CHAPITRE CINQUIÈME
sur son arrière, abat alors sur bâbord, laisse arriver ensuite, et profitant de l'état d'immobilité dans lequel notre terrible canonnade a réduit le Jupiter en le désemparant de ses huniers, lui lâche une seconde volée en poupe qui réussit presque aussi bien que la première.
Les Anglais, exaspérés par leurs désastres, et nos matelots, enflammés d'enthousiasme, ne sont plus des hommes. Le feu recommence avec une violence effrénée. Les bordées éclatent avec la vivacité d'une fusillade... On ne voit plus rien... on n'entend plus !... Partout de la fumée et de la flamme. L'ivresse est revenue !... Bientôt les batteries sont inondées de sang ! Les cadavres des gabiers, frappés de mort à leur poste de combat, tombent avec un son mat et sourd sur le tillac : personne n'y fait attention. Quelques matelots, blessés, épuisés de fatigue, sont cramponnés aux cordages et implorent des secours. Vaines prières ! Est-ce qu'on a le temps de s'occuper d'eux ? On se bat, et les pauvres diables, ouvrant enfin leurs mains crispées par un dernier effort, tombent et disparaissent au fond de îa mer ! Nos voiles se déchirent ; nos vergues, nos mâts volent en éclats : qu'importe î on se bat !
L'Hermite, le seul homme probablement à bord de la frégate qui n'ait rien perdu de son sang-froid, est toujours droit et immobile sur son banc de quart. Il me semble, en passant près de lui, que je vois le génie des batailles. De temps en temps sa voix nette et vibrante se mêle au bruit du canon et redouble encore l'ardeur de l'équipage.
— Hardi, courage, mes enfants, s'écrie-t-il, la victoire est à nous ! Canonniers, deux boulets ronds à chaque coup, mais rien que deux boulets !...
Cette voix, je ie répète, soutient les forces de nos hommes ; notre feu, loin de se ralentir, augmente plutôt, si cela est possible, de vivacité ; celui de l'Anglais, surtout dans sa batterie basse, faiblit. Après tout, il faut être juste ! nos volées en poupe lui ont fait tant de mal ! notre pointage actuel, concentré en un seul point, est si terrible !
Par la dérive du 64, qui nous masquait le vent, les deux navires se trouvaient alors très rapprochés. Le Jupiter, parvenu à réparer quelques-unes de ses avaries majeures, commençait à mieux gouverner, tandis que la Preneuse , placée sous le vent à lui, et désemparée de
ses voiles, ne pouvait, malgré le désir et la volonté de l'Hermite, tenter d'en finir à l'arme blanche.
Toutefois, nos marins se consolent de ce malheur en se répétant qu'ils creusent le tombeau de leurs ennemis.
Le capitaine, impatient, malgré son sang-froid, cherche sans cesse à distinguer, à travers les bouillonnements des lames et les tourbillons de fumée, ce qu'il nomme notre brèche de sauvetage.
Le mot, répété par cent bouches, fait fureur et obtient un succès prodigieux dans la batterie : il fait redoubler les pointeurs de soins et d'adresse, et maintient leur justesse de tir.
— Commandant, s'écrie M. Fabre, empoignant un cordage et sautant du bastingage sur le banc de quart, nous tenons l'Anglais. Sa flottaison est entamée. Regardez, je vous en prie, au pied de son grand mât, en arrière de son échelle !
— C'est vrai, monsieur, vous avez raison, répond l'Hermite en serrant la main de son lieutenant avec transport. Puis, d'une voix émue cette fois parla joie: Courage, enfants! Bravo! visez toujours au même endroit!
Pendant une heure le feu continue avec la même précision, le même acharnement. L'Hermite, l'œil ardent et inspiré, ne quitte plus du regard la brèche du Jupiter. Il lui faut, je le deviné, une grande force de volonté pour ne pas laisser éclater la joie qui l'anime. Ce moment doit être le plus beau de sa vie. Ses officiers l'entourent en observant un profond silence : ils respectent son bonheur. Enfin, l'Hermite se retourne vers eux :
— Messieurs, leur dit-il d'une voix calme et tranquille, nos boulets ont enfin rempli leur mission : une autre brèche se forme à côté de la première ; il y a maintenant plus de cinquante coups visibles dans un rayon de dix pieds, je crois donc pouvoir assurer que nous sommes vainqueurs. Annoncez, je vous prie, cette nouvelle dans la batterie.
Les officiers s'empressent d'obéir à cet ordre ; une minute ne s'est pas encore écoulée quand des cris de joie, plus furieux peut-être encore que ceux qui ont retenti pendant le combat, s'élèvent jusqu'aux cieux et prouvent que l'équipage partage les transports de son chef. Alors se passe une scène dont le souvenir est aussi vivant pour moi aujourd'hui que s'il ne datait que d'hier.