CHAPITRE SIXIÈME
et font vibrer la mâture : l'avant du navire tourne vers la terre et sa marche est arrêtée : le vent fraîchit du large.
En quelques minutes la population de l'île accourt de toutes parts et couvre partout le pourtour de la baie.
— Messieurs, dit l'Hermite, qui dans ce moment critique oublie le mal qui l'accable pour ne plus s'occuper que du salut de la frégate, nous ne devons maintenant songer qu'à une seule chose : tirer le meilleur parti possible de notre position. Il faut tenter par tous les moyens de forcer la frégate à présenter le travers au large, de manière qu'elle puisse se défendre.
En conséquence, les voiles sont aussitôt serrées et les embarcations mises à la mer. On aperçoit alors l'énorme pâté de corail qui enchaîne la carène du vaisseau. La chaloupe va mouiller au large une ancre de bossoir.
— Tout ce que je demande, messieurs, dit l'Hermite en s'adressant à ses officiers, c'est de pouvoir combattre ! Combattre est ici toute la question ! Que notre malheur, qui retombe sur la France, ne soit pas au moins tout à fait gratuit ; profitons-en pour maltraiter de belle façon l'ennemi ; qu'il soit forcé de lever sa croisière. Vous me direz que nous avons affaire à des forces supérieures et écrasantes ! Qu'importe ! N'est-ce pas à quelques lieues à peine de cette même place où nous nous trouvons que la Cyoèle et la Prudente, il y a quatre ans, firent abandonner le champ de bataille et lever la croisière aux vaisseaux anglais le Diomède et le Centurion! Je vois dans ce rapprochement un présage de bon augure ! Je ne vous recommanderai pas le courage, je vous connais et je vous estime tous trop pour cela, mais je vous prêcherai la confiance. La confiance est la moitié du succès !
L'Hermite parlait encore quand une embarcation, accostant la frégate, y déposait un des aides de camp du marquis de Sercey, M. Olivier.
— Capitaine, dit ce dernier en s'adressant à l'Hermite, l'amiral, en ce moment sur le débarcadère, m'envoie vous demander quels sont les secours dont vous avez le plus pressant besoin.
— Je manque de tout, un simple coup d'ceil suffira pour vous
convaincre de cette vérité, lui répond l'Hermite, mais je ne demande qu'une chose : des combattants ! J'aurais désiré communiquer avec l'amiral Sercey pour prendre ses ordres ; je regrette de ne pouvoir quitter mon poste pour aller le trouver sur la plage. Veuillez lui présenter mes excuses.
— Capitaine, dit en rougissant M. Olivier, l'amiral vous donne carte blanche.
— L'amiral me donne carte blanche ! Veuillez, en ce cas, monsieur, ajouter aux excuses que je vous ai prié de lui transmettre, l'expression de ma profonde reconnaissance. C'est-à-dire que l'on me permet de vaincre avec ma frégate désemparée deux vaisseaux anglais!... Je n'ai certes pas à me plaindre!
L'Hermite s'arrêta alors devant la contenance embarrassée de l'aide de camp, puis, après un court silence, il reprit en changeant complètement de ton :
— Monsieur Olivier, je vous charge de faire enlever du bord tous les blessés, tous les malades, et de m'envoyer de suite des canonniers, des vivres frais et de l'eau. Allez.
L'aide de camp s'inclina et s'empressait d'obéir ; mais l'Hermite, le cœur ulcéré, se retourne vers lui, et d'une voix que j'entends encore :
— J'espère, monsieur, lui dit-il, que M. l'amiral nous fera l'honneur d'assister, du débarcadère, au combat qui va avoir lieu ; sa présence ne peut manquer de doubler la force de l'équipage !
L'Hermite, affranchi de toute entrave à ses volontés, ordonne alors que l'on se prépare à jeter à la mer tous les objets du bord qui pourraient gêner ou seraient inutiles pendant le combat à outrance qui va se livrer.
A ce commandement, chacun se met à la besogne ; mais, hélas ! les hommes nous manquent, et les renforts, que l'on nous envoie, expédiés à pied, du N.-O., sont obligés de faire un long circuit pour nous rejoindre et ne nous arrivent que lentement. Notre équipage supplée au manque de bras par son zèle et son ardeur : seulement ses efforts affligent notre capitaine, car il craint qu'au moment de la lutte nos hommes, trop fatigués, n'y puissent plus prendre une part aussi active ; et c'est surtout sur son équipage que l'Hermite compte