CHAPITRE CINQUIÈME
Quant à la Preneuse, grâce au surcroît de voilures tombées du haut de ses vergues, elle s'élança en ouvrant avec sa proue un large croissant d'écume au milieu des flots.
Bientôt nous pûmes apercevoir le vaisseau ennemi du haut de nos bastingages ; un grand silence se fit.
Dans leur course rapide, et voguant à contre-bord, les deux navires se rapprochaient l'un de l'autre à vue d'œil ; bientôt ils se croisent : mais le vaisseau ennemi, courant alors grand 'argue, et se trouvant à demi-portée de canon de nous, laisse arriver dès qu'il a atteint notre arrière, et vire de oord, lof pour lof, afin de prendre nos amures en nous accostant au vent.
— Vraiment, messieurs, dit l'Hermite en voyant cette évolution, nous ne pouvons refuser de reconnaître à ce navire, quelque amour que nous portions à la Preneuse, une marche bien supérieure à celle de la frégate.
Au reste, le doute n'était plus possible : c'était un vaisseau de guerre que nous avions par notre travers ; restait à reconnaître sa nationalité.
La tempête, en ce moment, comme si elle eût voulu s'associer par ses fureurs à la scène de carnage qui probablement allait avoir lieu, redoubla de violence. C'eût été un spectacle bien saisissant pour un habitant des villes que ces deux navires secoués par une mer déchaînée, et qui oublient les dangers dont elle les menace pour ne songer qu'à s'attaquer et à se détruire.
Vingt fois des vagues énormes et irrésistibles nous rapprochèrent à une si petite distance de l'ennemi, que nous crûmes à un abordage : si nos prévisions se fussent réalisées, notre perte et la sienne eussent été simultanées et communes ; pas un seul homme n'eût probablement survécu pour raconter cette catastrophe.
Enfin l'Hermite profita d'une demi-éclaircie du temps pour opérer la reconnaissance.
— Hissez notre numéro, dit-il.
Et le numéro monta à la corne.
— A présent, attention.
En effet, à peine le capitaine achevait-il de prononcer ce dernier mot, qu'un éclair brilla et qu'une détonation retentit : c'était un coup de
canon à boulet que nous adressait ce vaisseau pour assurer ses couleurs anglaises.
Le silence qui régnait déjà à bord redoubla alors, si je puis me servir de cette expression, d'intensité ; on n'entendit plus que le bruit sourd des canons retombant lourdement sur le tillac à chaque coup d'anspect nécessité par le pointage.
— Amène le numéro, hisse le pavillon, et feu partout, s'écria l'Hermite.
Nous nous trouvions si rapprochés de l'Anglais, que son commandement arriva également à nos oreilles ; par un singulier hasard, les deux officiers prononcèrent le mot Feu! en même temps.
Les deux bordées éclatèrent comme un seul coup de tonnerre.
Bien que nous eussions tiré du côté du vent, la mer embarqua en pleins sabords.
Ce malheur nous démontra jusqu'à l'évidence qu'il y avait impossibilité matérielle à continuer l'action de la batterie.
— Qu'on haie les pièces dedans et qu'on les recharge, dit l'Hermite de cette voix calme et tranquille qui était sa voix de combat... Vous, monsieur Fabre, poursuivit-il, faites larguer les trois ris de chacun des huniers, et orientez, à deux quarts de largue, sous les voiles majeures, la brigantine, la grande voile d'étai et le grand foc!... Quel malheur! mon cher Graffin, continua-t-il en s'adressant à cet enseigne, son favori, d'avoir sous les pieds un navire mauvais marcheur!... Enfin, j'espère que sous cette nouvelle allure, qui lui est la plus favorable, la Preneuse pourra se soustraire... N'ayez pas cet air désespéré, monsieur Graffin... se soustraire, hélas ! momentanément, entendez-vous, à la poursuite de l'Anglais... Car ce serait folie, vraiment, d'engager le combat avec seulement nos canons de gaillard contre ceux de la batterie haute et des gaillards de notre ennemi.
La chasse commencée, le même silence continua de régner parmi notre équipage ; on ne prononçait pas un mot qui ne fût strictement nécessaire à l'exécution des ordres donnés par le capitaine. Dès que nous eûmes établi six voiles de plus que notre adversaire, nous le dépassâmes promptement malgré la supériorité de sa marche.
— Il faut espérer, capitaine, dit M. Delbarade, que si la Preneuse