CHAPITRE CINQUIÈME
et le vaisseau se rapprochant toujours d'elle, en silence, sans paraître se soucier ou même s'apercevoir des petits accidents que de temps à autre notre feu lui causait.
Deux fois seulement, le capitaine anglais, espérant probablement forcer ia frégate à l'attendre, au moyen de la chute de quelques-uns de ses mâts, nous envoya deux nouvelles bordées, qui furent rendues par nous, comme les premières, sans résultat majeur. Enfin, les navires en vinrent à ne plus se trouver qu'à une demi-portée de fusil tout au plus : les servants de nos pièces apercevaient les servants ennemis à travers les sabords.
— Mon Dieu ! s'écria tout à coup PHermite, lorsque la faible distance qui nous séparait des Anglais eut encore diminué de moitié, auriezvous entendu mes vœux ? L'événement que j'ai tout fait pour amener se réaliserait-il ? Oh ! non, ce serait trop de bonheur, je n'ose y croire !... Messieurs, continua-t-il en appelant les officiers proches de lui, venez, je vous prie.
Cinq ou six officiers, le lieutenant en pied Delbarade et l'enseigne Graffin en tête, accoururent aussitôt.
— Messieurs, leur dit PHermite, ce n'est pas un conseil que je veux vous demander, car ma résolution est prise ; ce que je désire, c'est que, le cas de ma mort échéant, vous puissiez expliquer ma conduite, et ne laissiez pas planer sur ma mémoire un soupçon de désobéissance ou de légèreté. Mes ordres précis et formels m'ordonnent de fuir continuellement devant toute force supérieure, de n'accepter le combat qu'à la dernière extrémité... c'est-à-dire lorsque j'y serai contraint. Or, en ce moment, nous sommes seulement chassés, et je dois, pour me conformer à mes instructions, fuir encore... Mais fuir en ripostant timidement, sous toutes voiles, au feu de l'ennemi, c'est exposer, que dis-je ? dévouer la frégate à un incendie certain, inévitable... Je ne puis me courber devant cette idée... Ce serait lâcheté, ce serait folie !... Etes-vous de mon avis?
— Oui, capitaine, s'écria avec enthousiasme Graffin, ce serait lâcheté et folie !
Les autres officiers s'empressèrent d'appuyer de leur approbation l'opinion émise par l'enseigne.
— Merci, messieurs, leur dit l'Hermite, dont la noble figure resplendit de joie, merci; à présent, je ne crains plus rien... arrive qui arrive, ma mémoire aura des défenseurs... Oui, plus j'y réfléchis, plus je suis convaincu qu'au point où en sont les chooes, je ne puis ni ne dois agir autrement ! Il faut savoir prendre conseil des circonstances. Les grands succès dépendent souvent des coups d'audace... Osons donc !
L'Hermite fit une légère pause ; puis, probablement après un dernier moment de réflexion suprême : — Bas le feu ! reprit-il de sa voix vibrante. Les canons de retraite en batterie ! Tout le monde à son poste ! amène et cargue les perroquets, cargue les basses voiles et haie bas le grand foc et les voiles d'étai !
Dès que le 64 s'aperçut que la Preneuse lui présentait le combat sous les huniers seulement, il s'empressa d'imiter la manœuvre ; et offrant à nos coups, à vingt-cinq toises au plus de distance, son flanc de tribord, il nous héla d'amener nos couleurs.
— Feu partout ! fut la réponse de l'Hermite, et une ceinture de flammes s'échappa de nos sabords.
Comme l'espérait notre intrépide et habile capitaine, qui avait tout fait pour provoquer cet événement, le vaisseau, fier de ses avantages, et surpris au dépourvu par la brusque témérité de notre manœuvre, ne put, malgré toute la promptitude possible, diminuer de voiles assez à temps pour nous maintenir bord à bord ; entraîné justement par la supériorité de sa marche, il dut nous laisser de l'arrière.
A travers les masses de fumée qui roulaient entre lui et nous, nous apercevions la sommité de sa mâture, qui nous indiquait par la vitesse de son déplacement la faute qu'il avait commise et l'immense parti que nous devions en tirer.
Quant à l'Hermite, une telle métamorphose s'est opérée en lui qu'il n'est plus reconnaissable. Une auréole de gloire rayonne, pour ainsi dire, sur son front radieux et inspiré. De temps en temps, il lève au ciel ses yeux brillants d'enthousiasme et humides de reconnaissance.
— Messieurs, s'écrie-t-i) avec transport, c'en est fait ! L'ennemi n'était pas préparé comme nous à diminuer de voiles !... Maintenant il a beau masquer les siennes... il est trop tard... Voyez, il nous dépasse !...