‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 42 sur 94 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Les Anglais se sont enfin aperçus qu'une submersion presque immédiate les menace. Quelques minutes d'inertie ou de faiblesse de leur part, et c'en est fait ; tous ils devront périr. Bientôt nous apercevons, à travers les lueurs et la fumée du canon, des matelots du Jupiter qui, escaladant ses bastingages, se précipitent sur son flanc mutilé, mais toujours tonnant, afin d'essayer de réparer la mortelle avarie que nous y avions faite. Ces malheureux, s'affalant en dehors par des cordages, essayent de clouer des planches, d'enfoncer à coups de masse des tampons, des matelas, des monceaux d'étoupe! Mais, hélas! cbacun de ces hardis travailleurs doit subir une mort affreuse. Les uns broyés, littéralement parlant, par nos boulets, couvrent de hideux et sanglants débris la muraille du Jupiter. Les autres, blessés mortellement, tombent et disparaissent subitement dans le nuage d'écume que soulèvent nos boulets. D'autres, plus malheureux encore, atteints aussi par notre fer, sont parvenus à saisir un cordage, et traînés pendants et mutilés le long du sillage du Jupiter, qu'ils empourprent de leur sang, poussent des cris déchirants de détresse et appellent à leur secours ! Leurs cris aigus tranchent sur le bruit sonore du canon et parviennent jusqu'à nous. A chaque coup de mousquet une bouche se tait, un cadavre tombe.

Notre commandant, spectateur attentif et impassible de cette scène de carnage, s'adresse de nouveau à ses officiers :

— Jamais, messieurs, leur dit-il, les Anglais ne parviendront à étancher cette brèche sans changer d'amures... Cela est humainement impossible... S'ils n'avisent à un autre moyen de salut, avant un quart d'heure d'ici le Jupiter coulera en ne laissant sur les flots, comme seuls souvenirs de sa grandeur et de sa force passées, que quelques débris humains et sanglants... Qu'on prépare nos canots pour les sauver.

Pendant dix minutes, les Anglais s'obstinent à leur œuvre impossible : encore quelques secondes, et la prophétie de notre capitaine va être accomplie !

Tout à coup l'Hermite pâlit, et poussant une espèce de rugissement, lui d'ordinaire si calme et si impassible, frappe avec fureur de son pied son banc de quart, et s'écrie les yeux fixés sur le Jupiter :

— Mais, il laisse arriver ! il évente son grand hunier et oriente

sous toutes les voiles possibles au plus près ! Orientez aussi les nôtres, enfants... Et voyons si, désireux de venger ses désastres, il nous permettra d'achever notre victoire en acceptant l'abordage....

L'équipage, qui, en ce moment, abandonnerait volontiers toutes ses parts futures de prise pour en venir aux mains, exécute cette manœuvre avec une rapidité et une précision qui tiennent du prodige.

Le Jupiter, après avoir pris un peu d'air sous cette allure et nous avoir dépassés sur l'avant de quelques centaines de toises, loin de se prêter à une rencontre qui dépend de lui seul, envoie vent devant amure sur tribord pour mettre sa brèche hors des atteintes de la vague et de notre artillerie... et prend la fuite devant nous.

De son côté la frégate victorieuse prend les mêmes amures, bouline au plus vite les lambeaux de ses voiles et poursuit, sous une risée, hélas ! de plus en plus mollissante, l'ennemi, qui se sauve en tirant sur nous !

— Efforts inutiles ! s'écrie l'Hermite d'un ton désespéré ; car cet homme, que l'attente d'une catastrophe terrible et presque inévitable a trouvé impassible et froid, ne peut contenir son dépit devant une victoire qui lui échappe : efforts inutiles ! Le Jupiter nous a déjà gagnés de l'avant d'une demi-portée de dix-huit ! Monsieur Fabre, faites arriver vent arrière et lâchez-moi notre bordée d'adieu !... Qui sait si une heureuse chance, ne permettra pas que nous le démâtions avec notre dernier boulet?...

L'exécution de cet ordre ne se fait pas attendre, mais la précipitation avec laquelle il est exécuté en empêche tout l'effet : le Jupiter continue de fuir.

— Àh ! le lâche ! s'écrie l'Hermite, qui, les narines gonflées par la colère et les yeux flamboyants, suit d'un regard désespéré le vaisseau qui gagne de plus en plus de vitesse ; ah ! le lâche ! Ce capitaine mériterait d'être dégradé honteusement ! Quoi ! il commande à un vaisseau, à un équipage nombreux, tout frais, qui n'a pas été décimé, comme nous à Lagoa, et il fuit !... Et il fuit devant une frégate délabrée, devant une poignée d'hommes... le lâche !

Mais quelques secondes suffisent pour rendre l'Hermite au sentiment de la raison et à celui des convenances.

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