CHAPITRE CINQUIÈME
Pendant l'inspection, il expliqua minutieusement aux canonniers la manière dont il voulait que l'artillerie fût servie ; puis trouvant dans son cœur et dans les connaissances qu'il possédait de son équipage de ces à-propos qui, dans la bouche d'un chef, enflamment ou soutiennent les esprits, il ne remonta sur le pont qu'après avoir fait passer dans l'âme de tous l'enthousiasme dont il était lui-même animé.
Cette revue, imposante et paternelle tout à la fois, terminée, trois hourras simultanés et éclatants retentirent sur le pont, en l'honneur de l'Hermite.
— A présent, messieurs, reprit-il en s'adressant à ses officiers, veuillez écouter, je vous prie, avec la plus grande attention, le plan de combat que je vejx mettre à exécution. Jusqu'à présent la manière de combattre, toujours uniforme, toujours la même, consiste à commencer par une volée et à finir par un coup de canon. Je ne prétends pas en discuter le mérite. Seulement, dans la position difficile, mon Dieu, presque désespérée, dans laquelle nous nous trouvons, nous devons sortir des règles ordinaires de la guerre, une tactique seule peut nous sauver ! Je vais mettre en pratique une théorie que je médite depuis longtemps. Ecoutez-moi bien. D'abord je compte faire tout mon possible pour enlever ce vaisseau à l'abordage... Nous serons à peine un homme contre deux, j'en conviens... Mais n'oubliez pas, messieurs, que nous sommes des Français !... Dans tous les cas, afin de donner le change à l'Anglais et d'effrayer son monde, on dirigera la première voiée, chargée à trois boulets ronds, entre les deux batteries, au pied de son grand mât ; les autres volées, à deux boulets, seront pointées dans la même direction, mais à fleur d'eau, de manière à pouvoir couler et démâter à la fois, mais surtout couler... A cet effet, j'approcherai du vaisseau autant que possible... je ne veux pas perdre un coup, et il faut, ceci est pour nous une question de vie ou de mort, que nous parvenions à établir à sa flottaison une brèche inétanchable... Or, en supposant, au pis aller, que nous logions un quart de nos boulets seulement dans son flanc... ce sera déjà vingt boulets par bordée... Eh bien ! je vous garantis, moi, que nous n'en tirerons pas quatre sans savoir à quoi nous en tenir sur notre destinée... A présent, mes amis, à vos postes ; transmettez ponctuellement mes
instructions à l'équipage, et que les armes d'abordage soient sous les mains des combattants. Quant à vous, messieurs, attendez mes ordres avec patience, recevez-les avec confiance et faites-les exécuter avec énergie.
Pendant que l'Hermite passait sa revue et donnait ses instructions, le vaisseau anglais s'était approché à trois quarts de portée. Notre commandant fit aussitôt jouer les quatre canons de retraite : peu après, plusieurs trous angulaires apparurent dans les voiles du 64 et prouvèrent que nos artilleurs avaient tiré avec leur justesse habituelle.
Quoique le feu durât depuis près de vingt minutes, et que le vaisseau anglais ne fût guère plus éloigné de nous que d'une petite demi-portée de canon, il ne daigna pas répondre à notre attaque.
— Il paraît, capitaine, dit le lieutenant Rivière en reparaissant tout à coup par l'écoutille de la batterie, que l'Anglais nous ménage. Il craint d'abîmer sa prise... future. Peut-être bien attend-il qu'il soit par notre travers pour nous sommer de nous rendre.
— Nous rendre ! répéta l'Hermite en se redressant de toute sa hauteur sur son banc de quart ; allons donc ! Il est impossible que l'Anglais ait une telle opinion de nous ! Il craint tout bonnement de retarder sa marche en nous tirant en chasse...
En ce moment, l'officier de manœuvre vint avertir le capitaine que le vaisseau laissait arriver.
— Très bien ! dit l'Hermite, il veut nous envoyer sa bordée en poupe, et il a raison... Seulement, il n'y réussira pas. Laissez arriver aussi, et ripostons à sa bordée par la nôtre.
Quand les deux navires furent presque vent arrière et que les boulets purent se croiser, un épais nuage de fumée, précédé d'une trombe de flamme et d'une effroyable détonation, les ensevelit tous les deux dans ses chaudes vapeurs.
Les boulets de l'ennemi, dirigés sur la mâture de la frégate, ne lui occasionnèrent que de légères avaries : quant aux nôtres, nous ne pûmes voir l'effet qu'ils produisirent.
Une fois la bordée partie, le vaisseau revint au vent et recommença à poursuivre la frégate. Nous imitâmes sa manœuvre, et la chasse continua comme auparavant, c'est-à-dire la Preneuse tirant en retraite