CHAPITRE CINQUIÈME
prendre un peu de repos. Des surveillants sont placés aux drisses et aux écoutes, et il reste seul sur le pont, avec son lieutenant en pied Delbarade.
Assez longtemps, absorbés tous les deux par leurs pensées, ils se promènent sans prononcer une parole ; enfin M. Delbarade, dont le caractère violent, tyrannique même, avait besoin parfois d'une victime, rompit le silence en s'adressant à un quartier-maître :
— Eveillez-moi cette carogne à grands coups de corde, s'écria-t-il en lui désignant un malheureux matelot qui, chargé de surveiller la drisse du grand perroquet, avait cédé au sommeil irrésistible produit par la fatigue et s'était assoupi.
— Arrêtez, dit l'Hermite, je vais réveiller moi-même cet homme. Le capitaine, se penchant alors vers le coupable, appuya doucement
sa main sur son épaule : celui-ci ouvrit de suite les yeux.
— Mon ami, lui dit l'Hermite, je ne pourrai donc plus avoir désormais confiance en toi !... Comment, tu dors !... et l'ennemi est là... Laisse là ton poste, puisque tu n'as pas assez de courage pour faire céder la fatigue au devoir,... et va-t'en.
— Capitaine, dit le matelot, ému de la bonté de son commandant et en joignant les mains par un mouvement naturel et irréfléchi, plein de désespoir et de prières, je suis dans mon tort... mais, voyez-vous, je ne sais pas comment ça s'est fait... enfin, laissez-moi à mon poste, je vous en prie... et si je me rendors, eh bien, qu'on me fusille !
— Je veux bien te pardonner cette fois ; mais souviens-t'en.
— Ah ! capitaine, si jamais je...
Le matelot, embarrassé probablement pour achever sa phrase, se donna un énorme coup de poing sur la tète et se tut : ce coup de poing valait plus qu'un long discours.
— Lieutenant Delbarade, reprit l'Hermite sans songer probablement que je me trouvais derrière lui à la barre et que je l'écoutais, vous êtes trop dur envers l'équipage... Je ne veux pas attribuer votre conduite à un caractère cruel et j'aime mieux le rejeter sur l'excès de zèle que vous déployez dans l'accomplissement de vos devoirs ! Mais, croyez-moi, le premier devoir d'un chef est d'abord de se faire aimer de ses subordonnés, car c'est seulement au moyen de cet
attachement qu'il peut obtenir d'eux ce dévouement qui rend l'impossible possible et permet d'accomplir de grandes choses...
M. Delbarade ne répondit pas ; mais à la façon dont il se pinça les lèvres, je compris que la remontrance du capitaine était inutile et perdue.
La lune disparut bientôt pour faire place à l'aube du jour ; il était près de cinq heures.
L'Hermite, exténué de fatigue, s'était assis sur l'affût d'un obusier; tantôt il examinait avec inquiétude la mâture de la frégate, pliant comme un roseau sous l'effort des voiles actuellement toutes établies; parfois, il jetait un regard sur le vaisseau anglais, qu'il apercevait à chaque tangage par les fenêtres de la dunette, puis il retombait ensuite dans ses réflexions ; enfin, vaincu par la nature, il appuya sa tête sur sa main et finit par s'endormir.
Midi sonnait, et l'ennemi ne se trouvait plus qu'à une portée de canon sur notre arrière. L'équipage, respectant le sommeil de son capitaine, avait observé, en opérant les préparatifs du combat, un profond silence, lorsque l'Hermite, comme si un pressentiment l'eût averti que l'heure solennelle du combat allait sonner, ouvrit tout à coup les yeux et d'un bond se mit sur pied.
Son premier regard fut pour le vaisseau ennemi : en le voyant si près de la frégate, un sourire joyeux s'épanouit sur son visage : peutêtre voulait-il inspirer de la confiance à l'équipage ; peut-être aussi, et cette supposition est tout à fait en rapport avec son caractère, éprouvait-il une joie sincère en pensant qu'il lui allait être enfin permis, tout en obéissant à ses instructions, de couvrir notre fuite prolongée d'un peu de gloire. Il fit appeler ses officiers sur la dunette et leur communiqua son intention de passer une revue de l'équipage. Ce projet fut aussitôt mis à exécution.
Les vides qu'il remarqua dans plusieurs postes importants l'attristèrent d'abord en lui rappelant nos désastres de la baie de Lagoa. L'Hermite était peut-être le capitaine qui exposait le plus impitoyablement ses hommes pendant le combat, mais, l'action terminée, son devoir accompli, il ressentait l'affliction profonde d'un bon père de famille frappé dans ses enfants.