‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 45 sur 94 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

ces rêves reculait, le capitaine semblait ne plus songer à l'Ile de France : nous croisions toujours.

Si les jours étaient tristes et sombres, combien les nuits l'étaient plus encore ! Une tempête continuelle, enveloppée d'épaisses ténèbres : pas un moment de repos. Bientôt deux fléaux vinrent mettre le comble à la mesure de nos maux et jeter la terreur parmi l'équipage : le scorbut et la gangrène se déclarèrent tout à coup à bord avec une violence extrême.

Le scorbut, que tout le monde connaît de nom sans savoir au juste quels affreux ravages il exerce, est, sans en excepter aucune, pas même la peste, la plus affreuse de toutes les maladies.

Notre retour à l'Ile de France fut long et pénible : une chaleur étouffante et des calmes plats et presque continuels, le seul ennui que nous n'eussions pas encore éprouvé pendant cette malheureuse croisière, allongèrent beaucoup la traversée. Pour surcroît de malheur, les rats de la cale ayant percé un assez grand nombre de pièces d'eau, il fallut se résigner à subir l'affreux supplice de la soif, supplice rendu plus intolérable encore par les rayons de lave que le soleil versait sur nous.

§§apitxe sifûme.

Nouvelles désillusions et dépit qu'elles font naître. — Une trahison.

— Rencontre de Pennemi. — Chasse, naufrage et combat décisif.

— Scènes douloureuses. — Une nuée de spectateurs. — Horrible carnage. — Destruction de la Preneuse. — I/Hermite est fait prisonnier.

E 10 décembre fut un bien beau jour pour nous : un peu avant la tombée de la nuit, nous vîmes éclore à l'horizon, entre nous et le soleil, la silhouette bleuâtre de notre terre promise ! Je ne puis dire les transports joyeux que cette

vue excita parmi l'équipage : ils tenaient de la folie ! Un matelot en

perdit, littéralement parlant, la raison.

Une fois la situation de la frégate bien reconnue, on orienta la voilure de manière à pouvoir entrer au Grand-Port 1 le lendemain matin, si par hasard la colonie se trouvait bloquée.

La navigation de cette nuit fut douce et paisible ; les regards des hommes de garde se portaient avec autant d'anxiété que de vigilance vers la terre, afin de bien s'assurer qu'aucun signal, nous annonçant un danger, ne nous était fait. Au sommet des mornes, l'on ne voyait briller que des feux isolés et tremblants, ceux des habitations des colons et des planteurs.

Le 11, au point du jour, et je crois que peu de matelots avaient dormi pendant la nuit qui venait de s'écouler, la Preneuse hissa son numéro pour se faire reconnaître. Quelques instants après, les vigies des montagnes apprenaient au gouverneur notre arrivée et notre position, c'est-à-dire que nous nous trouvions à trois lieues du Grand-Port, faisant route pour le Port N.-O. ou Maurice. A dix heures le vent du large avait remplacé la brise de terre et nous voguions bon frais vers la capitale des Iles, quand soudain deux voiles, masquées jusqu'alors par la côte, apparurent à nos yeux.

Toutes les longues-vues du bord se dirigèrent avec empressement vers ces deux navires, et restèrent longtemps braquées sur eux ; l'équipage attendait en silence le résultat des observations de ses officiers. M. Graffin fut le premier qui prit la parole.

— Ma foi, capitaine, dit-il, je ne sais si je me trompe, mais il me semble de toute évidence, au contour des formes de ces deux bâtiments, à l'élévation de leur mâture, à la symétrie de leur gréement, à la sévérité de leur installation, par-dessus tout à la promptitude qu'ils viennent de déployer en se couvrant de voiles, que ce sont deux vaisseaux de ligne,... ce qui ne laisse pas d'être très contrariant,... car nous avons tous envie de nous distraire un peu à terre... Bah! après tout, on ne se distrait pas trop mal avec les Anglais...

— En effet, messieurs, s'écrie bientôt après PHermite en s'adressant à ses officiers, M. Graffin ne se trompe pas,... ces navires sont véritablement deux vaisseaux anglais ! N'êtes-vous pas de cet avis ?

(i) Ce port est situé au veut de l'île. Il est impossible à un croiseur d'empêcher un navire d'y pénétrer, s'il se trouve à son entrée au paint du jour et qu'il n'ait pas été chassé d'avance.

Ce sont fceuj vateseaus &e ligne (P. 104.)

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