‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 43 sur 94 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

— J'ai eu tort de m'exprimer ainsi que je viens de le faire sur le compte d'un officier supérieur de marine, ajoute-t-il, en s'adressant à ses officiers. Oubliez, Messieurs, je vous prie, mes paroles, ou ne les attribuez qu'à mon dépit... Le Jupiter s'est bravement conduit! Qui pourrait prétendre le contraire ?... Si, contre toutes les probabilités, il a été vaincu, la cause en est au hasard des combats...

— Hum! commandant, je vous demande pardon ; s'il a été vaincu, c'est qu'il avait affaire à vous, s'écrie Graffin, qui, les cheveux encore en désordre, les yeux encore animés par le feu du combat, et le sourire sur les lèvres, était magnifique à voir ; et la preuve de cela c'est que si, au lieu de commander la Preneuse, vous eussiez été à bord du Jupiter, le Jupiter au lieu d'être en fuite serait occupé à présent à amariner la Preneuse... Capitaine, je regrette, pour cet instant, que vous soyez mon supérieur, mais, ma foi, tant pis, tout le monde sait que l'enseigne Graffin n'est ni un courtisan ni un flatteur: eh bien, vous vous êtes conduit comme un héros. N'est-ce pas, messieurs?

Les officiers que M. Graffin interrogeait appuyèrent l'opinion de 'enseigne avec une chaleur pleine d'enthousiasme. L'Hermite, dont la modestie égalait le génie et l'intrépidité, embarrassé de cette espèce d'apothéose, ne savait quelle contenance tenir, et regardait d'un air de reproche l'enseigne Graffin en admiration devant lui. Cette petite scène intime me parut, après les horreurs d'un combat, d'un effet saisissant.

— Je vous remercie, leur répondit enfin l'Hermite, de la confiance que vous avez en moi, car cette confiance m'est précieuse sous tous les rapports. Quant à ma conduite d'aujourd'hui, vous en exagérez infiniment trop le mérite. Ce que j'ai fait, tout autre capitaine, surtout en pouvant s'appuyer sur un corps d'officiers semblable au mien, l'eût fait comme moi. Nous avons été heureux, voilà tout. Mais, hélas ! ajouta- t-il en jetant un triste coup d'œil sur le pont inondé de sang que des matelots étaient alors occupés à laver, combien nous payons cher notre gloire stérile ! Ah ! si du moins la capture du Jupiter dédommageait la France de ce sang versé !

L'Hermite se tut alors, et, baissant la tèief il resta pendant quelques instants plongé dans de tristes et douloureuses pensées qui se reflétaient, comme dans un miroir, sur son noble et franc visage.

— Ah ! messieurs, dit-il enfin en s'adressant de nouveau à ses officiers, quelle terrible responsabilité que celle qui pèse sur un commandant de navire î Si j'eusse obéi à mes instructions en combattant sous voiles, la Preneuse n'appartiendrait plus à la France et nous serions en ce moment au pouvoir de l'Anglais !... Oui, mais vous me direz que notre audace nous a sauvés... C'est vrai... Seulement, je vous avoue qu'en songeant au blâme qui m'eût accueilli si nous eussions échoué, et cela n'était que trop possible, je suis encore tout effrayé de mon bonheur... Enfin, grâce à votre intelligent et intrépide concours, grâce à celui de l'équipage, nous sommes vainqueurs...

La chasse continuait toujours, et malheureusement la distance qui séparait les deux navires s'agrandissait de plus en plus,- lorsqu'un des boulets lancés en retraite par le Jupiter vint froisser un de nos mâts.

L'Hermite, qui depuis quelques instants était resté plongé dans de sombres réflexions, appela aussitôt son lieutenant en pied.

— Monsieur Delbarade, lui dit-il d'une voix légèrement émue, faites cesser le feu, nous allons retourner continuer notre croisière.

Cet ordre, auquel personne ne s'attendait, produisit une immense impression sur l'équipage ; un grand silence se fit, qui dura jusqu'à ce que M. Fabre, visiblement affecté lui-même, fit servir pour regagner le point d'où le Jupiter nous avait forcés de nous éloigner: alors une rumeur désapprobatrice, ainsi qu'une traînée de poudre qui s'enflamme, courut d'un bout à l'autre de la frégate.

— Capitaine, est-il donc possible que nous renoncions à poursuivre l'ennemi ? s'écria M. Graffin en se faisant involontairement, emporté par sa fougue naturelle, l'écho du désappointement général causé par cet ordre.

— Oui, monsieur, lui répondit froidement l'Hermite, cela est possible!...

— Mais, capitaine!...

— Silence! monsieur ; je n'aime pas certaines questions, lui dit l'Hermite d'un air sévère.

La rougeur de la colère, peut-être bien encore de la douleur, empourpra les joues du jeune enseigne qui s'inclina sans ajouter une parole. Une larme séchée aussitôt amortit l'éclair de son regard en passant

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