‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 40 sur 94 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Il est tombé dans le piège que je lui tendais... Aucune puissance humaine ne pourrait m'empêcher maintenant de lui passer en poupe ou de l'aborder... La barre dessous, timonier ! s'écria-t-il d'une voix tremblante de joie, en haut tout le monde ! à l'abordage ! Hissez les grapins !...

Et la frégate, venant du lof, met le cap sur le travers de son ennemi : le feu de la mousqueterie commence.

— Commandant, s'écrie Delbarade, il va encore trop de l'avant. Nous ne pourrons pas l'aborder.

— Peut-être, dit l'Hermite. Après tout, j'aime autant lui passer en poupe.

Enfin les deux navires se croisent et sont prêts à se heurter : la mer resserrée entre leurs flancs rejaillit sur les combattants placés sur le pont ; mais ses humides et fraîches caresses ne tempèrent en rien la fureur de ces hommes que le feu du carnage anime. La poulaine de la frégate semble s'abaisser humblement devant la poupe orgueilleuse du vaisseau qui la domine. Du haut de ce retranchement, les Anglais, stimulés par le danger, car ils commencent à comprendre à qui ils ont affaire, excités surtout par la haine nationale des Français, encouragés par ia voix de leurs chefs, tuent, en poussant des cris de défi et de joie, nos gens placés à découvert sur les gaillards.

Des deux côtés, les matelots, armés jusqu'aux dents, répartis dans le gréement, accrochés à toutes les saillies des navires, attendent, l'œil flamboyant, l'injure à la bouche, les joues pourpres de rage, le moment de l'abordage. Nos hommes maudissent, en accompagnant leurs regrets, pour les adoucir un peu, de coups de fusil et d'espingole, la distance qui les sépare encore de l'Anglais.

Hélas ! la Preneuse, trahie de nouveau par sa marche, au lieu d'atteindre avec sa poulaine l'embelle de son ennemi pour l'aborder favorablement, touche seulement son couronnement du bout de son beaupré. Dès lors plus d'espoir d'en venir à l'arme blanche. Nos gréements retentissent des cris poussés par nos matelots, dont cette vaine tentative a comblé la fureur.

Le Jupiter (c'est alors que l'on découvre le nom du vaisseau anglais, écrit sur son arrière), le Jupiter nous dépasse de l'avant !

— Envoyez-lui la volée en poupe maintenant, pointez sur son gouvernail et ne tirez qu'à coup sûr... entendez-vous... qu'à coup sûr... enfants ! hèle l'Hermite aux canonniers à travers les cris des deux équipages.

L'abordage n'a pas lieu, et cependant au bruit des tambours et des fanfares, aux rugissements de nos matelots cloués vifs sur le pont par les grandes piques des Anglais, on croirait les deux navires aux prises. La rage atteint chez nous son apogée.

Non seulement la fusillade continue ardente et serrée, à bout portant, mais il y a des matelots qui, ne trouvant pas de quoi satisfaire leur haine en appuyant le doigt sur la gâchette de leur arme, jettent leurs mousquets sur le pont, et se saisissant de tous les objets les plus meurtriers qui leur tombent sous la main, les lancent sur l'ennemi, en les accompagnant d'imprécations inconnues jusqu'à ce jour lt Tout à coup un horrible craquement vient dominer le tumulte de la bataille et calmer un peu les esprits : c'est notre boute-hors de clin foc qui se rompt contre la dunette du Jupiter et qui tombe à la mer avec sa voile !

Malgré cette avarie, la Preneuse, continuant sa course avec précision, lâche d'enfilade et à bout portant sa volée dans l'arrière du vaisseau. L'effet de cette volée est immense ; elle massacre les équipages des deux batteries du Jupiter, le désempare de son gouvernail et de ses voiles, mutile et disperse les magnifiques sculptures de sa poupe, et fait voler en éclats ses yoles élégantes. Son acastillage tombe en morceaux, et bientôt la poupe du vaisseau offre à l'œil l'entrée d'un gouffre obstruée par des débris.

— Chargez maintenant à deux boulets ronds, reprend aussitôt l'Hermite d'une voix impassible.

La Preneuse, ayant envoyé vent devant, nous l'avons déjà dit, pour aborder le Jupiter, et par conséquent ayant aussi masqué en passant

(i) On voit par ce récit jusqu'à quels excès se porte la fureur des combattants lorsqu'ils sont en présence les uns des autres. Tout sentiment d'humanité disparaît ; ce ne sont plus des hommes qui se battent, mais des tigres qui se déchirent. Tel d'entre eux verserait volontiers son propre sang pour l'infernal plaisir de faire couler celui de l'ennemi. On comprend après cela que la guerre n'ait pas les sympathies de ceux à qui le métier et l'odeur de la poudre n'ont pas communiqué ces instincts féroces ! Ajoutons toutefois •lue tous ceux qui portent une épée ne sont pas pour cela altérés de sang humain sur les champs de bataille, ce«x-là surtout qui se laissent guider par les pensées de l'Évangile.

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