CHAPITRE SIXIÈME
nous devenir ? Telle est la question que chacun se pose avec anxiété, sans pouvoir la résoudre. Cependant on espère que le vent reprendra vigueur, mais on l'espère faiblement ; nous avons été déjà si rudement désappointés, que nous n'osons plus compter sur aucune bonne chance. Et dire que si nous avions eu une heure de plus de vent, nous étions sauvés !...
Hormis les huniers, toutes les voiles sont suspendues à leur cargue ; les hommes placés à la manœuvre attendent, dans un morne silence, que la brise s'élève d'un côté ou de l'autre. L'attention de l'Hermite est partagée entre les soins du navire et les mouvements de l'ennemi, qui, favorisé par le souffle mourant du S.-E., s'approche de nous. Cependant la distance qui le sépare de nous est trop considérable pour que nous ayons à redouter ses attaques avant quelques heures ; oui, mais la marée monte, mais le flot nous drosse vers le rivage ; qu'allons-nous devenir ?
Un dernier sujet de crainte préoccupe surtout l'équipage ; l'Hermite, les yeux brillants et abattus tout à la fois, le teint décoloré, est évidemment sous le coup d'une grave maladie ou du moins d'un violent malaise : comment sortirons-nous de notre position critique sans le secours de son génie? Tous les regards suivent et épient avec anxiété ses moindres mouvements. On devine le combat intérieur que livre en lui la nature au sentiment de la gloire ! Plusieurs fois il est obligé de s'appuyer contre les bastingages, mais chaque fois il se redresse de toute la force de sa sublime énergie. Quant à moi, j'ai confiance ; je me dis que tant que l'ennemi sera en face de nous, l'Hermite l'emportera sur la fièvre qui le consume ! Ah ! si nous n'avions pas besoin de lui, si nous ne nous trouvions pas en danger, je suis certain que la maladie le tiendrait déjà terrassé sur son lit de souffrance.
Depuis dix minutes la Preneuse était dans une inaction complète, lorsque, par un effet prévu, au reste, mais sur lequel nous n'osions pas compter, tant nous désespérions de notre chance, le calme gagnant le large vint aussi suspendre la marche de nos ennemis. Cet événement est célébré par nous comme un triomphe, car désormais, de quelque côté que souffle la brise, les Anglais ne pourront plus nous empêcher de nous mettre sous la protection des batteries de la
côte. Seulement, si le calme continue, un autre danger nous menace: nous serons forcés de mouiller sur un fond de madrépores tranchants (ou corail), qui, en quelques heures, couperont nos câbles ; dans ce cas, nous échouerons à une demi-lieue de terre et nous tomberons infailliblement entre les mains des Anglais.
L'Hermite, je ne dirai pas troublé, mais au moins agité, fixait un regard inquiet sur le ciel et interrogeait les nuages, quand une subite rafale venant tout à coup du large masque nos voiles et nous menace, tant nous étions près de terre, de nous jeter à la côte.
La sonde donnait alors dix brasses, le fond diminuait de plus en plus, et comme nous étions sans pilote côtier, notre position s'aggravait à chaque minute.
— Une seule manœuvre peut nous sauver, dit l'Hermite en s'adressant à M. Delbarade ; faites mouiller de suite l'ancre de jet au large ; on embraquera son grelin à l'embelle, pour nous contretenir dans l'abatée que nous allons faire vers la terre ; et prenant alors bâbord amure, nous courrons au large pour revirer ensuite vers le port si la risée continue à souffler du même point. Aussitôt les voiles, mises en ralingue derrière, poussent rapidement le navire vers la terre, l'ancre de jet fait bonne tête ; mais, nouveau sujet d'alarme, la sonde ne donne plus alors que sept brasses ! ïl ne nous reste donc que quinze pieds d'eau environ sous la quille, pour parcourir un fond que nous ne connaissons pas et qui diminue progressivement d'une façon effrayante.
Bientôt, cependant, la frégate, après avoir décrit une longue courbe vers le rivage, commence à cingler au large. Bon espoir et patience! Encore quelques minutes de cette route, puis on revirera pour rentrer ensuite vent en arrière dans le Port-Louis ; mais, hélas ! malgré tant de précautions, la Preneuse à été entraînée trop près de la côte. A peine les voiles sont-elles boulinées qu'un froissement subit c quille fait battre tous les cœurs et renverse toutes les espérances !
Un seul cri, poussé spontanément par tout le monde, retentit sur le pont : Nous touchons !
— Silence ! commande l'Hermite.
Les coups de talon que donne la frégate se succèdent avec rapidité