CHAPITRE CINQUIÈME
rapide et presque invisible sur ses yeux ; M. Graffin éprouvait un vrai culte pour son capitaine.
L'Hermite, sans avoir l'air de s'apercevoir de cette scène muette, se mit alors à se promener sur la dunette. L'irrégularité de son pas saccadé montrait, quoique son visage ne décelât qu'une complète expression d'indifférence, l'émotion intérieure qui l'agitait. Enfin, s'adressant à ses officiers, qui, silencieux et immobiles, semblaient désespérés et se tenaient à l'écart :
— Hélas! messieurs, leur dit-il, je conçois votre désappointement, et je ne puis vous en vouloir. Monsieur Graffin, je reconnais que votre question, déplacée au point de vue de la discipline, était un cri du cœur, et je vous excuse. Vous êtes, Graffin, plein de sève et d'avenir. Jamais officier n'a été plus brillant et plus intrépide que vous ; mais permettez-moi, en considération de mon expérience et de mon âge, de vous donner un conseil. L'homme de guerre, quel qu'il soit, qui ne sait pas • se vaincre lui-même, ne saura jamais vaincre l'ennemi : retenez bien ceci. Cette vérité, qui peut vous sembler banale, est tout bonnement le secret des grands hommes : c'est à elle qu'ils doivent d'être devenus ce qu'ils sont! Quant à moi, messieurs, eh! mon Dieu, je sais bien que mon devoir, mon devoir apparent, du moins, serait de poursuivre l'ennemi. Croyez que j'ai été obligé de me raisonner moi-même plus énergiquement que vous ne pourriez le faire, avant de me résoudre à renoncer à ce projet. Réfléchissez cependant un peu sur les suites probables de cette poursuite. Pour ■ la gloire, qui rejaillirait sur moi seul, d'avoir donné pendant quelques heures la chasse à un vaisseau de 64, j'expose la frégate à être démâtée. Un malheureux boulet, rien qu'un seul, qui nous abattrait un mât, messieurs, suffirait pour nous ravir la victoire que nous venons de payer si cher!... Cette idée me fait peur.
Ces explications bienveillantes que PHermite, connaissant l'attachement qu'ils lui portaient, voulait bien donner à ses officiers, firent revenir de suite ceux-ci de leur mauvaise humeur, et, se répandant dans l'équipage, ne tardèrent pas à être également appréciées des matelots.
L'Hermite, après avoir pourvu aux plus urgents besoins du navire,
désirant connaître le nombre des victimes que lui coûtait le eombat avec le Jupiter, ordonna l'appel général.
Je ne puis exprimer l'émotion poignante qui se peignait sur son visage lorsque les hommes qu'il affectionnait ou qu'il estimait particulièrement ne répondaient pas à leur nom. Il se retira dans sa cabine en affectant une indifférence bien loin de son cœur... Je parierais, sans crainte de perdre, qu'une fois seul, cet homme qui levait le front si haut devant les hasards des combats et qui, mettant la gloire de la France avant tout, savait sacrifier impitoyablement, le moment opportun venu, le sang de son équipage, je parierais, dis-je, qu'une fois seul, il pleura.
Les quelques jours qui suivirent notre victoire s'écoulèrent tristes et sombres pour tout le monde. Le grand nombre des blessés que nGus avions à bord rendait le service plus pénible. Le manque de provisions, du moins relativement parlant, qui nous imposait déjà de dures privations, le mauvais temps ordinaire, qui continuait de durer et ne cessait un instant que pour faire place à ces terribles tempêtes, l'effroi des anciens navigateurs, qu'apportaient les vents du S.-E. dans ces redoutables parages, augmentaient nos fatigues et commençaient à amener la maladie à bord de la frégate.
Cette espèce de fatalité, qui jusqu'alors semblait s'être acharnée contre nous, était loin de se ralentir. En vain nos vigies examinaiemelles avec soin l'horizon, pas une voile ne se montrait! Et cependant nous nous trouvions, au point de vue de l'intérêt, dans les meilleurs parages possibles, dans une latitude forcément fréquentée par tous les vaisseaux dont la course s'étend au delà de l'équateur ! L'équipage, rendu plus superstitieux encore par cette longue série de malheurs, commençait à prétendre que le navire était maudit. L'état moral des hommes empirait de plus en plus chaque jour.
Une seule idée nous soutenait : celle que bientôt nous voguerions vers l'Ile de France ! Alors, que de projets de bonheur réalisés ! Cette fois, ce ne sont plus des orgies que rêvent les matelots, plus de barriques d'eau-de-vie entières servies en guise de bols de punch ; non ; mais de l'eau glacée, et des fruits à discrétion, des légumes savoureux, de la verdure ! Chaque jour, cependant, la réalisation de