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CHAPITRE SIXIÈME

pour sortir à l'honneur de la France de notre position critique, presque désespérée.

Bientôt la mer montante touche à sa plus haute élévation, le vent du sud-est, qui nous a manqué au moment suprême où il pouvait nous sauver, succède à la brise du large ; et les vaisseaux anglais, lancés d'abord vers nous avec vitesse, louvoient maintenant pour rallier la côte.

Une crainte terrible tourmente en ce moment tous les esprits : on redoute que la frégate, jusqu'alors en équilibre, quoique vacillante et asséchée par le reflux, tombe vers le large et rende, par ce malheur, la défense complètement impossible.

Enfin tout est prêt, l'ordre est donné pour opérer un allégement général : on jette à la fois hors du bord tous les canons du gaillard, tous les objets inutiles au service de l'artillerie ; on vire en même temps sur l'ancre du bossoir, et les charpentiers attaquent à grands coups de hache le pied des mâts chancelants au tangage. Bientôt ces géants des forêts, sapés à la base, privés d'appui et poussés à la mer par les rafales, s'inclinent avec de longs craquements et tombent en soulevant des montagnes d'écume.

Par malheur le grand mât et celui de misaine, déracinés les premiers, arrachent avec une telle violence le mât d'artimon, encore debout, qu'il parcourt, semblable à une irrésistible avalanche, le gaillard d'arrière, tuant et blessant, sur son passage, plusieurs hommes virant au cabestan, pour aller ensuite se rompre sur les passavants de tribord. L'Hermite est violemment précipité du haut de son banc de quart sur le tillac.

— Virez à force, virez toujours, mes amis, s'écrie-t-il en se relevant avec peine et en cherchant son porte-voix échappé de ses deux mains meurtries et ensanglantées ; virez encore, enfants !... Je ne suis pas blessé... courage!... La frégate évite, et les Anglais ne l'auront pas.

En effet, les moyens mis en jeu avaient été calculés avec une telle précision, une si grande exactitude, que, cédant à la fois aux efforts du cabestan et du délestage, la Preneuse présente alors au large sa double ceinture de canons.

Un hourra salue cette heureuse réussite, car à présent que le combat est un fait décidé, inévitable, nos hommes ne songent plus à leurs rêves, à leurs projets ; ils ne pensent plus qu'à se montrer dignes de l'Hermite et à se venger sur les Anglais des malheurs de notre croisière.

Bientôt les canons de la batterie de bâbord remplacent ceux des gaillards de tribord : en ce moment le chef de timonerie Huguet annonce que la mer commence à baisser.

— C'est bien, répond tranquillement l'Hermite, nous sommes prêts. Puis s'adressant à MM. Delbarade et Rivière :

— Faites hisser le reste des pièces de la batterie, leur dit-il, moi je vais travailler avec MM. Fabre, Raoul, Grafîin, Viellard et Breton à accorer la frégate du bord du large.

L'équipage continue à rivaliser de zèle en exécutant, de concert et avec un entrain merveilleux, les travaux d'urgence. La mer, unie comme un étang, laisse la frégate immobile. L'Hermite, oubliant la fièvre qui le dévore et les graves contusions que la chute du mât d'artimon lui a occasionnées, se multiplie dans les embarcations où sont réunis les charpentiers et les hommes d'élite, pour faire établir sous ses yeux les béquilles destinées à maintenir la Preneuse dans une position verticale.

Malgré le zèle des travailleurs, malgré la puissante excitation que leur causent les conseils et les exhortations de leur capitaine, et qui les fait doubler de promptitude dans l'exécution de ces préparatifs, à peine notre nouvelle batterie est-elle installée sur les gaillards et les passavants de tribord, qu'un épais nuage de fumée déchiré par la flamme nous annonce que les Anglais sont à portée de canon et que le combat commence.

— Ma foi, Garneray, me dit en souriant M. Graffin en passant près de moi, j'espère que vous devez être content. Voici une nouvelle commande de tableaux que vous apportent les Anglais. Cette fois-ci, ce ne sera plus avec de l'eau, mais bien avec du vin généreux, que nous arroserons vos productions. Examinez donc, avec attention, comment les choses vont se passer. Quant à moi, ajouta M. Grafîin en se frottant les mains d'un air joyeux, je crois que ce sera vraiment joli !

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