CHAPITRE PREMIER
contraint d'admirer les exploits du frère la Côte, sans pouvoir lui porter secours. On ne m'en conduisit pas moins avec lui au poste voisin. L'officier de service nous fit bientôt comparaître devant lui pour nous interroger.
— Quel a été le motif de cette rixe? nous demanda-t-il.
— Mon officier, répondit Kernau en se hâtant de prendre la parole, j'obéissais au capitaine.
— Quoi ! vous prétendez que c'est votre capitaine qui vous a ordonné de troubler la paix publique, et d'assommer trois ou quatre soldats ?
— Oui, mon officier, c'est la vérité vraie...
On voit que Kernau avait devancé son époque.
— Il faut que vous soyez fou ou ivre pour me conter de pareilles sottises...
— Mon officier, je suis au contraire presque à jeun et je possède toute ma raison. Le capitaine m'a dit comme ça en me remettant ce novice, — et Kernau en prononçant ces mots me désigna d'un geste plein de dignité, — le capitaine m'a dit : « Kernau, veux-tu prendre ce petit, qui est mon parent, pour ton matelot, et te charger de lui apprendre ton métier ? » Ça me va, mon capitaine, ai-je répondu ; et voilà.
— Eh bien ! quel rapport trouvez-vous entre cette proposition de votre capitaine et la scène de violence dont vous venez de vous rendre coupable ?
— Le rapport est bien simple, mon officier, je voulais apprendre à mon matelot comment on doit se distraire à terre ; ça fait partie du métier.
Cette réponse, que Kernau prononça avec une profonde conviction, ne réussit pas aussi bien qu'il l'espérait, car l'officier nous fit passer la nuit au violon. Le lendemain matin, il voulut même nous faire reconduire à la Cayenne par la gendarmerie ; mais, désarmé par mes instances, peut-être bien aussi par ma jeunesse, et par-dessus tout par les excuses que je lui présentai au nom de mon matelot, il consentit à nous laisser en liberté, à condition que nous nous rendrions de nous-mêmes de suite à bord. Nous acceptâmes cet engagement, et, fidèles observateurs de notre promesse, nous nous dirigeâmes, Kernau et moi, aussitôt après notre départ, vers l'île d'Aix.
je ne saurais rendre l'impression que me causa la vue de la mer ; c'était la première fois de ma vie que mon regard se perdait dans un horizon sans bornes.
La division en rade se composait des six navires suivants, que Kernau me désigna pendant qu'un canot me conduisait à bord :
Les frégates la Vertu, capitaine l'Hermite ; la Seine, capitaine Bigot ; la Régénérée, capitaine Willaumez ; la Forte, que montait le contreamiral de Sercey et que commandait mon cousin Beaulieu-Leloup ; enfin les corvettes la Mutine et la Bonne-Citoyenne.
Il me serait impossible de décrire l'étonnement que j'éprouvai en mettant le pied sur le pont de la Forte. Le spectacle de la réalité qui se présenta à mes regards était si loin de l'idée que je m'étais faite d'un navire, que je restai un moment tout abasourdi et n'osant en croire le témoignage de mes yeux. Au lieu de ces matelots si coquets, de ces quartiers-maîtres et de ces officiers revêtus de brillants uniformes que mon imagination rêvait depuis si longtemps et sans cesse, je n'apercevais que des gens sales, débraillés, couverts de misérables haillons, ressemblant bien plutôt à des pirates ou à des bandits qu'à des serviteurs de l'Etat. La propreté du navire laissait également beaucoup à désirer.
Je n'étais pas encore revenu de ma surprise lorsque le capitaine Beaulieu passa à mes côtés. Quelque bon que fût mon cousin, — et personne n'était meilleur et plus affable que lui, — il ne daigna pas m'adresser la parole. A peine laissa-t-il tomber sur mon humble personne un regard froid et distrait. Je ne m'attendais certes pas de sa part, — lui-même m'avait prévenu à ce sujet, — à une réception expansive, mais je comptais au moins sur une parole bienveillante, sur un mot d'encouragement ; aussi, en voyant cet accueil glacial, me figurai-je un instant qu'il ne m'avait pas reconnu. Mon erreur fut de courte durée.
— Lieutenant Mamineau, dit-il en me désignant par un léger signe de tête à un officier que j'appris plus tard être le lieutenant en pied, faites placer cet homme à la timonerie, en qualité de pilotin.
Une fois cet ordre donné, mon cousin me tourna le dos sans s'occuper davantage de moi. Quatre jours après mon embarquement à bord de la lorte, nous quittâmes le mouillage de l'île d'Aix. Nous étions