‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 33 sur 94 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

L'Hermite, se dirigeant résolument vers l'endroit où se tenaient les officiers, les aborda franchement en leur tendant la main, que ces derniers saisirent avec autant d'empressement que de respect.

— Mes amis, leur dit-il, je conçois et je partage votre tristesse... Croyez que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous la faire oublier. D'abord, je dois vous remercier tous de l'énergique et vaillante coopération que vous m'avez prêtée pendant le combat et pendant la tempête. Vous avez été ce que vous deviez être... dignes de l'uniforme que vous avez l'honneur de porter. Quant à vos rêves perdus, évanouis, ne désespérez pas encore... Les richesses, qu'une fatalité persévérante et inexorable nous a contraints d'abandonner dans la baie de Lagoa, peuvent se retrouver ailleurs. Mon intention est d'aller maintenant croiser sur le banc des Aiguilles, cette route obligée des navigateurs de l'înde... Vous rattraperez ces parts de prise dont la perte vous afflige, et vous serez consolés... Mais moi, messieurs, qui me consolera jamais d'avoir fait mettre, sans utilité, cinquante hommes hors de combat?

Pendant trois jours et trois nuits, la tempête continua avec la même violence ; enfin, ce temps écoulé, elle diminua d'intensité, et nous permit de goûter un peu de ce repos dont nous étions privés depuis si longtemps et dont nous avions tant besoin.

§§apiîte cinquième.

Rencontre du Jupiter. — Chasse, combat, victoire. — Lugubres

détails. — Les victimes de la mitraille Paroxysme de la fureur

chez les combattants. — Ivresse et délire au moment de Pabordage. — Amère déception. — Retour à PIle-de-France.

JOUS nous trouvions, vers les cinq heures du soir (au moment où l'on allait servir la soupe à l'équipage), à la cape et sous la menace d'un redoublement de mauvais temps, car nous avions alors atteint les dangereux parages du banc des Aiguilles, lorsque l'aspirant chargé du coup d'œil du soir envoya

un gabier de misaine, ne pouvant faire entendre lui-même sa voix à cause du rugissement de la tempête, prévenir l'officier de quart qu'il voyait un navire, au vent à nous, par le bossoir de tribord. Aussitôt des matelots sont échelonnés sur la mâture pour transmettre, comme un télégraphe vivant, les paroles qui vont s'échapper.

— Comment court-il ? demanda l'Hermite, que l'on a été prévenir.

— Il gouverne bâbord amure pour nous accoster au vent en dépendant ! répond l'enseigne Graffin, qui s'était empressé, à la nouvelle de l'approche d'un navire, de monter sur les barres du petit perroquet.

— Gouvernons-nous bien à sa rencontre ?

— Un peu sous le vent, commandant.

— Est-il loin ?

— Non, commandant ; on voit son bois lorsqu'il s'élève sur la lame.

— Quelle est sa voilure?

— Il est sous ses huniers, les ris pris, et sa misaine.

— Paraît-il gros ?

— Tellement gros, que ce doit être un vaisseau de guerre ! répond l'enseigne d'une voix joyeuse et accentuée, qui domine le bruit de la tempête.

Cette annonce, on le devine, produisit une vive impression sur l'équipage.

— Monsieur Fabre, poursuivit le capitaine l'Hermite en s'adressant à l'officier de manœuvre, faites gouverner à la rencontre de ce navire... Très bien!... Tiens bon le souper de l'équipage l ! Branlebas général de combat! Passe les manœuvres de combat, et bosse partout2!... En haut, larguer le petit hunier et le perroquet de fougue !... N'arrivons pas, timonier !

La violence de la tempête et le manque de monde, puisque nous avions perdu près de cinquante hommes, y compris les blessés, à l'affaire de Lagoa, rendait très difficile l'exécution de ces ordres, qui se succédaient avec tant de rapidité ; toutefois, l'enthousiasme qui régnait à bord suppléait à la diminution de nos forces, et en un instant les canons furent préparés, les boutefeux allumés, l'enseigne de poupe et les pavillons apprêtés.

(i) Tenir bon signifie suspendre, surseoir, etc.

(2) Bosser, doubler ou lier ensemble certains cordages.

Page 1