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CHAPITRE SIXIÈME

— Oui, capitaine, répondent tous les officiers, ce sont des vaisseaux anglais : le doute n'est pas possible.

Cette apparition a frappé l'équipage comme un coup de foudre, lorsqu'il a vu les vaisseaux pincer le vent dans l'intention de nous couper le chemin.

— Quoi ! s'écrie l'Hermite, auriez-vous donc peur, enfants, des Anglais ! Ils sont plus forts que nous, pensez-vous : eh ! mon Dieu ! tant mieux ! Nous aurons moins de regret de fuir devant eux si nous parvenons à leur échapper, et plus de gloire à acquérir si le combat devient inévitable.

— Changeons-nous de route, capitaine? demanda M. Delbarade.

— Non, monsieur; car à la faveur du vent de S.-E., en ce moment bien établi, nous pouvons espérer d'échapper à ces vaisseaux en nous réfugiant sous le canon des forts du Port. Mais quoi ! continue l'Hermite avec amertume en s'adressant aux officiers, il existe donc une croisière anglaise établie en vue de la colonie, et l'on ne nous a pas avisés de sa présence par des signaux de nuit ! Cela est un fait aussi honteux qu'incroyable ! un fait qui, je l'avoue, jette des doutes dans mon esprit et justifie cette rumeur publique, à laquelle j'aurais rougi d'ajouter foi jusqu'à ce jour, que l'espionnage anglais enveloppe en entier d'un vaste réseau l'Ile de France.

L'Hermite, humilié en songeant à une trahison française, abaisse tristement son regard et garde le silence. Je ne sais si je me trompais, mais il me sembla que, pour la première fois depuis que je le connaissais, je le voyais abattu et découragé devant le danger. Qui sait s'il n'éprouvait pas un de ces navrants et prophétiques pressentiments, auxquels sont surtout sujets les hommes d'élite !

Vers midi, on acquit la triste certitude que les deux vaisseaux qui nous chassaient avaient sur nous l'avantage d'une marche supérieure. La Preneuse approchait le Coin-deMirey situé à égale distance entre le Grand-Port et le Port-Maurice.

— Monsieur Delbarade, dit le capitaine à son lieutenant en pied, faites gouverner entre le Coin-de-Mire et la côte, afin que nous puissions entrer dans le chenal ; cela raccourcira pour nous le chemin du port, tout en nous éloignant de l'ennemi. Je sais que le chenal est peu

fréquenté par les vaisseaux de haut bord ; toutefois, l'on n'y connaît pas d'écueil... Notre position nous commande impérieusement d'en tenter le passage.

Cette manœuvre était en effet hardie ; mais comme avec PHermite, moins qu'avec tout autre capitaine encore, on obéissait et on ne discutait pas, on l'exécuta à l'instant.

Chaque homme gagne sa place de service et deux officiers se mettent en vigie sur les bouts des basses vergues. Un grand silence règne à bord : on jette les plombs de sonde des deux côtés du navire, et le chant monotone des sondeurs est le seul bruit qui retentisse sur la Preneuse.

Bientôt l'équipage se dédommage de son silence en poussant un cri de joie. La frégate vient de franchir la passe sans le moindre accident : nous avons gagné une lieue sur l'ennemi ! Que Dieu nous accorde encore deux heures de vent de S.-E., et nulle puissance humaine ne pourra nous empêcher de jeter l'ancre au mouillage à bout de bordée.

Le désespoir, ou, pour être plus exact, le sombre abattement qui s'était emparé de l'équipage à l'apparition des deux vaisseaux, commence à se dissiper ; déjà nous laissons en poupe la majeure partie des eaux qui séparent le Coin-de-Mire du Port-Maurice ; naviguant par huit brasses sur une mer d'émeraude, et serrant le vent autant que possible sous les risées odorantes qui découlent des agrestes collines que nous côtoyons, et dont la physionomie pittoresque et mobile change à chaque instant d'aspect, nous sentons, en respirant ces pénétrants parfums, l'espoir nous revenir au cœur ; nous nous croyons presque déjà à terre. Cela ne nous empêche pas toutefois de rivaliser avec nos chasseurs à qui portera, d'eux ou de nous, le plus de toile.

Bientôt nous voyons à découvert les redoutables forts de l'île aux Tonneliers, qui protègent la rade, et nous sommes au milieu de la baie du Tombeau, chantée par Bernardin de Saint-Pierre, quand, tout à coup, la brise, jusque-là vive et régulière, s'éteint complètement.

Ce contre-temps répand de nouveau la consternation parmi les hommes. Chacun se désespère en voyant la frégate si près de terre, livrée aux chances périlleuses d'un calme plat. Pendant la durée du flot, qu'allons-

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