CHAPITRE CINQUIÈME
centrée, tira de sa poche un papier plié qu'il avait paru chercher avec impatience et inquiétude ; il le lut à la lumière de l'habitacle, et le resserra ensuite soigneusement.
— Capitaine, dit le lieutenant Rivière en abaissant sa longue-vue, je n'aperçois plus l'Anglais.
Aussitôt tous les yeux, toutes les longues-vues de nuit se dirigèrent vers le point de la boussole qui excitait nos alarmes : le vaisseau anglais avait disparu !
Une fois que ce fait fut bien constaté, à l'unanimité, par tous les officiers, le capitaine ordonna de laisser arriver vent arrière, pour faire fausse route, et de paqueter, tant bien que mal, les voiles au plus vite.
L'obscurité qui nous enveloppait alors était si profonde que nous ne pouvions presque plus distinguer le faîte de notre mâture ; or, il était bien permis de croire que si nous n'apercevions plus l'ennemi, quoiqu'il eût ses huniers établis et qu'il nous présentât le travers, à plus forte raison la frégate, mise alors à sec de voiles et placée debout, était devenue pour lui invisible. L'espoir commença à rentrer dans le cœur de l'équipage.
Néanmoins, et en dépit de toutes les chances favorables, à un mouvement de tète que fit l'Hermite en descendant de la dunette et à un singulier regard qu'il jeta du côté où devait se trouver l'ennemi, je restai convaincu, tant j'avais confiance dans l'infaillibilité de notre commandant, que nous n'étions nullement hors d'affaire.
Deux heures étaient sonnées depuis près de vingt minutes, lorsque la lune, dissipant les vapeurs lointaines de l'Est, se montra radieuse. Tous les regards se tournèrent spontanément vers l'ennemi, et toutes les bouches laissèrent échapper une expression de joie, en ne le voyant plus à l'horizon. Presque au même instant, l'Hermite, placé en observation avec son lieutenant en pied, près du couronnement, appela l'officier de manœuvre.
— Comme je m'y attendais, monsieur Fabre, dit-il tranquillement, la lune nous a trahis. Voyez, le vaisseau nous chasse encore dans notre fausse route !
— Hélas ! c'est vrai, commandant ! Il a cap sur nous et il conserve
toujours la même voilure qu'au commencement de la chasse ! Je parierais qu'il n'a pas perdu un seul détail de notre manœuvre.
— Allons, dit î'Hermite en s'avançant à grands pas vers le bord de la dunette, orientez sous la même allure que précédemment.
Il fallait être, comme l'était I'Hermite, un sublime esclave du devoir, pour oser reprendre cette allure ; car l'énorme poids de la voile forçait si puissamment la frégate à chaque tangage, sa proue était submergée à une hauteur si effrayante, son gouvernail perdait tellement de son action, que nous nous trouvions exposés à un danger imminent.
Tout le monde à bord faisait à part ces tristes réflexions, quand un craquement dans la mâture vint suspendre les travaux de l'équipage. Les gabiers s'empressèrent d'abandonner leurs postes.
— C'est le bout-dehors de misaine qui est cassé ! héla de suite le lieutenant en pied.
— Y a-t-il des hommes d'atteints ? demanda vivement I'Hermite.
— Non, capitaine, personne.
— Alors, ce n'est rien, rentrez la bonnette.
En ce moment, l'esparre brisé, obéissant au battement répété de la bonnette, blessa plusieurs travailleurs et s'en fut déchirer la misaine. Un mouvement de confusion, presque d'épouvante, suivit ce malheur; mais à la voix si puissante sur lui de I'Hermite, l'équipage retrouve bientôt son zèle et son sang-froid : en moins d'une heure et demie, la voile, arrachée de sa vergue, est remplacée et active de nouveau la marche de la frégate.
Pendant le cours des travaux nécessités par ces avaries, — il était alors trois heures et demie, — la tourmente s'était apaisée; le navire, remis un peu en équilibre, fatiguait moins et gouvernait mieux.
L'équipage, libre de son temps, examinait avec une anxieuse attention notre chasseur, dont la voilure, éclairée à pic à son sommet, par la lune approchant du zénith, prenait de loin l'aspect d'un immense glaçon couvert de neiges.
L'Hermite, voyant la Preneuse en bonne position, et n'ayant plus à s'inquiéter de la manœuvre, invite les officiers et l'équipage à profiter de l'intervalle qui les sépare encore de l'heure du combat pour