l'honneur de l'uniforme français, je veux et je dois croire aux sentiments que vous prêtez à ces messieurs.

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